Voir dans cc volume môme, p. loO et suiv
tenu, par sa douce influence, des gouverneurs civils, plus d’une réforme utile ou charitable dans l’administration, il crut en avoir assez fait. Il s’arracha alors aux instances de ses compatriotes, non sans se faire accuser par quelques-uns de lâcheté ou de paresse, et se relira dans un monastère que gouvernait la sainte vierge Thècle, aux environs de Séleucie *.
Ce fut là que vint le trouver la proposition des catholiques de Constantinople, et on peut imaginer dans quel trouble elle le jeta. Lui, qui craignait la foule et qui avait fui comme un fardeau trop pesant le gouvernement d’une Église obscure, se charger d’aller rétablir la foi dans une grande capitale! Lui, peu fait pour la lutte, disputer le pouvoir à un adversaire en possession depuis dix années! Lui, qui n’aimait que la retraite, s’en aller vivre à la cour! Il poussa de véritables cris d’épouvante. Mais les catholiques envoyés auprès de lui avaient eu soin sur leur route de communiquer leur projet aux principaux évêques de leur communion, et tous y étaient entrés avec ardeur, comprenant de quelle importance il était pour eux d’être bien représentés auprès d’un empereur bien intentionné, sans doute, mais peu instruit, dans ces premiers moments
1. S. Grég. Naz., Carm. de vita sua, v. 520-550; Ep. lxxxvii, clxxxii, etc. On peut voir par ces textes et d’autres encore combien Grégoire mettait de prix à établir que jamais il n’avait accepté l’épiscopat de Nazianze, comme l’ont cru pourtant Socrate, Sozomènc, Tliéodorct, et môme des contemporains, Rufin et S. Jérôme. Conf. S. Grég Naz. Or. îx, xvu; Ep. lxvii, lxvui, clxxxix, clxxxiii.
qui pouvaient décider d’un règne entier. Les députés arrivaient donc chargés de lettres pressantes pour Grégoire , quelques-unes même assez piquantes, où on lui reprochait de préférer toujours son repos au bien de l’Église. Basile lui-même, de son lit de douleur où il disputait à la mort un dernier souffle de vie, élevait sa voix austère et redoutée pour gourmander son ami. Un motif plus décisif encore agit sur l’âme de Grégoire. La tâche qu’on lui proposait n’était pas sans péril : c’était donc un devoir de ne pas le laisser à d’autres. A regret, après bien des hésitations et des soupirs, il s’y décida. « Vous avez tort, disait-il en gémissant. Que ferez-vous d’un étranger qui n’est jamais sorti de son coin de terre, qui ne peut plus plaire par son extérieur, exténué qu’il est par l’âge, le jeûne et la maladie, dont le corps est courbé, la tête chenue, le vêtement pauvre, la bourse vide, la parole agreste et rude *? »
A part ce dernier point, sur lequel il est difficile de penser que Grégoire se fit complètement illusion, il avait peut-être raison de douter de lui-même. D’autres qualités d’esprit lui faisaient défaut, celles-là même que la sainteté ne donne pas, mais qui avaient assuré
!• S. Grég. Na?.., Carm. de vita sua, 675-700; Or. xxxm, 8; Ep. cxxxix : Vit. S. Greg. a Gregorio scripta, p. 143. Ce dernier texte est le seul qui parle de l’intervention de Basile auprès de Grégoire pour le décider & se rendre à Constantinople. La date de la mort de Basile, qui parait avoir précédé de quelques jours l’avénement de Théodose, ne se prête guère, nous devons en convenir, à cette assertion, à moins qu’on ne suppose que la demande des catholiques ait été faite aussitôt après l’édit de liberté de Gratien, ce qui n’a rien d’impossible.
