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Amm. Marc., xxix

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Églises d’Orient, en son nom, comme en celui de son frère et de son fils, il l’accompagna d’un commentaire qui affaiblissait singulièrement l’autorité de son intervention : « Voilà, dit-il, ce que notre majesté a voulu

qui vous fût ânnoncé. Entendez cependant notre volonté de telle sorte que nul ne dise qu’il suit la religion de l’empereur qui gouverne en ce monde au mépris de celui qui a pris soin de notre salut. Car l’Évangile a dit : « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce « qui est à César. » Vous donc, évêques qui présidez au ministère de salut, ne dites pas autrement 1 . » C’était, en d’autres termes, leur dire d’agir absolument comme il leur conviendrait.

La saison d’agir étant enfin arrivée, il se mit en campagne et employa tout l’été à promener régulièrement ses troupes sur les deux rives du Danube, reprenant place par place tous les points occupés par les barbares, qui reculèrent rapidement devant lui. À l’entrée de l’automne , il se trouvait dans un petit bourg voisin du fleuve appelé Bregelio, dont la situation est aujourd’hui inconnue. Ce fut là qu’il se décida à placer ses quartiers d’hiver, laissant au delà du Danube une partie de ses troupes divisées en deux corps d’armée sous le commandement des chefs Mérobaud et Sébastien. Ce fut là aussi que les Quades , fatigués de soute-

1. Théod., îv, S. — Les paroles de l’empereur ont été habituellement interprétées comme un encouragement donné aux évêques d’Orient de résister à Valens. Le sens que nous adoptons nous parait plus naturel et plus conforme au caractère connu de Valentinien.

nir une latte inégale, se décidèrent à lui envoyer des députés pour implorer sa clémence.

Il leur assigna une audience pour le 17 de novembre. La nuit qui précéda le jour indiqué, son sommeil fut très-agité. 11 vit en songe sa femme Justine, qu’il avait laissée dans une villa voisine, apparaître devant lui en habits de veuve, les cheveux épars et les vêtements déchirés. Il se leva le visage très- sombre, n’en lit pas moins un repas assez fort, et voulut, avant l’heure de l’audience, faire un tour à cheval. L’animal qu’on lui amena se cabra au moment où il voulait le monter, et il ne put réussir à se mettre en selle. Se retournant alors vers l’écuyer qui lui avait tendu la main en guise d’étrier, il ordonna qu’on coupât le bras à ce malencontreux serviteur. Puis il rentra et fit introduire les députés.

Leur attitude était humble, leur langage suppliant : ils embrassaient ses genoux en pleurant. « Tous vos gens sont-ils faits comme vous? leur dit brusquement Valentinien. — Vous avez devant vous, empereur, les plus nobles et les premiers de notre nation. — Dans quel temps maudit ai-je donc pris l’empire, puisque des barbares comme vous, hommes vils et méprisés, qui devraient s’estimer trop heureux de sauver leur propre personne, prennent les armes, passent les frontières, et menacent le territoire de Rome! » En parlant, il s’animait, sa voix était tonnante, le sang lui montait au visage, gonllait ses veines, et semblait lui sortir par

les yeux. Subitement il s’arrêta et s’affaissa sur luimême : un coup d’apoplexie l’avait frappé ; il demeura privé de sentiment. Les chambellans le portèrent sur son lit, puis ils ouvrirent à l’instant les portes et laissèrent entrer tout le peuple, afin de bien attester que cette fin subite n’était due qu’à un accident naturel. On cherchait un médecin, qu’on eut beaucoup de peine à trouver. Celui qui vint enfin essaya une saignée : le sang ne sortit pas. Bientôt le mourant rouvrit les yeux, fit quelques efforts impuissants pour parler, puis quelques gestes convulsifs, et expira. Il était âgé de cinquantecinq ans 1 .

L’épouvante fut extrême dans le camp. Les Quades, bien que disposés à négocier, n’étaient nullement soumis, et l’événement s’étant passé sous les yeux de leurs députés, il n’était pas possible de leur cacher que l’armée demeurait sans général. En toute hâte, les officiers présents décidèrent qu’on romprait le pont construit par Valentinien sur le Danube, et mandèrent en même temps le chef de celui des deux corps d’armée qui était le plus voisin, Mérobaud. Il arriva sans délai, aussi bien que le préfet Probus. Tous les fonctionnaires réunis délibérèrent alors entre eux sur le parti qu’ils devaient prendre. Un jeune homme de dix-sept ans, d’un caractère faible, éloigné du lieu du péril ; un enfant dans les bras de sa mère, tels étaient

