‹ L' église et l'empire Romain aux IVe siècleChapitre 78 sur 111 · Amm. Marc., xxxi · texte numérisé non relu

Amm. Marc., xxxi

LA BATAILLE d’ ANDRINOPLE. 331

qui tardait à venir, ils se mirent en mesure de subvenir à leurs premiers besoins en pillant quelques villas des faubourgs. La curie de la ville, mal inspirée, au lieu de songer avant tout à se délivrer d’hôtes si dangereux, imagina de faire prendre les armes à la population pour châtier les pillards. Ceux-ci se mirent en défense, et se frayant un chemin à main armée à travers la foule, allèrent sur-le-champ rejoindre le camp de Fritigern.

Avec les habitudes de guerre régulière qu’ils avaient

prises au service de Rome, ces transfuges auraient voulu engager leurs compatriotes à venir mettre le siège devant Andrinople, place importante qui promettait une riche proie; mais le roi goth avait une peur instinctive de ces hautes murailles garnies de machines de guerre dont il ne connaissait pas l’usage. « Je ne fais pas la guerre aux pierres, » dit-il, et il se borna à lâcher tout son monde au hasard dans les vastes champs

de laMœsie. En un clin d’œil, les barbares eurent tout

couvert et tout dévasté; les femmes, les enfants, les vieillards étaient massacrés. Lamentable témoignage de la décadence de l’empire! les barbares ne furent pas longtemps seuls à prendre part à cette dévastation : des légionnaires contumaces, des colons las de la servitude ou accablés d’impôts, des membres des corporations ouvrières, gémissant sous le poids de charges excessives, vinrent se mêler aux envahisseurs. Ces traîtres servaient de guides aux Goths et leur indiquaient les cachettes où les paysans fugitifs s’étaient

332 LA BATAILLE d’aNDRINOPLE.

réfugiés avec leur pauvre trésor. Des mineurs accoutumés à fouiller les montagne^ pour y chercher des veines de métal, étaient les plus empressés à offrir leurs services pour ce genre de recherches. Enlin tous les passages du Danube restant ouverts, et tous les moyens de communication étant tombés aux mains des barbares, l’émigration ne cessait pas de verser ses flots sur les provinces conquises. Tribus sur tribus se succédaient, et il y eut, dit-on, jusqu’à des Iluns qui, alléchés par l’appât du pillage, vinrent se joindre à leurs victimes de la veille. Dans l’abondance universelle ils furent admis sans difficulté au partage l .

L’épouvante fut extrême à Antioche. Yalens, sortant de son apathie ordinaire, sentit qu’il y allait de sa vie et de son empire, et que sa présence était nécessaire. Il détacha d’abord en avant les généraux Trajan et Profuturus, avec des légions tirées d’Arménie. Puis il se mit lui-même en marche vers Constantinople. Il envoya en même temps une ambassade à Sapor, pour conclure à tout prix une suspension d’armes, et des députés à son neveu Gratien, pour le prier de lui venir en aide dans le péril qui menaçait l’indivisible unité romaine.

L’honnête, le pieux Gratien, bien qu’à peine sorti des premiers embarras de son avènement, ne pouvait

1. Amm. Marc., xxxi, C. Confluebat ad cos in dies... nuiltitudo. Ouibus accessero soqunndarum nuri venarum pcriti non pauci, vecti- ^alium pcrfeiTc non siifTIricntos sarcinas graves...

être sourd à un tel appel. Les dangers ne lui manquaient pas à lui-même; car les barbares formaient le long de la frontière romaine comme une chaîne électrique qui tressaillait tout entière d’un de ses bouts jusqu’à l’autre à la moindre commotion; Les Francs qui bordaient le Rhin, avertis par quelque bruit lointain des scènes qui ensanglantaient les rives du Danube, entraient de toutes parts dans une sourde agitation. N’écoutant pourtant que son dévouement à l’intérêt public, Gralien promit non-seulement d’envoyer des auxiliaires en Mœsie, mais de s’y rendre lui-même, et de se mettre en marche dès les premiers jours du printemps. Il donna rendez-vous à son oncle sur le champ de bataille. Comme gage de son alliance, il dirigea d’avance sur la Thrace deux petits corps de troupes. Mais il eut grande peine à les décider à partir, car toute la province des Gaules réclamait, s’écriant qu’on la laissait sans défense, et les généraux, gagnés par la terreur commune, poussaient eux-mêmes les soldats à la défection l . L’envoi arriva donc fort réduit sur les frontières de l’empire d’Orient.

