‹ L' église et l'empire Romain aux IVe siècleChapitre 71 sur 111 · Tliém., Or., un, p · texte numérisé non relu

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de ceux qui après lui obtinrent l’empire chez les Romains. Aussitôt, en effet, que chacun d’eux recevait le pouvoir suprême, la robe sacerdotale lui était apportée par les flamines, et il était inscrit sur-le-champ au nombre des souverains pontifes. Tous les empereurs avaient reçu cet hommage très-volontiers et s’étaient servis de ce titre, même depuis que l’empire fut arrivé à Constantin, quoique ce prince se soit écarté de la voie droite en ce qui touche au culte, et ait embrassé la foi des chrétiens. La même chose se fit pour ceux qui suivirent, et pour Valentinien et Yalens. Mais lorsque les pontifes, suivant l’habitude, apportèrent la robe à Gratien, il refusa de la recevoir, pensant qu’un tel vêtement ne pouvait convenir à un chrétien 1 . »

Rien n’égale la surprise, le scandale et presque le désespoir qu’a causés aux érudits chrétiens cette singulière anecdote. Comment croire , en effet , que

1. Zos., iv, 30. — Voir, au sujet de ce récit, la première partie de cette histoire, t. i, p. 444. — Tillemont, Constantin , notcxxxiv. — Labastie. Mémoire sur le souverain pontificat des empereurs romains, dans les Mémoires de l’Académie des Inscriptions, t. xv, p. 100. — Il est à remarquer que le titre de souverain pontife est attribué à Gratien sur les médailles comme à son père. Sur celle de Théodose, au contraire, on ne le rencontre que très-rarement. Orell., Inscr. lat. ampl. coll., t. i, ch. n, § 39, p. 246. Le même titre fut encore donné A Gratien dans le remerclment adressé par Ausone pour son consulat en 379; et M. Bcugnot en a pris occasion pour supposer que le refus de la robe pontificale n’eut lieu que postérieurement à cette date. Nous ne croyons pas ce motif suffisant. Entre prendre un titre soi-même et se le laisser donner, il y a quelque différence. Ausone, vivant avec les païens, probablement païen lui-même, devait essayer tous les moyens de. faire revenir Gratien sur une décision qui lui aliénait le cœur de tous les sectateurs du vieux culte.

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Constantin, Constance, Valentinien, tant de souverains, qui, pendant plus de cinquante ans, avaient servi l’Église avec un zèle parfois aveugle, mais toujours éclatant, se fussent laissé offrir, sans répugnance, les insignes d’une dignité païenne? Comment imaginer que Gratien ait été le premier à éprouver, à ce sujet, un scrupule pourtant si naturel à un chrétien? Une telle supposition semble blesser toutes les notions du sens commun et de la décence. Le fait paraît incroyable, surtout aux écrivains du siècle le plus paisible et le plus brillant de notre histoire, aux Tillemont, aux Fié— chier, aux Fleury. Étrangers au speclacle des commotions politiques, élevés dans la tranquillité d’un culte et d’institutions héréditaires, ces honnêtes historiens ne peuvent prendre leur parti d’ene inconséquence qui bouleverse toutes leurs habitudes. S’ils osaient, ils accuseraient de mensonge un écrivain habituellement grave, comme Zosime, racontant à des contemporains un fait que chacun d’eux pouvait facilement vérifier.

Un peu plus d’expérience des révolutions eût dissipé leur étonnement. Dans les jours difficiles où s’opèrent les transformations sociales , rien n‘est si commun et rien n’est si aisément explicable que la contradiction dans les actes et l’incohérence dans les idées. Nous sommes choqués que des empereurs chrétiens aient consenti à demeurer souverains pontifes : un Romain était bien plus surpris encore qu’un empereur quelconque consentît à cesser de l’être. Le souverain

