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CHAPITRE IV

Gratien cependant arrivait sur l’Orient à marches forcées. De Gaule il était entré en Germanie par Arbor- Félix, petite ville située sur le lac de Constance; puis, rejoignant le Danube, il avait fait embarquer ses troupes et descendu lui-même le fleuve jusqu’à Sirmium. Bien qu’atteint dans cette ville d’une fièvre intermittente, il n’y séjourna que quatre jours, et se dirigea en toute hâte, à travers la Mœsie, vers laThrace. A la hauteur d’un fort du nom de Castra-Martis, il rencontra le général Victor, échappé du champ de bataille d’Andrinople avec une petite bande de fugitifs, et apprit de lui tout ensemble la mort de son oncle et la déroute des armées romaines.

Après un tel désastre, continuer à marcher sur l’ennemi avec le faible nombre de troupes qu’il amenait, c’eût été courir à une ruine certaine et compromettre les dernières ressources de l’État. Il prit donc le parti

fort sage de rétrograder, et rentra dans Sirrsium au milieu de la consternation universelle *.

L’honnête jeune homme était pénétré de douleur. Le poids de cet empire, qui semblait se jeter tout éperdu dans ses bras, l’accablait. Il ne se sentait pas de force à porter seul une telle responsabilité, et demandait avec angoisse au ciel ou à la terre quelque auxiliaire pour la partager avec lui.

Ce fut à Dieu d’abord qu’en pieux fils de l’Église il s’adressa. A lui, comme à tous les catholiques, les maux de l’Orient semblaient provenir d’une seule cause : l’offense faite à la majesté divine par la domination prolongée de l’hérésie. Il était de longue date si bien convaincu du péril auquel Yaîens s’exposait par ses attentats sacrilèges, qu’en partant pour l’Asie il n’avait rien eu plus à cœur que de se prémunir lui-même contre la contagion de l’erreur, et il emportait avec lui un petit traité sur la vraie foi, rédigé d’après sa demande par l’évêque Ambroise. Son premier soin devait donc être d’apaiser la colère céleste, et, avant de venger la mémoire de son oncle, il se mit en devoir de réparer ses fautes. Par un édit daté du lendemain de sa rentrée à Sirmium, il rappelait tous les évêques bannis dans leurs diocèses, et accordait à tous les chrétiens, sans distinction, la faculté de se rassembler à leur gré dans leurs

églises, pour y célébrer leur culte. Il n’exceptait de'

1. Amm. Marc., xxxi, 12. — Zoa., iv, 2i. — Idac. — Marcellin, Clnon. — P. Orose, vil, 31. — Soc., v, 2 — Aurèl. Vict., Epil., 4/, etc.

cctlc liberté générale que quatre sectes : les Donatislcs d’Afrique, les Manichéens, les disciples de Photin et ceux d’Eunome, ces divers groupes d’hérétiques lui paraissant, ou de nature à mettre en danger par leur turbulence la paix publique, ou trop peu importants pour être ménagés. Probablement, s’il n’eût écouté que son zèle, il eût été plus loin encore et eût opéré une réaction complète ; sa sévérité se fût étendue à tous les schismatiques sans distinction. Il fut retenu par un souvenir des traditions d’impartialité que lui avait léguées son père et par la crainte de se faire, dans une vaste partie de l’empire, qui lui était mal connue, des ennemis nombreux et puissants. Mais, en cédant à ses considérations de politique, il se reprochait tout bas sa faiblesse Après avoir tenté de fléchir la colère d’en haut, il fallait pourtant songer à porter remède aux malheurs d’ici-bas. Quel parli prendre? D’heure en heure on attendait l’annonce de la prise et du pillage de Constantinople. Fallait-il laisser périr la nouvelle Rome? Fallait-il s’ensevelir sous ses ruines? Cruelle perplexité! Par bonheur, au bout de quelques jours, des nouvelles

I. S. Amb., de Vide. — Soc., v, 2. — Théod., v, 2. — Cod. Tlieod ., xvi, t. G, 1. 2. Le récit de Socrate et celui de Sozomènc ne concordent pas absolument avec celui de Théodoret. Ce dernier écrivain prétend qu’en rappelant les évêques bannis, Gratien ajouta l’ordre de rendre toutes les églises aux chrétiens de la communion du pape Damase, c’est-à-dire aux catholiques. Il y a là évidemment une confusion avec les actes postérieurs de Gratien et do Théodose, car Socrate et Sozomène sont très-explicites sur la liberté laissée à tous les chrétiens, sauf les Manichéens, les Photiniens et les Eunomiens, auxquels le texte d’une loi du Code nous a fait joindre les Donatistes.