Tel qu’il était cependant, grâce à deux bons chefs, Ricomer et Frigerid (ces fils de barbares défendaient l’empire pendant que de lâches Romains l’abandon-

1. Amin. Marc., xxxi, 7. Cohortes aliquas (misit) nominc tenus, quarum pars pleraquc descrucrat, ut jactavere quidam, Merabaudis suasu, veriti ne destitutæ adminiculis Galiiæ vastarentur licenter, Hhouo perrupto.

LA BATAILLE ü’ A N DIUNOPLE.

naient), ce renfort put aider par une diversion heureuse les généraux que Yalens avait envoyés en avant. On réussit à tenir les Goths en respect pendant tout l’hiver. Ceux-ci d’ailleurs, se trouvant à l’aise dans les provinces qui leur étaient abandonnées et où ils vivaient grassement, n’étaient pas pressés de bouger. Quelques enfants perdus se détachaient seulement de temps à autre, et passant à travers les avant-postes romains, s’avançaient par une pointe rapide sur la route de Constantinople. Un parti de barbares apparut ainsi, un instant, au début de l’année 378, jusque dans les faubourgs de la capitale, causa une grande terreur, fit quelque butin et se retira *.

' Valens arrivait au même moment : il trouva la population de Constantinople encore sous l’impression de l’épouvante que cette attaque avait répandue. L’irritation était extrême contre lui, et il fut très-mal accueilli : on l’accusait d’avoir causé la ruine de l’empire par sa concession imprudente et de la laisser achever maintenant par sa lâcheté. Pour dissiper cette défaveur, il commença par se montrer souvent en public , passa les troupes en revue , parut aux jeux du cirque, et partout rencontra la même froideur. Dans le cirque les habitants criaient tout haut : « On nous

1. Amm.' Marc., xxxt, 7, 9. — Nous passons sous silence, dans ce récit nécessairement très-rapide, une bataille sanglante, mais sans résultat, livrée par les généraux romains, et dont Ammien rapporte d’horribles détails.

2. A. D. 378. — Indictio. vr. — O. C. 1131. — Valons, vi, et Valeutiniauus. u. Aug. tx. Coss.

LA BATAILLE D’A NDRINOPLE. 335

laisse assassiner sans défense; qu’on nous donne des armes, et nous saurons bien nous protéger nousmêmes. » Dépité de celte manifestation, Yalens rentra au palais, n’en sortit plus et se renferma plus que jamais dans un petit cercle de courtisans et de prélats favoris. Cette coterie, toujours dominée, même au milieu des désastres publics, par les passions personnelles, ne manqua pas de lui persuader que toutes ces rumeurs étaient l’œuvre des catholiques mécontents, qui voulaient décréditer un prince arien. Les généraux, envoyés en Mœsie et qui avaient traversé Constantinople avant l’empereur, pouvaient bien aussi, ajoutait-on, avoir contribué à propager la méfiance. Trajan, en particulier, dont le zèle pour les catholiques était connu, Trajan qui entretenait une correspondance régulière avec Basile de Césarée, et dont la fille menait sous la direction de prêtres zélés une vie de religieuse, fut aisément mis en suspicion aux yeux de l’empereur. Sous l’empire de ces préventions, le brave général fut mandé à la cour pour y apprendre de la bouche même de Yalens sa révocation : « Vous n’êtes qu’un lâche, lui dit Yalens, et vous n’avez rien su faire des troupes que je vous ai confiées. — Si je n’ai pas été vainqueur, Empereur, lui répondit Trajan, poussé à bout par cette ingratitude, ce n’est pas moi qu’il faut en accuser, c’est vous-même : c’est vous qui avez ouvert l’empire aux barbares, et c’est vous aussi qui, en prenant parti contre Dieu, l’avez irrité contre vous. Vous avez chassé

ses serviteurs des églises : il vous chasse aujourd’hui de votre empire. » Plus d’un officier qui partageait les mêmes sentiments, entre autres Victor et Arinthéus, les mêmes qui s’étaient signalés par leur valeur dans la retraite des légions après la mort de Julien, assistaient h cette scène, et laissaient voir leur approbation pour Trajan sur leur visage. Valons n’en maintint pas moins sa décision, et remplaça Trajan par le vieux duc Sébastien, dévoué aux Ariens, et dont tous les exploits consistaient à avoir vingt-deux ans auparavant aidé à chasser Atlianase de son siège épiscopal *.