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pontificat faisait une partie essentielle de ce pouvoir composite dont Auguste avait transmis la tradition à ses successeurs. C’était un des fils croisés que la main impériale devait tenir pour faire mouvoir à son gré toutes les pièces de la machine politique. L’empereur, dans la pensée d’Auguste, avait dû être le chef du culte, comme de l’armée, de l’administration, de la justice et des finances, pour ne rien laisser en dehors de lui qui ne fût inspiré de son souffle et ne vécût de sa propre vie. Il n’eût point été l’incarnation complète de la patrie, s’il n’en eût représenté les croyances aussi bien que les intérêts, et s’il n’eût parlé pour elle aux Dieux comme aux hommes. Bien plus, c’étaient les Dieux surtout qui ne devaient parler que par son intermédiaire ; car l’omnipotence ne veut point entendre sous le soleil d’autre son que l’écho de sa propre voix, et quand la tribune était muette, il ne .pouvait convenir que les oracles fussent libres.

Assurément le jour où l’empereur eut déserté la vieille religion de Rome, ce mécanisme si ingénieusement combiné reçut déjà une profonde atteinte. L’empereur ne représentant plus le vieux culte, qu’il délaissait, et ne pouvant commander au nouveau, qui ne connaissait point de maître parmi les hommes, c’en était fait de la réunion des deux autorités humaine et divine sur une seule tête; et par la fissure que laissait ouverte leur déchirement devait s’échapper la liberté de la conscience comme l’explosion d’une vapeur longtemps

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comprimée. De tels résultats, pourtant, n’éclatent pas à l’heure même où ils se préparent, et les hommes, les souverains surtout, résistent longtemps aux conséquences de leurs propres principes, quand elles ont pour effet de restreindre l’étendue de leur pouvoir. Abdiquer subitement le pontificat, c’était, pour un empereur, quelque pieux qu’il fût, une résolution d’une gravité suprême, car c’était dénaturer l’idée que depuis trois siècles les populations s’étaient faite de la souveraineté : c’était mutiler l'imperium , tel que le décernait l’armée et que le révérait le peuple. Les prétextes ne durent pas manquer pour éluder longtemps un sacrifice dont s’indignait tout bas, même dans un cœur chrétien, la fierté royale. Des princes dévoués à l’Évangile purent se persuader aisément que, même dans l’intérêt de leur foi, il leur était utile de conserver la haute main sur un culte rival. L’empereur put mettre du prix à demeurer souverain pontife, en apparence pour surveiller les intrigues d’un sacerdoce offensé, en réalité pour ne rien laisser échapper de ses propres prérogatives : heureux peut-être aussi, sans se l’avouer, de garder le litre d’un pouvoir qui le mettait à égalité complète avec l’autorité croissante de l’épiscopat chrétien.

Mais les situations indécises n’ont qu’un temps. Les fictions légales sont comme une écorce qui se dessèche peu à peu, au travers de laquelle la vérité pousse, et à un moment donné se fait jour. Ce moment était venu

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quand Gratien monta sur le trône. Ce n’était plus aux vieilles traditions de l’empire que ce jeune et débile maître du monde pouvait demander la force qui lui manquait : d’autres sources d’autorité s’étaient ouvertes, et Gratien se tournait tout entier de leur côté par le mouvement d’un cœur pieux, et aussi par l’instinct de la faiblesse. L’exemple même de son père le poussait dans la voie où devaient l’entraîner tout ensemble sa foi et son caractère. Bien que chrétien convaincu, Valentinien venait d'essayer encore d’être un empereur à la mode antique. Il s’était montré jaloux de la moindre de ses attributions, ne laissant personne, pas même l’Église, pénétrer dans son domaine; au pied de l’autel serviteur du Christ, partout ailleurs héritier de Trajan et d’Auguste. 11 périssait dans cet effort im- * puissant, accablé du poids qu’il avait voulu porter seul, exaspéré par le sentiment de son insuffisance, et ayant perdu l’amour de ses sujets par la violence qu’il avait dû leur faire pour les gouverner. La politique qui n’avait pas réussi à un si vaillant homme, un enfant ne pouvait être tenté d’y persister. Au lieu de se tenir en face de l’Église dans une altitude de froide réserve, Gratien allait se jeter humblement dans ses bras et implorer sa protection pour lui emprunter quelque chose de sa popularité et de sa puissance. L’acte qui a surpris les contemporains, et qui étonne encore la postérité n’était qu’un témoignage de cet état nouveau de son esprit. En re-

