Cod. Theod ni, t. G
CONCILE DE CONSTANTINOl'LE.
assez grande quantité, répandus dans la Macédoine et dans rillyric. D’autres avaient repassé le Danube, mais restaient en possession de moyens de transport qui leur permettaient de faire de soudaines apparitions dans les provinces romaines. De plus les Huns, dans leurs incursions vagabondes, ayant momentanément abandonné les bords du fleuve pour porter la désolation dans d’autres portions du continent germanique, ceux des Goths qui n’avaient pas pris part à l’émigration et s’étaient réfugiés, pour laisser passer l’orage, dans quelques fonds de montagnes inaccessibles, reparaissaient maintenant sur la frontière. Il était impossible qu’entre tous ces gens de même race, errant sur les deux rives du Danube, des intelligences suspectes no fussent pas à tout moment établies. Ce fut en effet ce qui arrriva, malgré toute la vigilance de Théodose. Une attaque fut concertée entre les transfuges et leurs anciens compatriotes, au commencement de l’été. Averti par quelques indices qu’un mouvement s’opérait sur le Danube, Théodose se porta à la rencontre des envahisseurs; mais dans la nuit, sa tente, reconnaissable à l’éclat de la lumière qui y brillait, fut cernée par un parti do Goths frauduleusement introduits dans les rangs de l’armée romaine, et l’empereur n’eut que le temps de s’enfuir au plus vite pour rentrer dans Thessalonique. Au premier moment on crut tout perdu, tant le souvenir du désastre d’Andrinople était encore présent. Théodose lui-même, désespérant dq. rallier ses troupes v. 94
épouvantées, se laissa conseiller d’envoyer en toute hâte des courriers à Gratien. Mais dès le lendemain les barbares étaient de nouveau débandés : les légions, honteuses de leur panique, reprenaient un peu de courage, et, en mettant de nouveau en œuvre un mélange de négociation et de force, Théodose vint à bout- de délivrer une seconde fois le sol de l’empire. Il se décida alors à marcher vers Constantinople, où on ne l’attendait plus, et il y fit son entrée le 24 novembre, au milieu de l’enthousiasme universel *.
Ce qui le pressait surtout d’arriver, c’était le trouble où son absence prolongée laissait l’Église de cette grande ville. Par suite des proclamations impériales, qu’aucune mesure effective n’était encore venue confirmer, les différentes sectes chrétiennes se trouvaient placées dans une situation violente qui les mettait chaque jour aux prises. C’étaient des conflits continuels entre les Ariens, encore en possession du pouvoir, et les catholiques, se disposant à le reprendre. Théodose avait été averti de
1. Zos , iv, 32, 33. — P. Orne, vu, 34. — Philost., ix, 10. — Aurèl. Vict., Epit. xiaui. — Idac. — Prospcr. — S. Grég. Naz., Carm. de vita sua, v. 1278. — Les opérations militaires de Théodose pendant cette année, comme pendant la précédente, sont rapportées par les historiens de la façon la plus confuse et la plus contradictoire. Zosime seul donne un récit détaillé, d’où il résulterait que Théodose aurait été complètement battu par les Goths et n’aurait dù son salut qu’à l’arrivée de deux généraux envoyés par Gratien. Mais ce fait n’est affirmé par aucun autre écrivain, et l’extrême malveillance de Zosime contre Théodose a décidé Gibbon lui-même à ne tenir aucun compte de ses allégations. Tous les autres historiens sont unanimes sur les succès de Théodose, mais sans donner de détails.
ce désordre par des émissaires des divers partis, qui étaient venus le chercher à Thessalonique même ou sur la route. Dès le lendemain de son arrivée, il put s’en faire rendre un compte plus exact par un témoin plus digne de foi, mais qu’il ne s’attendait pas à trouver là. Ce n’était rien de moins que l’illustre Grégoire de Nazianze, momentanément placé, bien que sans litre régulier, à la tête des catholiques de Constantinople. 11 faut revenir en arrière pour raconter par quel concours de circonstances le modeste ami de Basile se trouvait ainsi transporté si loin de sa patrie, et en dehors de toutes ses habitudes naturelles.
