‹ L' église et l'empire Romain aux IVe siècleChapitre 82 sur 111 · P. Orosc. — Aurèl. Vict. — Zos. — Scc. — Soz., loc. cit · texte numérisé non relu

P. Orosc. — Aurèl. Vict. — Zos. — Scc. — Soz., loc. cit

tique du gouvernement : il avait mis à profit sa retraite même pour s’éclairer à fond sur les vices de l’administration romaine, en se mêlant à la population rurale, la classe la plus maltraitée et la plus souffrante de l’empire. 11 apportait au commandement suprême, non de grandes vues politiques ou une vaste portée de génie, mais un sens droit et ferme, une connaissance exacte des affaires, l’art de se mettre aimablement en relations avec les hommes, et le don de les faire obéir *.

Son mérite fut bientôt mis à l’épreuve par une attaque imprévue des Sarmates, qui se montrèrent à quelque distance de la ville où séjournait l’empereur. Dès la première nouvelle du péril, Théodose rassembla le peu de troupes qu’il avait sous la main, marcha à la rencontre des barbares et les eut mis en pièces avant même que le bruit de leur agression fut répandu dans la province. Gratien, qui avait à peine eu le temps de se remettre de son effroi, ne pouvait revenir d’un succès si rapide; les soldats, joyeux d’un triomphe qui relevait l’honneur abattu des armes romaines, célébrèrent plus que jamais le nouveau Trajan. Loin de s’offenser de celte appellation, le bon Gratien en prit occasion pour aller lui-même au-devant des prétentions que de

1. Tliém., Or. ix, p. 125. — Anrèl. Vict., Epit., 47. — Thém , Or. xv, p. 100. — Pacatus, Symmaque, S. Ainb., passim. — 11 est difficile de tirer un poitrait véritable de Théodose des éloges sans doute excessifs que lui décernent ses panégyristes. C’est de la suite de scs actes plutôt que des appréciations de ses contemporains que uous essayerons de faire ressortir son caractère.

tels souvenirs pouvaient faire naître. Sa part d’empire lui suffisait pleinement, même avec le partage en perspective qu’il devait en faire à la majorité de son jeune frère Valentinien. Il n’avait jamais songé à celle de son oncle, à ce vaste Orient où de sa vie il n’avait mis les pieds, et qui lui arrivait subitement par voie de déshérence, grevé de charges si redoutables. Il se résolut sans difficulté a en faire le sacrifice ou plutôt à en passer le fardeau à celui qui paraissait en état de le porter : désintéressement d’autant plus méritoire qu’il avait, dit un écrivain, à ce moment un fils en bas âge (qui ne devait pas vivre), dont il n’hésitait pas à diminuer par là l’héritage. Il proposa donc sans détour l’empire d’Orient avec la dignité d’Auguste à Théodose, qui s’en' défendit d’abord avec modestie, et accepta ensuite avec simplicité. Au lot habituel des empereurs d’Orient Gratien joignit même la province de Macédoine, qui jusque-là avait été jointe à l’Occident, mais dont la possession était nécessaire pour la suite des opérations militaires à diriger contre les Goths. Tout se passa de bon accord, sans jalousie d’une part, sans orgueil de l’autre, ces deux braves citoyens étant également incapables de l’un et de l’autre de ces sentiments; sans grande pompe non plus, le malheur des circonstances ne se prêtant pas à beaucoup de fêles. La proclamation du nouvel Auguste fut faite le 19 janvier 379 S à la joie de tous

1. A. D. 379. — Indictio. vu. — ü. C. 1132. — Ausonius et Olybrius. Coss.

les assistants. Aussitôt après, Gratien reprit par Aquilée et Milan la route de sa chère Gaule, où l’attendait, muni d’un beau discours de félicitations, son maître Ausone, qu’il venait d’élever au consulat

Le nouvel empereur d’Orient se montra moins pressé d’aller prendre possession de sa capitale. A la vérité, il en était séparé par toute l’étendue de territoire que couvrait l’inondation barbare, et il n’aurait pu s’y rendre sans faire un grand détour qui l’eût éloigné du théâtre de la guerre. Il avait d’ailleurs rapidement compris quelle nature d’opérations militaires lui était imposée par l’état de découragement des armées romaines, aussi bien que par le genre d’ennemis qu’il avait à combattre. Tenter de prendre rapidement une revanche éclatante du désastre d’Andrinople eût été la plus grande des fautes ; car la seule menace d’une bataille aurait infailliblement ramené les Goths, actuellement dispersés, sous les drapeaux de leurs chefs. Il fallait au contraire, quelles que fussent les souffrances des provinces foulées par leur présence, laisser les vainqueurs s’abandonner quelque temps à l’enivrement du triomphe. C’était sans