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nonçant au souverain pontifical, et en détachant ainsi un des plus précieux joyaux du diadème impérial, Gratien faisait hommage au Christ non-seulement de sa conscience, mais de son pouvoir. Ce n’était pas l’homme, c’était l’État, dont l’homme était l’image; ce n’était pas l’empereur,, c’était l’empire, qui ce jour-là, par sa bouche, se proclamait chrétien.

Pendant que ces solennités d’un caractère si divers s’accomplissaient en Orient, le corps de Valentinien était conduit en pompe à Constantinople, pour y être déposé dans la sépulture impériale. Valens ne vint pas rendre à son frère les derniers honneurs. Il n’avait pas reparu dans sa capitale, dont la fidélité lui paraissait toujours douteuse depuis la révolte de Procope, et sa résidence était fixée à Antioche d’une manière à peu près permanente.

Ce n’était pas pourtant que de ce point central de l’Asie il songeât à diriger lui-même l’expédition depuis si longtemps annoncée contre les Perses; il y avait au contraire décidément renoncé, dégoûté qu’il était par les incidents d’une première campagne où il n’avait pourtant aperçu l’ennemi que de loin. Il se bornait à expédier au jeune roi d’Arménie Para, et à sa mère qui gouvernait en son nom, des auxiliaires pour entretenir contre Sapor une guerre qu’il ne voulait plus faire lui -même 1 . Libre par conséquent, de son temps,

1. Tous les détails de l’histoire intérieure de l’Arménie, pendant le règne de Valentinien, sont rapportés avec exactitude dans les additions

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et présent de sa personne, il pesait de tout le poids do la puissance impériale sur les ressorts déjà fatigués de l’Église d’Orient. Dès les premiers jours de l’arrivée de l’empereur, l’ami de Basile, l’évêque Mélèce, avait reçu l’ordre de s’éloigner : disgrâce honorable, qui témoignait de la pureté de sa foi et de l’injustice de scs calomniateurs, mais qui n’en laissait pas moins le troupeau sans pasteur. Deux prêtres courageux , Flavicn et Diodore, qui s’étaient déjà signalés comme confesseurs au temps de la persécution de Constance, bien qu’ils ne fussent alors que laïques, prirent la direction de l’Église abandonnée. Ils eurent un véritable pèlerinage, et comme une sortie d’Égypte, à conduire sous les yeux d’un nouveau Pharaon. Car les fidèles se voyant chassés de la grande église de la ville, furent forcés de se retirer dans des cavernes voisines, où une tradition rapportait que saint Paul lui-même s’était dérobé à la poursuite des Juifs. Pendant tout un hiver, le service divin fut célébré dans cette retraite, à laquelle on n’arrivait que par des chemins difficiles et en bravant les intempéries de la saison. Ces périls n’ayant pas découragé le zèle des catholiques, Yalens interdit bientôt aux proscrits même ce modeste abri. Ce fut alors en

faites par l’éditeur Saint-Martin à V Histoire du Bas-Empire, de Lebcan, d’après Moïse de Chorènc et Faustus de Byzance, que ni Tillcinont, ni Lcbeau lui-mème n’avaient connus. Ces détails sont pleins d’intérêt, mais trop étrangers à notre sujet pour que nous puissions y faire même allusion dans notre récit.