Sébastien alla sur-le-champ prendre le commandement des troupes qui se dirigeaient sur les provinces envahies. Cette nomination, motivée par une sotte passion religieuse, eut pour effet de surexciter tous les sentiments contraires à ceux qui l’avaient dictée. L’idée que la malédiction divine planait sur l’empereur et sur le général de son choix, idée propagée par les catholiques, mais à laquelle les prédictions sinistres des magiciens avaient préparé les esprits, se répandit rapidement dans la foule. Le 11 juin 378, Valons quitta enfin Constantinople. Comme il s’éloignait de la ville, il passa devant la cellule d’un solitaire du nom d’Isaac, que sa sainteté et l’austérité de sa vie avaient mis en grand renom. Au bruit que faisait l’escorte impériale, le saint

1. Amm. Marc., xxxi, 11. — Moratus paucissimos dics scditioncque popularium levi pcrculsus. — Soc. îv, 38. — Théod. iv, 33. — Voir la dcuxiùmc partie de cette histoire, vol. I, p. 3'iÜ.

homme sortit de sa retraite et se plaça devant le prince :

« Où allez-vous, lui dit-il, ennemi de Dieu? Vous voulez combattre et vous n’avez pas Dieu pour auxiliaire;... cessez d’abord la guerre que vous faites à Dieu, et il saura bien faire cesser à lui seul celle que les barbares vous font. Rendez les pasteurs à leurs troupeaux et vous serez vainqueur sans combat. Que si vous vous y refusez, et si vous livrez bataille , vous apprendrez qu’il est dur de regimber contre l’aiguillon, vous perdrez votre armée et vous ne reviendrez pas. — Je reviendrai si bien que tu t’en apercevras, insolent menteur, dit l’empereur, et tu payeras ton mensonge. — Je consens à mourir si j’ai mal dit, » reprit le solitaire sans s’effrayer. Yalens ordonna qu’on le jetât en prison. « Cette ville est exécrable, ajouta-t-il: elle m’a déjà trahi pour Procope; je n’y veux plus rentrer et j’y ferai passer la charrue 1 . »

A la station de Mélanthiade, à six ou sept lieues en avant de Constantinople, il reçut des nouvelles favorables des premières opérations du duc Sébastien. Un parti de Gotlis détachés avait été cerné et taillé en pièces, et Fritigern, pour prévenir de nouvelles surprises de ce genre, avait cru devoir rappeler autour de son drapeau ses hommes épars, et opérer en vue d’Andrinople un mouvement de retraite et de concentration. La ville se trouvant ainsi dégagée et remise en com-

i. Théod., iv, 34. — Soc., iv, 38.

338 LA BATAILLE ü' ANDIUNOPLE.

muniealion avec l’armée impériale , Valons put venir camper sous ses remparts. Ce petit succès remettait les troupes déjà engagées dans la campagne en bonne disposition ; celles que l’empereur amenait étaient toutes fraîches et pleines d’ardeur.

On attendait des nouvelles de l’arrivée de Gratien, qui avait promis de se trouver à la frontière opposée de la Mœsie, soit pour envelopper les barbares par une attaque combinée, soit pour faire sa jonction avec son oncle en leur passant sur le corps. 11 tarda beaucoup plus qu’on ne pensait. On sut bientôt la raison de ce délai : au moment de se mettre en route , il avait été forcé de rétrograder pour faire face à une agression des Asemans sur le haut Rhin. Mais il avait tenu tête résolument aux assaillants et venait de les tailler en pièces aux environs de Colmar ; trente mille hommes étaient restés sur le champ de bataille. 11 arrivait maintenant à marches forcées avec une armée qu’exaltait une victoire récente 1 .

La moindre prudence eût conseillé de le laisser venir avant d’engager une action décisive. Les Goths d’ailleurs étaient effrayés. Un prêtre chrétien de leur race, député par Fritigern, circulait autour du camp, offrant de se porter intermédiaire pour négocier la soumission de ses compatriotes. En patientant un peu , et en laissant apparaître l’armée de Gratien sur leurs

Page 1