1. Amm. Marc., xxx, C. — Aurèl.Vict., Epit., 45. — Soc., iv, 31. — Zos., iv, 17. — S. Jér., Ep. lx, 15. — Soz., vi, 36.

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les seuls héritiers que laissait le souverain de l’Occident. Dans la nécessité de pourvoir au plus pressé, le plus jeune des deux, mais celui qu’on avait sous la main fut préféré. On lit venir de la villa où ils étaient retirés Justine et le petit Valentinien, et, portés sur une litière, la mère et l’enfant furent présentés à l’armée. Puis on conclut en hâte un arrangement avec les Quades. Mais comment Gratien, déjà couronné, et dont le droit n’était pas douteux, comment les soldats de Gaule, dont Gratien était l’élu, prendraient-ils le passe-droit qui lui était fait? Bien des jours, plus d’un mois même, s’écoulèrent dans cette pénible incertitude. On ne fut tout à fait hors de peine que lorsque les courriers de Trêves firent connaître que le jeune Gratien, étourdi d’apprendre tout à la fois la catastrophe qui l’appelait au trône et l’élection improvisée qui lui en disputait la moitié, se résignait à l’une et à l’autre surprise 1 .

Gratien donnait, en effet, dès le premier jour, la mesure de son caractère. C’était un jeune homme élevé avec soin, et dont le naturel avait docilement, mais passivement, profité d’une bonne éducation. Il aimait les lettres, que le poète Ausone lui avait appris à goûter, et gardait pour son professeur une (endresse filiale, faisant, dit un rhéteur du temps, une place brillante aux muses dans son palais. Bien fait de sa personne, il réussissait aussi dans les exercices du corps, auxquels

1. Anuu. Marc. — Aurèl. Vict. — Soc. — Zos. — Soz., loc. cit.

on l’avait formé dès le Jeune âge, et donnait même souvent à la chasse un temps qu’il eût mieux fait de réserver aux affaires. Il était scrupuleusement fidèle aux pieuses convictions dont des prêtres éclairés avaient nourri son enfance. Chaque matin il commençait sa journée par la prière, avant même de songer à ses ablutions de propreté. Mais s’il était à peu près également apte à tout, il ne prétendait à rien avec ardeur. Une touchante apparence de modestie couvrait chez lui un fonds de mollesse; ou plutôt, comme s’il eût été secrètement averti qu’il ne trouverait pas dans les inspirations de son génie la force de surmonter toutes les difficultés de sa tâche, il avait le bon sens de ne pas les accroître par les prétentions de son amour-propre. Tendre de cœur, d’ailleurs, et ouvert à tous les bons sentiments naturels , il était disposé à se regarder plutôt comme le tuteur que comme le rival d’un orphelin. Quand il se trouva dans l’alternative ou de combattre contre son frère, ou de s’associer avec lui, son choix, dicté à la fois par les bonnes qualités et par les faiblesses de son caractère, ne demeura pas longtemps douteux. Il se décida de bonne grâce au partage , et ne se préoccupa pas même de faire rigoureusement la division de l’héritage paternel. Il n’y eut point entre les deux frères de répartition proprement dite de l’empire d’Occident. La souveraineté romaine restant indivisible, il y eut deux cours plus encore que deux souverains. Chacune eut bientôt son personnel, et même sa famille

impériale au grand complet. Car, tandis que Justine restait naturellement chargée de l’éducation de son enfant, Gratien rappelait auprès de lui sa propre mère, et lui rendait tous les honneurs dont le divorce l’avait privée : obéissant ainsi, sans réflexion, à toutes les inspirations de son bon cœur, et ne se demandant pas s’il était prudent de placer au pied de deux trônes si voisins deux femmes séparées par toutes les rivalités du rang et de l’amour maternel 1 .

Une humeur si facile semblait faite pour adoucir les moments, toujours critiques pour une nation asservie, où le pouvoir suprême change de mains. Mais le malheur du despotisme c’est que la faiblesse du maître n’y est guère moins à redouter que sa colère. L’effet inévitable de cette brusque transition était un relâchement soudain de tous les ressorts du gouvernement, que Valentinien avait tendus à l’extrême^ Tout alla bien d’abord. La paix fut conclue avec les barbares : on en jouit sans trop regarder ni aux conditions, ni à l’avenir. Les exacteurs trop rigoureux des impôts furent destitués et leurs archives furent brûlées pour faire disparaître la trace des dettes non acquittées; une remise de taxes arriérées compléta ce bienfait. Les supplices, les exécutions s’arrêtèrent. Il n’y avait pas à s’en plaindre. Mais bientôt une assez vive réaction se dé-

1. Amm. Marc., xxx, 10. — Aurèl. Vict., Epit., 47. — Rufin, h, 19.

— Chron. Alex., p. 55G. — Auson., Graliarum actio pro consultant.