Les souffrances des catholiques de Constantinople avaient été extrêmes sous Yalens ; elles s’étaient encore prolongées après sa mort, pendant le gouvernement intérimaire de sa veuve Dominica, entièrement dévouée aux Ariens et gouvernée par l’évêque schismatique Démophile. Privé de chefs comme d’églises, réduit par les exils et les défections à un nombre imperceptible, livré aux railleries et aux mauvais traitements de la populace, à peine leur petit troupeau conservait-il un reste de vie. « Il était, dit saint Grégoire, sans pasteur et sans clôture, errant dans les antres cl dans les cavernes, chaque brebis cherchant elle-même son abri et son pâturage. » C’était dans cet état misérable que les calholiques avaient été surpris par la nouvelle qu’un empereur orthodoxe prenait possession du pouvoir et se proposait de leur assurer, u’un seul coup, non pas seu-
lement la liberté, mais la domination. Leur joie, comme on peut le penser, fut très-vive, mais comme la venue de l’empereur ne suivit pas tout de suite sa proclamation, leur embarras fut presque égal de savoir ce qu’ils avaient à faire pour profiter de ce retour de fortune. Devaient-ils tâcher de reprendre eux-mêmes sans délai possession des églises, qui étaient toutes encore entre les mains des Ariens? Mais à quel litre procéder à une telle execution, quand ils n’avaient pas même d’évêque régulièrement institué «à mettre à leur tête? Et-comment élire un évêque sans moyen de réunir un concile et de se procurer le consentement impérial? Fallait-il attendre l’empereur? Mais il pouvait tarder longtemps, et dans l’intervalle l’évêque arien Démophile gardait toutes ses prérogatives. Si on le laissait aborder seul l’empereur, il pouvait faire tomber le souverain dans quelqu’un de ces pièges familiers aux gens de sa secte et dont on n’avait que trop fait l’expérience *.
Dans cette perplexité, ils conçurent l’idée d’appeler auprès d’eux quelqu’un des personnages illustres qui représentaient la vraie foi en Orient. Le nom de Basile fut sans doute le premier qui leur vint à l’esprit : mais ils ne pouvaient espérer que Basile quittât, pour leur venir en aide, le poste éminent où Dieu l’avait placé. D’ailleurs la santé du grand prélat s’affaiblissait rapidement, et on s’attendait d’heure en heure à apprendre
1. S. Gri'g. Naz., Carm. de vita sua, v. 585-r>95 ; Or. xi.it, 2.
que celte lumière de la foi était éteinte. Au défaut de Basile, un autre nom, si étroitement lié au sien qu’on ne les prononçait guère l’un sans l’autre, celui du confident de toutes ses pensées et du compagnon de sa gloire, se présentait naturellement et ne soulevait pas les memes difficultés. Pourquoi Grégoire ne serait-il pas dès à présent invité à se faire le chef des fidèles de Constantinople, pour devenir ensuite, en temps et lieu, l’archevêque de leur Église purifiée?
Le choix parut d’autant plus heureux que Grégoire, par une singularité alors assez rare, se trouvait revêtu du caractère épiscopal sans être, chargé en ce moment du gouvernement d’aucune Église en particulier. Il n’avait jamais été prendre possession du malencontreux siège de Sasime 1 qui lui avait causé tant de répugnance. A la mort de son père, en 374, il avait consenti à administrer pendant quelque temps le diocèse de Nazianze, mais il se refusait constamment à en prendre le titre, décidé qu’il était à n’épouser aucune Église, pour n’avoir aucun lien de fidélité à rompre quand il croirait le moment venu de rentrer dans sa chère solitude. Ce moment, en effet, n’avait pas tardé à arriver. Lorsqu’il eut remis un peu d’ordre dans sa petite ville, qui avait souffert de la vieillesse prolongée, bien que si édifiante, de son père; quand il eut non-seulement veillé aux intérêts spirituels des habitants de Nazianze, mais ob-