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derrières, il était possible qu’on amenât les barbares j à se rendre à discrétion. C’était l’avis de tous les généraux sensés de l’armée, et Victor le soutint énergiquement dans le conseil. Sébastien fut d’un sentiment contraire : il était enivré de ses légers succès et attendait un grand honneur d’une victoire plus complète, dont l’incapacité bien connue de Valens lui laisserait recueillir toute la gloire; il n’en voulait rien partager avec les généraux d’Occident. Valens, sensible luimême à l’idée de se passer d’auxiliaire et de ne pas être l’obligé de son neveu, se décida à livrer bataille sans l’attendre 1 .
Le 9 août 378, au lever du jour, l’armée se mit en mouvement. On laissa dans la ville le trésor et les bagages sous la garde des grands officiers de la couronne. La journée était très-chaude et le soleil très-ardent, lorsque vers midi, à trois lieues d’Andrinople, dans la direction de la petite ville de Nice, on aperçut les avantpostes des barbares. Les Goths ne s’attendaient pas à être attaqués ce jour-là, et leur cavalerie, sous la direction des chefs Alatée et Saphrax, était éloignée à quelque distance du gros de leur armée. Pour lui laisser le temps de rejoindre, Friligern usa de strata-
1. Amm. Marc., xxxi, 12. Nous suivons ici le récit d’Ammien, qui nous parait le plus fidèle. Celui de Zosime |iv, 2i) est différent : il prétend que Sébastien était fort opposé à toute bataille, préférant lasser la patience des barbares par une série d’engagements do peu d’importance, et que ce fut contre son conseil que Valons se décida au combat.
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gème, et envoya des parlementaires à Yalens. Ces députés avaient ordre d’annoncer de sa part que, pourvu qu’on le munît d’un sauf-conduit et qu’on lui livrât quelques otages, il était prêt à venir traiter lui-même de sa soumission. L’idée de vaincre sans coup férir souriait toujours à Yalens , et quelques heures précieuses furent perdues dans ees pourparlers. Ils duraient encore lorsqu’on apprit que les Goths avaient pris l’offensive, et que le sang coulait déjà à l’aile droite. La cavalerie était arrivée.
L’assaut des barbares fut terrible. Plus d’uno fois les Romains s’étaient mesurés avec eux en bataille rangée; mais dans toutes les occasions précédentes ils avaient eu affaire à de petits corps d’aventuriers qui ne présentaient que peu de surface, et qu’on pouvait dérouter ^ar la supériorité des manœuvres. Ici c’était un peuple entier qui se ruait avec le poids irrésistible d’une masse d’eau torrentielle. Les légions, débordées à droite et à gauche, en tête et en queue, ne savaient où faire face ni à qui s’en prendre. La chaleur était étouffante; tout à coup, comme le soleil baissait pourtant déjà à l’horizon, elle s’accrut d’une façon inattendue jusqu’à devenir insupportable. Au même moment on découvrit à l’horizon une ligne de flammes s’avançant comme la marée : c’était un vaste incendie d’herbes et de broussailles que les Goths, maîtres de toute la campagne, avaient allumé et qui, s’étendant rapidement, eut bientôt enveloppé l’armée romaine
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comme d’un cercle de feu. Ce terrible auxiliaire, annoncé déjà, on l’a vu, par les prédictions populaires, pénétra les esprits de terreur. Le jour tombait; des nuages de poussière et de fumée remplissaient l’air; les Romains étaient dévorés d’une soif ardente. L’empereur lui-même, plein d’épouvante, ne donnait aucun ordre, reculait et avançait sans but et au hasard 1 2 . La cavalerie enfin lâcha pied la première et tourna bride ; son exemple fut rapidement imité par toutes les légions. Au moment où Yalens s’apprêtait à suivre lui-même l’armée en déroule , il fut blessé d’un coup de flèche, qui le mil hors d’état de se mêler aux fuyards. Soutenu par quelques hommes de son escorte, il fut porté dans la cabane d’un paysan, où il reçut les premiers soins. Mais l’incendie se propageait de moment en moment, et la cabane elle-même fut aussi gagnée par les flammes. Chacun alors pensa à sa sûreté : les gens de la suite de l’empereur s’enfuirent par la porte ou par les fenêtres, et le malheureux prince resta seul sur le lit où on l’avait déposé, sorte de bûcher où l’attendait le supplice qu’il avait infligé lui-même à tant d’innocents. Son corps ne fut jamais retrouvé \
1. Imperator diris pavoribus circumseptus , dit Amraien. — A la vérité, Libanius(de Vtta sua, p. 57) affirme que ce prince fut victime de son audace. Mais les assertions d’Ammien sont bien plus dignes de foi que celles d’un rhéteur comme Libanius. M. Amédée Thierry parait avoir confondu Valens avec son frère lorsqu’il le qualifie de rude soldat. Ammien dit au contraire de lui : Nec bellicis nec militaribus studiis eruditus; et Aurèle Victor : Sane timidus. *
2. Amm. Marc., xxxi, 13. — Zos., iv, 24. — Aurôl. Vict. Epit., 40.
Ses principaux capitaines n’eurent pas un meilleur sort. Sébastien, Équitius, Trajan lui-même, qui, malgré sa disgrâce, avait généreusement insisté pour prendre part à l’action, restèrent sur le champ de bataille. Un tiers à peine de l’armée échappa; c’en était fait de toutes les défenses de l’empire : la Thrace, la Scythie, la Thessalie étaient livrées sans résistance au flot de l’invasion. Toutes les routes de Constantinople étaient ouvertes.
« Depuis la journée de Cannes, dit Ammien Marcellin, cherchant à se consoler par le souvenir des désastres d’une plus glorieuse époque, jamais la république n’avait été frappée d’un pareil coup. » Mais l’imagination populaire ne s’égara pas comme celle de l’historien rhéteur dans ces comparaisons lointaines. À peine l’immensité du malheur fut-elle connue, qu’une seule idée s’empara de tous les esprits. Un seul enseignement semblait se dresser et planer sur ces ruines : le prince qui venait de conduire l’empire à sa perle était un hérétique ; hérétique aussi le général de son choix; hérétiques enfin, par son fait et par ses ordres, les barbares sous les coups desquels il périssait. On avait donc ici le spectacle d’une de ces œuvres de l’impie qui le trompent lui-même. Tout portait dans ce
— Soc., îv, 38. — Soz.,vi, 40. — Philost.,ix, 17. — Thëod., iv, 30. — Sulp. Sév. — Tous ces récits s’accordent sur le genre de mort do Valens, mais diffèrent sur les détails, ce qui n’a rien d’étounaut, vu la confusion de la journée.
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désastre le caractère de la vengeance céleste. Valons périssait comme Julien, par les mômes causes, par les ordres de la même volonté suprême, qui employait, à son choix, des ministres différents, mais qui se montrait toujours implacable, toujours infailliblement obéie, et qui par des voies diverses atteignait toujours son but. Les Gotlis étaient aujourd’hui, comme les Perses avaient été hier, de simples instruments du courroux divin. Désormais donc l’épreuve était faite : assez de périls, assez de souffrances avaient été endurés pour l’erreur. Plus de paganisme, plus d’hérésie : Dieu seul pour maître, l’Évangile pour règle, la loi de l’Église pour unique loi de l’État, un empereur chrétien, orthodoxe, catholique avant tout. Ainsi l’exigea tout d’un coup un de ces cris de la détresse et de la conscience publiques auxquels la réponse ne se fait jamais longtemps attendre.