la puissance de son incomparable ami : la fermeté et la perspicacité du jugement. Grégoire connaissait mal les hommes, et moins encore l’art de les manier. Il était trop pur, trop étranger lui-même à la corruption humaine, pour en apprécier justement les effets chez autrui. Susceptible tour à tour d’engouement ou de prévention, se laissant éblouir par de fausses vertus ou égarer par de faux soupçons, plus prompt à engager les luttes que persévérant à les soutenir, ayant lui-même conscience de ses incertitudes, tour à tour agité par le remords de s’être trompé et par la crainte de se tromper encore, ému du moindre blâme, non par irritation de vanité, mais par défiance de lui-même et par le scrupule d’une âme timorée, Grégoire n’était pas né
pour porter le poids des destinées spirituelles d’une
grande cité. La plénitude du génie n’accompagne pas toujours la perfection de la vertu, et la grâce ne comble pas toutes les lacunes de la nature. Une éloquence ornée, une imagination pleine d’éclat, une doctrine sûre et profonde, une charité sans bornes, une pureté qu’aucun souffle n’avait ternie, plaçaient Grégoire au premier rang des chrétiens de son siècle. Il eût marché au supplice sans pâlir : il se troublait devant l’intrigue et la calomnie, ce cortège habituel des cours. Noble, on oserait presque dire sainte faiblesse, mais qui prépare mal à tout gouvernement, même à celui des âmes.
La tristesse qu’il éprouvait en se mettant en route fut accrue par une douloureuse nouvelle apportée au
moment même où il devait partir : Basile mourait à Césarée. Ce fut un deuil pour toute l’Asie; des extrémités les plus éloignées on accourut pour les funérailles. Les maisons étaient couvertes de spectateurs jusqu’au toit. On s’étouffait à la lettre pour approcher du cercueil ; des femmes, des enfants, furent tirés de la foule, évanouis et à moitié morts. Chacun voulait avoir quelque lambeau des vêtements du saint, ou être couvert un instant de l’ombre de son corps. Les Juifs , les païens même, comblés de ses bontés durant sa vie, demandaient quelque relique de leur bienfaiteur. Les sanglots, les cris de douleur, couvraient le chant des psaumes. Seule, la généreuse Macrine, qui avait autrefois montré à Basile le chemin du ciel, ne prit point de part extérieure à cette douleur universelle : « Ne nous affligeons pas, » dit-elle sur-le-champ à son frère Grégoire, évêque de Nysse, qui lui apportait la triste nouvelle dans le fond de sa retraite, « comme ceux qui n’ont pas d’espérance. » Et comme le jeune évêque, dans l’excès de sa douleur, s’écriait que sans nul doute l’Écriture promettait l’immortalité bienheureuse aux âmes justes, mais que cette consolation était faible, tant la nature répugnait à la mort et tant il restait d’incertitude sur les conditions de cette vie future, la savante religieuse se mit en devoir de lui démontrer que la raison non moins que la foi assurait à l’homme après sa mort une destinée sans tin. Scs considérations, soudainement
improvisées, furent si hautes et si éloquentes, que son frère crut devoir les recueillir pour en former la matière d’un traité qui figure encore au premier rang parmi les œuvres qu’il a laissées *.
L’ami se piqua de moins de constance que la sœur : « Que vais-je devenir? s’écria Grégoire de Nazianze, et que me reste-t-il désormais! Basile n’est plus, je n’ai plus Césaire : mon frère spirituel a rejoint mon frère suivant la nature. Je dirai comme David : Mon père et ma mère m’ont abandonné. Mon corps est malade : la vieillesse s’appesantit sur ma tête. Les soucis s’enlacent les uns aux autres , les affaires fondent sur moi . Les amis me manquent de foi ; l’Église est sans pasteur. Tout bien a péri; le mal subsiste seul; il faut naviguer dans la nuit, il n’y a point de phare allumé, et le Christ dort. Je n’ai point d’autres recours que la mort. Encore les choses de l’autre vie m’effrayent quand j’en juge par celles d’ici-bas 2 . »
Il partit cependant, et sur le chemin il ne cessait d’élever son âme à Dieu dans des effusions auxquelles il aimait à donner la forme poétique : « Verbe divin, s’écriait-il, je t’invoque dans ma retraite, et je t’ai consacré mes loisirs. C’est avec toi que j’ai reposé, et avec toi que je m’éveille : c’est pour toi que je demeure et pour toi que je voyage. Aujourd’hui c’est sous tes
\. S. Grég. Naz. , Or. xuu, 80. — S. Grég. Nyss., De anima et resurrcctione.