un peu plus favorables vinrent alléger la peine du malheureux souverain. Les Goths, n’ayant nulle habitude de la guerre régulière, n’avaient rien eu de plus pressé, le lendemain de la bataille, que de secouer le joug de toute discipline et de se répandre au hasard dans les provinces abandonnées, pour se livrer au pillage. Les débris des troupes romaines réfugiés dans les places fortes, se remettant peu à peu de leur terreur, s’étaient aperçus qu’ils pouvaient se défendre derrière- leurs remparts contre les attaques de bandes isolées qui n’étaient pourvues d’aucun matériel de siège. Andrinople, Périnthe, Héraclée tenaient tête victorieusement à des assauts impuissants de ce genre. Grâce à ce répit inespéré, Constantinople même organisait quelque défense ; l’impératrice Dominica faisait distribuer des armes aux habitants. Pauvres soldats assurément que le ramassis d’enfants perdus qui formaient la population de cette cité encore si récente et tout artificielle ; mais le soin de leur salut personnel leur donnait pour quelques jours un peu de courage. D’ailleurs des renforts étaient arrivés d’Asie , entre autres des escadrons de Sarrasins que leur reine Mavie, devenue sincère alliée de Rome depuis qu’elle était chrétienne et suivait les conseils de l’évêque Moyse, envoyait de bon cœur et gratuitement à la défense de l’empire. Ces sauvages alliés faisaient la garde autour de la ville, et en fait de barbarie et de violences les Goths trouvaient en eux avec qui se mesurer. On raconte même qu’un

parti de Greulhonges tout entier fut frappé de terreur par la furie avec laquelle un cavalier sarrasin, se jetant à bas de son cheval, suçait le sang des victimes qu’il venait de frapper. L’urgence d’une résolution à prendre devint donc moindre, et Gratien eut le temps de se recueillir pour songer et pourvoir à l’avenir l .

Par nature il était peu porté aux actions décisives.

Se sentant moins pressé de prendre un parti, il crut que ce qu’il avait de mieux à faire était de s’en retourner en Gaule pour veiller à la paix toujours menacée de cette précieuse province, en laissant à quelque général habile le soin de rassembler les débris de l’armée vaincue et de préparer la délivrance de l’Orient.

Il ne songea donc plus qu’à faire choix d’un bon remplaçant. Mais cela même n’était pas facile, car les généraux les plus renommés de l’armée d’Asie avaient péri à Andrinople, et ceux qui étaient venus de Gaulo n’étaient pas moins impatients que l’empereur de retourner dans leur pays natal. Us ne se souciaient pas de compromettre, pour le salut de contrées auxquelles ne les attachaient ni intérêt ni affection, leur réputation , et peut-être leur vie. Dans cet embarras un nom déjà connu, mais respecté* revint en mémoire à Gratien : c’était celui du duc Théodose, fils du vainqueur de

1. Annn. Marc., xxxi, 15, IG. — Soc., v, i. — Soz., vu, 1. — Animicn Marcellin, dans cc texte tiré du dernier chapitre de son livre, est aussi explicite que les historiens ecclésiastiques sur le concours prête par les Sarrasins à la défense de Constantinople.

l’Afrique si mal récompensé par Valentinien et qu’il avait lui-même si légèrement sacrifié à son avènement. Depuis la fin cruelledeson père, le noble jeune homme, s’enveloppant volontairement dans le malheur de sa famille, s’était condamné à la retraite. Il vivait solitaire en Espagne, sa patrie, occupant ses loisirs à diriger la culture d’un vaste bien de campagne qu’il possédait, veillant à l’éducation de ses jeunes enfants, et donnant avec son épouse Flaceille, à laquelle il était tendrement attaché, le modèle de toutes les vertus chrétiennes *.

Il était dur pour Gratien de venir en quelque sorte implorer le pardon d’un serviteur qui avait tant à se plaindre. Mais l’âme droite, bien que faible, de Gratien, était incapable de mettre un instant en balance l’intérêt public et ses répugnances personnelles. Il ne fit donc pas difficulté d’envoyer offrir à Théodose le commandement de l’armée, et l’offre généreusement faite fut aussi généreusement acceptée. Théodose arriva en toute hâte, sur l’appel de son ennemi de la veille, quittant sa jeune famille et disant adieu à son repos, sans faire de conditi'ons et sans même prendre de précautions pour sa sûreté. Entre ces deux jeunes hommes d’ailleurs, d’âge à peu près pareil, un rapport existait qui leur permettait, malgré leurs griefs réciproques, de s’accorder assez facilement : c’étaient tous deux d’honnêtes gens et de bons chrétiens. Ils étaient également

i. P. Orosc, vu, 3i. — S. Amb., de Obit. Theod., M-r.5 : Subiit pictatis cxiliuiu.

dévoues au bien de l’Étal, et l’un comme l’autre 11e croyaient pouvoir mieux l’assurer que par une sou- . mission complète aux lois de l’Église. Travailler à sauver l’empire en rétablissant la foi, c’étaient là pour l’un comme pour l’autre un but et un moyen sur lesquels il leur était aisé de s’entendre 1 .

A part celte ressemblance d’idées, tout différait entre eux, et la différence était tout entière à l’avantage de Théodosc. Leur extérieur môme prêtait à une comparaison défavorable pour l’empereur. L’un et l’autre étaient encore dans tout l’agrément de la jeunesse: mais les traits de Gratien avaient une grâce féminine un peu molle dont la délicatesse et la fraîcheur faisaient le charme principal. La beauté de Théodose était mâle : sa taille haute et bien prise, son front imposant, son regard franc et ferme, inspiraient le respect. Il prétendait descendre de Trajan ; et en effet, à cela près qu’il avait moins de barbe et les yeux moins grands, c’était tout le portrait de cet empereur, tel que les médailles et les statues l’avaient gravé dans les mémoires. Tous deux avaient reçu une éducation soignée, et en avaient bien profité. Mais Gratien, en véritable disciple d’un poète, tenait de son maître Àusone le gofit des éludes calmes, du travail réfléchi et à ses heures, de la méditation du cabinet. L’esprit lucide de Théodosc s’était, au contraire, de bonne heure tourné à la pra-

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