— Symmaquc, Ep., 1. 10, 21. Musis in palatio loca lauta tu dedisti.

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clara contre les conseillers sanguinaires qui avaient été les fauteurs des rigueurs de Valentinien. La foule demanda des représailles. Les premiers que frappa ce retour de justice ne méritaient et n’obtinrent point de pitié : le farouche Maximin fut sacrifié au cri public. Nul ne fut tenté de prendre sa défense. D’autres le suivirent, aussi violemment accusés bien que moins coupables; puis d’autres enfin furent désignés au ressentiment populaire sans avoir d’autre tort à se reprocher que d’avoir froissé des intérêts privés en défendant avec rigueur les droits de l’État et de la justice. Du nombre de ces victimes sacrifiées à d’injustes dénonciations, fut le comte Théodose lui-même, accusé d’avoir réprimé trop sévèrement la révolte d’Afrique par ceux-là mêmes dont les exactions avaient poussé le peuple à la rébellion. Gratien, habilement circonvenu, se laissa arracher la condamnation de ce rude mais fidèle serviteur, et consentit . ainsi à déshonorer les premiers jours de son règne par une éclatante ingratitude. Le pacificateur de l’Afrique fut conduit au supplice dans Carthage même, implorant le baptême avant de recevoir le coup de la mort, demandant à Dieu le pardon de ses péchés et léguant le soin de venger sa mémoire à son fils, déjà célèbre, le jeune Théodose, qui ne voulut pas séparer sa destinée de celle de son père et se condamna de lui-même à l’exil 1 .

•1. Amm. Marc., xxvhi, 1, in fine. — P. Orose, vii, 33. — Nous discuterons plus tard l’opinion, suivant nous mal fondée, qui attribue

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C’était là une manière étrange d’inaugurer un régime de douceur; mais les peuples, satisfaits dans leur désir de vengeance, n’y regardèrent pas de si près et n’en applaudirent pas avec moins de vivacité aux nobles paroles par lesquelles Gratien, s’adressant au sénat de Rome, lui promit de ne plus abandonner les pères conscrits aux violences des juges subalternes. Une loi réglant sévèrement la compétence à laquelle les sénateurs seraient soumis , et adjoignant comme assesseurs au préfet de la ville, dans toutes les causes capitales, cinq personnages du rang de spcctabiles , fut lue en séance publique par le païen Symmaque, que Gratien avait eu le soin de désigner à cet effet, et qui lui transmit, avec l’emphase ordinaire de sa rhétorique, la vive reconnaissance de tout le corps U

« Vous nous sauvez, lui écrivait-il; vous avez calmé les discordes publiques. Peu s’en est fallu que nous ne succombassions tous, tant étaient grands les forfaits de ceux qui , par de basses intrigues, avaient saisi le pouvoir. Ce féroce Maximin, usurpateur du droit de juger, implacable aux malheureux, furieux dans ses ressentiments, expie par la peine capitale les larmes de tous les citoyens. Vous louer, ô Gratien, est notre premier devoir. — C’était le premier janvier , écrivait-il sur le

la mort du comte Théodose à l’effet d’une demande de Valons à son ■io veu, faite par suite d’une inquiétude superstitieuse de cet empereur.

1. A la même disposition favorable pour le sénat doit être attribuée la loi du code, vr, t. 2, 1. 1, qui exempte les enfants de sénateurs du fullis senatonus.

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môme Ion d’enthousiasme à son ami, le rhéteur gaulois Ausone. Nous accourûmes tous à la curie de bonne heure, avant que le jour eût tout à fait dissipé les ombres de la nuit. Un bruit s’était répandu que cette nuit même une lettre de notre prince bien-aimé était arrivée, et la nouvelle était vraie. Le greffier était là, fatigué d’avoir veillé. L’aube blanchissant à peine le ciel, il fallut allumer les flambeaux pour recevoir l’oracle de ce siècle nouveau. Que dirai-je de plus! Cette lumière qui nous manquait, la lettre nous l’apporta 1 . Me demanderez-vous ce que nos Pères ont éprouvé en entendant un tel langage? C’est la nation elle-même qui peut vous dire mieux que moi quel accueil est réservé aux témoignages d’un amour longtemps attendu. Nous avons embrassé notre bonheur tout entier. Croismoi , je souffre encore de ma joie comme si j’avais peine à en digérer la crudité*. Nerva fut bon, Trajan austère, Antonin pieux, Marc-Aurèle intègre; mais ils étaient aidés par le siècle où ils vivaient, temps plein de vertus et qui ne connaissait pas d’autres façons d’être. Chez eux, ce sont les vertus de l’âge antique qu’il faut admirer : ici, c’est la nature môme du prince qu’il faut louer 3 . »

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