1. Soc. — Soz. — Zos. — Aurèl. \ict. — P. Orose. — Pacatns, loc. cit. — Théod., v, 5. Ce dernier auteur est le seul qui fasse mention d'une victoire remportée par Théodose avant son élévation à l’empire, et il en exagère évidemment la portée. Mais le fait lui-même nous paraît vraisemblable et même nécessaire pour motiver un acte aussi considérable que l’élévation d’un jeune général, encore si peu connu, à la dignité d’Auguste. — Auson., ad Grat. oratio pro consulalu. — Saint Augustin, De civ. Dei, v, 25, est le seul écrivain qui parle du fils de Gratien, dont aucune trace ne se trouve ailleurs dans l'histoire. « Cum parvulum, dit-il, haberet et fratrem. «

bruit, par degrés, qu’il fallait essayer de rallier les légions, de leur rendre courage par désengagements parlielset puis de surprendre les tribus barbares isolées afin de les amener l’une après l’autre à composition, soit par force, soit à prix d’argent. Une telle manière d’agir, qui ne pouvait réussir que par le temps et la suite, exigeait, de la part de celui qui voulait en assurer le succès, une attention sans relâche, une persévérance infatigable, et surtout une présence continue. Théodose établit sa résidence, ou plutôt son camp, aux portes mêmes de la Thrace, à Thessalonique. C’était une ville forte contre laquelle les barbares venaient de diriger sans succès plusieurs agressions. L’énergie des habitants, soutenue par les prières et le courage de l’évêque Ascole, s’était retrempée dans cette résistance. Ce fut là que Théodose reçut les hommages de la ville de Constantinople, que lui apportait Thémistius. Il donna audience au rhéteur en plein air, sur la place publique, au milieu d’une bande encore mal armée de paysans, d’ouvriers, de mineurs, de gens de toute sorte, à qui il apprenait lui-même la manœuvre. Thémistius n’en trouva pas moins le moment tout à fait opportun pour demander en faveur du sénat de Constantinople une augmentation de privilèges pécuniaires 1 .

Les fruits de l’activité prudente de Théodose ne se firent pas attendre. En six mois, sans qu’on puisse si-

1. Zos., iv, 2i, 25. — Cod. Theod.; Chron., p. cv. — S. Amb., Ep. xv, Opp., t. II, 820. — Th'no., Or. xiv, p. 181-183.

gnaler aucune victoire ni même aucune bataille importante, les troupes romaines étaient remises sur pied; une série de petits succès bien ménagés leur avait rendu confiance en elles-mêmes et dans leur chef. Quant aux barbares , ils fondaient à vue d’œil comme la neige. Tantôt vaincues, tantôt surprises et forcées de mettre bas les armes, séduites à propos par une somme d’argent ou par quelque cession de territoire, parfois se débattant et se détruisant les unes les autres pour se disputer quelque objet de convoitise, les tribus s’égrénaient comme les anneaux d’une chaîne brisée. Un chef important, Modar, prince du sang royal des Visigoths, gagné sous main par l’or des Romains, leur rendit le service de surprendre pendant la nuit une tribu entière plongée dans le sommeil. Il fit égorger tous les hommes armés, et ramena au camp impérial quatre mille chariots chargés des femmes, des enfants et du butin. D’autres chefs firent leur soumission publiquement et offrirent de s’engager dans les armées romaines. Le nombre de ces défectionnaires fut bientôt si considérable que Théodose, tout en leur accordant leur demande, crut devoir les éloigner au plus vite du lieir de leurs triomphes passés. Il chargea le jeune Hormisdas de les conduire en Egypte, où l’on pouvait espérer que, n’entendant pas la langue du pays' et ne connaissant personne, ils seraient assez dépaysés pour rester soumis. La précaution était bonne, car sur leur route pour l’Egypte les nouveaux soldats de Rouie rencontrant des

légions en marche engagèrent avec elles une rixe qui donna lieu à des scènes assez graves *.