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plein air, sur un vaste champ de manœuvres qui bordait le fleuve Oronte, que Flavien assembla la foule pour lui faire entendre la parole de Dieu. « On eût dit, racontait plus tard un jeune témoin de ces scènes, saint Jean-Baptiste appelant les pécheurs sur les bords du Jourdain. » Pour parvenir à ce lieu éloigné, il fallait passer sous les fenêtres même du palais du prince, qui pouvait suivre de l’œil, les jours de fête, cette émigration populaire. Cédant plus d’une fois à sa colère, il donna ordre de saisir les passants au hasard et de les jeter dans l’Oronte : la foule n’en grossissait pas moins chaque dimanche. Les solitaires des montagnes voisines, accourus au bruit des chants religieux, sortaient de leurs retraites pour s’unir à cette pompe rustique, et souvent ils accompagnaient les fidèles au retour, afin de les protéger par la vénération mystérieuse qui s’attachait à leur personne 1 .

Un d’entre eux, le saint moine Aphraate, renommé pour ses austérités et par les miracles que lui attribuait la croyance populaire, fut aperçu par Yalens, qui du haut de son balcon remarqua sa tenue étrange et ses vêtements déchirés : « Monte ici, vieillard, lui dit-il, et dis-moi où lu vas. — Je vais prier pour votre règne, lui répondit le moine sans se troubler. — Que ne restes-tu donc chez loi, reprit l’empereur, pour y vivre selon la règle de ton monastère? » Le moine rc-

1. Zos.,iv, 13. — Ainm. Marc., xxvn, 12, xxix, 1. — Thém., Or., xi,

p. 143. — Tliûuil., îv, 2Ô, 20.

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prit avec feu, dans un grec demi-barbare, très-mô!é de mots syriens , seule langue qu’il sut parler : « C’est ce que je devais faire et ce que j’ai fait constamment tant que les brebis de Dieu étaient en paix. Mais maintenant qu’elles sont en péril de tomber entre les mains de bêtes féroces, je dois tout quitter pour sauver le troupeau. Dites-moi en effet, empereur, si j’étais une jeune fille renfermée dans l’intérieur d’une maison , et si je voyais le toit paternel livré aux flammes, que me conseilleriez-vous de faire? Devrais- je rester tranquillement assis au foyer sans m’opposer au progrès de l’incendie? Ne devrais-je pas plutôt courir pour chercher de l’eau afin de l’éteindre? Voilà ce que je fais en ce moment. Vous avez mis le feu à notre maison, je viens l’éteindre. »

L’empereur baissa la tête, ne répondit rien, et laissa sortir le moine en liberté. Comme il s’éloignait, un des chambellans, qui sortait au même moment pour aller préparer le bain du prince , l’interpella par des paroles injurieuses. Quelques instants après, on remarqua que cet officier ne rentrait pas , bien que l’heure indiquée pour le bain fût déjà passée. Valens, impatient, l’envoya chercher. En entrant dans la salle de bain, on la trouva tout inondée et l’officier lui-même étendu à terre, étouffé par la vapeur de l’eau bouillante 1 .

Valons avait cédé ce jour-là à l’ascendant du moine ; mais il gardait rancune, car peu de jours après parais-

i. Tliéod. iv, 20.

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sait une constitution de sa main, qui, renouvelant d’anciennes défenses, mettait obstacle à la propagation des ordres monastiques. Défense était faite à tout curiale de se consacrer à la vie solitaire, à moins de faire abandon de ses biens à sa curie. Ordre était donné au comte d’Orient d’enlever de force de leurs retraites tous les réfractaires pour les ramener à leurs devoirs civiques, militaires ou autres. Les qualifications d’oisifs et de lâches étaient attribués dédaigneusement et presque sans distinction à tous les sectateurs de la vie monastique. «Que tous ceux, disait la loi, qui recherchent la paresse, fuient les devoirs civils dans les solitudes et dans les déserts, y soient rattachés de force. »Cet édit, exécuté avec une rigueur outrée, et appliqué pour les plus légers prétextes à ceux-là même qui n’étaient tenus à rien envers l’État, porta bientôt la désolation dans les plus célèbres monastères de l’Asie *.

1. Cod. Theod ., xit, 1. 1, 1. G3. Cette loi a donné lieu à quelques controverses entre les érudits. Le texte ne porte pas autre chose que le renouvellement d’une ancienne prohibition qui datait de Constantin, et qu’expliquait suffisamment l’état de misère des curies. (Voir la première partie de cette histoire, 1. 1 , p. 307 et t. n, p. 253.) D’autro part, les écrivains ecclésiastiques, Prosper d’Aquitaine, P. Orose et saint Jérôme, sont unanimes pour imputer à Valens l’intention de forcer tous les moines sans distinction au service militaire. Pour expliquer cette contradiction plusieurs auteurs modernes, Tillemont, entre autres, s’imaginent qu’il y eut une seconde loi de Valons dont le texte aurait disparu. Nous ne voyons aucune raison de recourir à cette supposition. L’erreur des historiens ecclésiastiques s’explique tout naturellement par la rigueur avec laquelle dut être appliqué l’édit de Valons, dont l’exécution fut confiée à des agents qui voulaient plaire au souverain. Le service militaire était une des obligations civiques, et

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A Édesse, le point le plus avancé de l’empire du côté de la frontière de Perse, les ordres de Yalens rencontrèrent une résistance encore plus vive qu’à Antioche. Le pieux évêque Barse était banni et remplacé par un intrus. Là aussi la population se refusa à entrer dans l’église ainsi profanée, et se porta tout entière aux environs de la ville, pour y célébrer le service divin. Yalens faisant une tournée de ce côté pour inspecter l’état de défense de la frontière, fut lui-même témoin du spectacle étrange de celte cité toute déserte et do cette population rassemblée au dehors dans la campagne. « Comment ne savez-vous pas ces choses-là, ou comment les supportez-vous? » dit-il en se retournant vivement vers le préfet du prétoire, Modeste, qui l’accompagnait comme d’habitude; et dans un mouvement de colère il frappa cet officier au visage. « Dès demain, ajouta-t-il, qu’on chasse ces gens-là à coups do bâton, ou même par l’épée si c’est nécessaire. »

Après l’expérience qu’il avait faite à Césarée, Modeste ne se souciait plus de se compromettre au service d’un maître mobile qui pouvait au dernier moment se laisser intimider par ses victimes. En prudent serviteur, il chercha à éluder l’ordre plutôt qu’à l’exécuter. Il fit prévenir, sous main, les catholiques

pour exécuter l’édit de Valons, il fallut y contraindre tous les moines qui n’avaient pas fait abandon de leurs biens aux curies. Quelques applications de cette disposition un peu forcées purent très-bien faire croire à une mesure plus générale.

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de la commission qu’il avait reçue, et le lendemain, au point du jour, il assembla sa troupe, avec grand bruit d’armes et de clairons, annonçant tout haut qu’il allait faire main basse sur tous ceux qui prendraient part au culte défendu. Il espérait bien qu’après un tel avertissement personne ne serait assez insensé pour se trour ver ce jour-là au rendez-vous. Il avait compté sans l’audace des catholiques; car à peine eut-il fait quelques pas hors de la ville qu’il vit la route toute couverte de fidèles qui se rendaient en plus grand nombre que jamais au lieu de la prière, ne se donnant même pas la peine de se ranger pour laisser passer les soldats. Contrarié et pensif, Modeste suivait son chemin sans. rien dire, ne sachant pas bien ce qu’il devait faire. Une pauvre femme vint se jeter dans les jambes de son cheval, portant son enfant dans ses bras; sa coiffe était tout en désordre, et elle courait à perdre haleine. « Où allez-vous si vite? lui dit-il. — Au lieu où les chrétiens se réunissent, répondit elle sans s’arrêter. — Et ne savez-vous pas que j'y vais aussi et que nous allons tuer tout le monde? — Oui, je le sais, dit la pauvre femme, et c’est ce qui me presse si fort, car je ne veux priver ni moi ni mon enfant de la gloire du martyre. » Modeste prit le parti de rebrousser chemin et d’aller avertir l’empereur que son ordre ne pouvait être exécuté sans un affreux massacre. Malgré son dépit, l’empereur n’osa pas passer outre, et il dut se contenter d’envoyer en exil les prêtres qui présidaient à la réuv. 20