Malgré ce succès inespéré, Théodose crut encore devoir passer à Thessalonique tout l’hiver de l’année 380. La campagne avait été laborieuse, et par suite de la fatigue il fut pris d’une fièvre assez forte. Bien que le mal fût plus violent que dangereux, il n’en jugea pas moins l’avertissement suffisant pour songer à son salut, et, suivant l’usage encore répandu alors, il voulut se préparer à la mort en recevant le baptême. 11 demanda donc qu’on fît venir l’évêque auprès de lui, et, après s’être bien assuré qu’Ascole n’avait jamais de près ni de loin trempé dans aucune erreur voisine de celle d’Arius, il reçut de lui avec un pieux contentement le sacrement de la régénération. Ascole, homme énergique qui avait mis la main plus d’une fois lui-même à la défense de sa ville, était fait pour plaire à un soldat couronné. Il entra facilement dans la confiance du royal malade, et pendant les loisirs de sa convalescence Théodose s’informa avec soin auprès de lui de l’état religieux de son empire. Il apprit que la province de

1. Zos., iv, 26-30.— Idac. — Prosper. — Marcellin, Chron.— Tous les écrivains, sauf Zosime, qui, en sa qualité de païen, rabaisse toujours Théodose, lui attribuent des victoires importantes pendant cette année, mais sans désigner aucun lieu et sans donner aucun détail. 11 est évident que le succès fut grand, mais qu’il consista dans une suite d’engagements heureux et d’opérations habiles, sans aucun incident éclatant. C’est l’opinion de Gibbon (ch. xxvi), et c’est celle qui résulte à la fois des textes et de l’évidence des faits.

2. A. D. 380. — Indictio. viii. — U. C. 1133. — Gratianus. Aug. v, et Thcodosius. Aug. Coss.

Macédoine, où il faisait séjour alors, était encore saine, mais que c’était à peu près la seule de tout l’Orient qui jouît d’un tel avantage. Partout ailleurs l’hérésie, lui dit Ascole, enlevait ou disputait les peuples à la vraie foi. Ascole entra dans le détail des formes diverses que chaque secte avait fait prendre à l’erreur principale, et fit un tableau des maux qui étaient sortis de ce conflit, avec des couleurs assez noires pour jeter dans un grand trouble l’esprit de l’empereur. Que faire pour porter remède à une telle confusion? En pareille occurrence, Athanasc avait donné autrefois à Jovien le conseil généreux de rendre lui-même hommage, au nom de l’empire, à la vérité ; mais de supporter l’erreur, d’assurer à l’Église toute liberté pour faire le bien, et de n’ôter à l’hérésie que celle de nuire. Le conseiller de Théodose n’avait peut-être pas les vues aussi hautes qu’Alhanase, et d’ailleurs le temps avait marché. Un cri irrésistible, parti des rangs non de l’Église mais de la foule, demandait contre les divisions religieuses, auxquelles chacun imputait les maux de l’empire, des remèdes plus énergiques. Toutes les règles de l’administration impériale appelaient en religion comme en politique la soumission à la volonté impériale, et ce n’était que par une sorte de violence qu’on avait pu momentanément les plier à supporter la dissidence et la résistance. Puis , disait-on , l’hérésie, par ses exemples et par ses menaces, ne donnaitelle pas contre elle tous les droits? Comment avait-

elle répondu à la douceur de Jovien et à l’impartialité systématique de Valentinien? en dictant à Yalens ses sottes et sanglantes persécutions. Athanase lui-même avait-il pu un seul jour obtenir de ses adversaires la liberté qu’il leur avait toujours offerte? Aujourd’hui que la justice céleste remettait le pouvoir du côté du droit, en faire usage pour prévenir le retour des excès dont le monde chrétien avait gémi, ce n’était pas seulement une juste représaille, c’était une défense légitime et un devoir envers l’avenir. Ménager l’erreur quand elle était faible, pour lui donner le temps de reprendre des forces et de se préparer à une oppression nouvelle, ce ne serait pas générosité, mais duperie. Tous ces sentiments s’exprimaient tout haut autour de Théodose, et lui-même était tout disposé à les partager. Il était du nombre de ces hommes d’Etat qui savent se faire les interprètes énergiques et habiles des besoins de leurs contemporains. Son génie n’était pas de ceux qui imposent leurs volontés à leur siècle; c’était un esprit simple, droit, mais qui ne se montrait en aucun genre ni inventif ni original. Il ne mit pas un instant en doute qu’en prenant la couronne il avait assumé la tâche de délivrer les esprits de l’erreur aussi bien que le territoire de l’invasion, et môme que ces deux devoirs ne pouvaient s’accomplir l’un sans l’autre ; et cette conviction ne rencontra pas de contradicteurs 1 .

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