nion. En leur transmettant celte sentence, Modeste essayait encore, par habitude et comme pour l’acquit de sa conscience, de les ébranler : a Que ne vous rangez-vous à la communion de l’empereur? leur disait-il. — Est-il donc évêque en même temps qu’empereur? » lui répondit l’un d’eux en haussant les épaules. Les exilés se mirent en route, mais à leur sortie de la ville, comme dans toutes les bourgades qu’ils traversaient, la foule se pressait sur leurs pas pour les féliciter. Le préfet, mécontent de cette marche triomphale, envoya l’ordre de les séparer et de ne pas les laisser voyager plus de deux ensemble *.

A Samosate enfin, quand on vint chercher le vénérable Eusèbe pour l’emmener, l’émotion du peuple fut telle que le saint évêque lui-même se mit en devoir de la calmer : « Ne parlez pas du sujet de votre voyage, dit-il à l’envoyé de l’empereur, car si le peuple l’apprend, il vous jettera au fleuve, mais laissez-moi faire. » Et quelques jours après il sortit seul à pied, après l’ofiice du soir, et quitta la ville sans rien dire. Son remplaçant, Eunome, se vit bientôt l’objet d’une telle animadversion , que personne ne voulait demeurer au bain public quand il y entrait, et que dès qu’il était sorti, on faisait écouler l’eau où il s’était lavé, comme si elle eût été infectée par son hérésie. Il n’y put tenir et quitta bientôt la place 2 .

1. Theod., iv, 17, 18. — Soz., vi, 18. — Soc., îv, 18. — Rufin, il, 5.

‘2. Thiîod., iv, 13, 11. — S. Cas., Ep., Clxyiii.

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Le mauvais succès de toutes ces tentatives irritait Valons sans le décourager, et peut-être en fût-il venu à quelque acte de violence désespéré, lorsque, heureusement pour les chrétiens , son attention fut brusquement appelée d’un autre côté. Un soin plus pressant à ses yeux qu’aucun intérêt religieux, celui de sa personne et de son pouvoir, vint le distraire de toute autre préoccupation. Un incident, insignifiant en apparence, le jeta dans les plus vives alarmes. On lui rapporta qu’un droguiste, nommé Palladius, accusé d’avoir vendu des substances empoisonnées et soumis pour ce fait à la torture, s’était écrié au milieu de ses souffrances qu’il avait bien autre chose à révéler qu’un crime si vulgaire. Pressé de s’expliquer plus clairement, Palladius fit connaître que des officiers de distinction, au service desquels il s’était trouvé, s’étaient récemment enquis auprès de magiciens du nom de l’empereur qui monterait sur le trône après le souverain régnant. Tout céda à l’instant à l’intérêt de découvrir quels étaient les auteurs de ces questions sacrilèges, et les audacieux, plus coupables encore, qui avaient essayé d’y répondre, enfin et surtout quel était le mortel prédestiné que l’oracle avait désigné.

Le préfet Modeste, retrouvant tout son zèle du moment où il n’avait plus affaire à d’intraitables chrétiens, mais à des courtisans souples comme lui, mit aussitôt tout en œuvre pour arriver à connaître les criminels. De nombreuses arrestations furent faites, on fit main

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basse indistinctement sur tous les courtisans soupçonnés d’ambition, et sur tous les philosophes accusés de se livrer aux arts illicites. À force de recherches et d’intimidation, on parvint à établir les faits suivants : trois officiers, nommés Pergamius, Fiducius et Irénée, aidés de deux magiciens , Patricius et Hilaire, avaient conçu en effet le désir de connaître quel serait le successeur de Valens. Pour satisfaire leur curiosité, ils avaient eu recours à une pratique de sorcellerie fort en usage à cette époque, et qui consistait, on le croyait du moins, à mettre en mouvement sans aucune impulsion extérieure, et uniquement par des rites magiques, une petite table de laurier reposant sur trois pieds. La table portait un disque de métal sur la face duquel étaient gravées les vingtquatre lettres de l’alphabet. Quand on avait réussi à la faire entrer dans un mouvement de rotation sur ellemême, on approchait un anneau suspendu à un fil, qui, frappant dans ses oscillations tantôt une lettre, tantôt une autre, arrivait à former des syllabes, puis des mots, puis des vers entiers. Les interrogateurs avaient appris ainsi d’abord que le futur empereur serait un homme instruit, versé dans toutes sortes de connaissances, puis qu’eux-mêmes ne le verraient pas régner, et qu’ils ne tarderaient pas à être victimes de leur curiosité. Enfin, insistant pour connaître au moins le nom du souverain futur, ils avaient vu distinctement l’anneau et la table former par leur rencontre les deux syllabes Théod. Ils n’avaient pas poussé plus loin l’expérience, tous s’étant

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écriés qu’il n’y avait plus de doule , qu’il no pouvait être question que de Théodore, le chef des notaires, le plus instruit et le mieux disant de tout le cabinet impérial. Théodore, bien qu’absent et étranger à toute cette scène , avait pourtant été averti sous main du résultat, et s’était laissé complimenter sur sa grandeur future. On prétendit même qu’il avait fait au magicien quelques questions sur la date probable de l’accomplissement de la prédiction. 11 est à peine besoin d’ajouter que de tous ceux qui avaient consulté cet étrange oracle, pas plus que de tous ceux qui l’avaient fait parler, aucun ne dut survivre à l’interrogatoire. Théodore, aux yeux de Yalens, ne méritait pas davantage d’être épargné. 11 allégua vainement qu’il n’avait jamais songé à hâter, mais seulement à attendre son élévation. Comment conserver près de soi son successeur en expectative? Théodore eut donc la tête tranchée *.

Mais c’était trop peu encore pour conjurer la destinée, car Théodore avait plus d’un homonyme, et d’ailleurs le mot malencontreux n’avait pas même été achevé. Malheur dès lors à tous ceux dont le nom commençait par les syllabes suspectes : les Théodote, les Théodule, les Théodose (et le nombre était grand de tous ceux qu’à leur naissance on avait pu s’être plu à placer ainsi sous la protection spéciale de la Divinité). En quelque province qu’ils fussent nés, ils étaient re-

1. Amm. Marc, xxix 1 2. — Soz., vi, 35. — Philost., ix, 15. — Zos.. îv 13.

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commandés à l’attention des magistrats, qui saisissaient les moindres prétextes pour en débarrasser la terre. Le danger de porter un nom de si mauvais augure fut bientôt si connu que l’année suivante, 375, lorsqu’à l’autre extrémité de l’empire, à Carthage, l’illustre général Théodose fut envoyé au supplice, tout le monde en Orient crut que c’était une gracieuseté que, en neveu soumis et comme don de joyeux avènement , le nouvel empereur d’Occident Gralien faisait à son oncle. En ce cas, pour rendre la courtoisie plus complète, il eût fallu joindre au père sacrifié, le fils qui héritait de son nom et de son génie 1 .

D’autres victimes encore étaient naturellement désignées au ressentiment de Yalens : c’étaient les magiciens, les professeurs d’arts secrets, qui, appartenant presque tous à la religion déchue, étaient soupçonnés d’user de leur science prétendue pour entretenir et encourager tous les mécontentements. Constance, avec moins de prétextes, les avait déjà poursuivis de sa colère. Pour les frapper, il ne fallait que prêter vigueur à la législation existante, qui défendait toutes les pratiques de magie. Mais le soupçon de magie s’étendait, on le sait, et non sans raison, à tous les philosophes de l’école nouvelle, qui jurait par les noms de Plolin et de Jamblique, et qui avait régné avec Julien. A des yeux même médiocrement prévenus, la théurgic,

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