‹ L' église et l'empire Romain aux IVe siècleChapitre 88 sur 111 · S. Grég. Naz., Ep. lxxx · texte numérisé non relu

S. Grég. Naz., Ep. lxxx

auspices que je pars. Envoie-moi pour guide et pour compagnon un de tes anges qui me conduise par une colonne de feu et de nuée, qui divise devant moi les flots et arrête à ma voix les torrents. »

Le spectacle qui l’attendait à Constantinople n’était pas fait pour dissiper ses sombres pressentiments. Il trouva le désordre poussé à ses dernières limites dans l’Église. Toutes les sectes affluaient dans la capitale, chacune voulant se placer sur le passage de l’empereur pour plaider sa cause la première.

Les Ariens politiques, maîtres du terrain puisque l’évêque Démophile était des leurs, se préparaient à s’y bien défendre. Mais les semi-Ariens ou les Macédoniens (comme ils se faisaient appeler depuis qu’à l’exemple d’un de leurs évêques, Macédonius, ils ne disputaient plus sur le mot consubstantiel et se bornaient à contester la divinité du Saint-Esprit), comptaient bien être admis à soutenir que leur interprétation du symbole de Nicée était la vraie. Les disciples du nouvel hérésiarque Apollinaire, récemment condamnés à Rome, trouvaient l’occasion favorable pour en appeler du pape à l’empereur. Enfin le groupe des orthodoxes eux-mêmes, subitement grossi par l’espoir d’une fortune prochaine, avait ses divisions intérieures. C’était, comme au lendemain de toutes les persécutions, une querelle ouverte entre ceux qui s’étaient cachés pendant l’orage et ceux qui étaient restés pour le braver; entre les fidèles sans tache qui n’avaient jamais failli

el les pénitents qui avaient quelque faiblesse à faire oublier. 11 y avait les partisans de la conciliation, qui se réclamaient de Basile et de Mélècc d’Antioche ; les orthodoxes intraitables de la communion de Paulin. Le nombre des évêques présents à Constantinople était aussi très-grand , chacun des sièges devenus vacants pendant la persécution ayant à la fois un évêque orthodoxe et quelquefois deux ou trois sectaires ; et ces divers prétendants s’apprêtaient à faire l’empereur juge de leurs compétitions. Beaucoup 'de ces prélats improvisés sortaient de la plus basse origine, car Valons les avait choisis au hasard parmi ses fidèles. 11 y avait des artisans ou des rustres enlevés à l’atelier ou à la charrue, sans même qu’on eût pris le temps de leur donner une teinture de science sacrée; des militaires à peine sortis des camps, et qui en gardaient le langage et les façons; des affranchis qui n’avaient pas entièrement payé leur liberté à leurs maîtres. Tous ces parvenus, jouissant de leur situation avec délices, donnaient des exemples peu édifiants et se livraient à toutes les recherches du faste el de la sensualité.

Bans ce conflit, dans ce bourdonnement de prétentions diverses, les questions religieuses étaient devenues la grande occupation, ou pour mieux dire le passetemps de toute une cité frivole. On discutait des dogmes sur les places publiques, au lever des grandes dames, aux repas de famille, aux réunions des fêtes. Des femmes, des petits-maîtres prenaient parti pour ou

contre l'exactitude de telles doctrines ou la légitimité de tel évêque. On allait au sermon comme au théâtre, pour siffler ou applaudir; on en revenait en discou-

rant sur le mérite oratoire et même la valeur théologi-

que de ce qu’on avait entendu. L’éloquence des prédicateurs se ressentait du désir de plaire à de tels auditeurs : elle était devenue affectée, courant après les effets d’apparat et le bel esprit 1 .

Si dans une société ainsi disposée Grégoire n’eùt cherché qu’à exciter la curiosité et à obtenir des triomphes d’éloquence, sa vanité eût été aisément satisfaite. Avec le renom dont il jouissait, il était sur d’attirer la foule. Mais bien qu’il ne fût ni ignorant de son propre mérite ni insensible au succès (qui est un grand moyen d’agir sur les hommes et dont il aimait à faire hommage à Dieu), sa conscience droite eut horreur de poursuivre, au milieu des épreuves de la foi, un but si profane. Il n’eut, au contraire, qu’une pensée: c’était de se séparer à tout prix de ceux qui faisaient de la parole sainte un moyen de divertissement ou de vaine gloire, et des dignités de l’Église un marchepied d’ambition. 11 eut grand soin de distinguer sa vie de celle de tous les autres évêques qui couraient la ville. Reçu chez un parent qui lui prêtait sa demeure, il en sortait à peine, refusant toutes les invitations, ne paraissant à aucune cérémonie publique, passant la nuit en prière, vivant

\. S. Grt 5 g. Naz., Or. xxu, xxw, xxvn, xxxvi; Carm. de Episcopis, v. 150-180, et passim.

de mortifications, répandant en aumônes le peu d’argent qu’il possédait, exagérant même un peu l’extérieur mélancolique et sombre qui lui était habituel.

Il était pressé pourtant d’élever sa voix pour protester contre les scandales dont il était témoin. Mais il lui fallut prendre patience quelque temps ; car il n’aurait su où se faire entendre, les catholiques n’ayant depuis lôngtemps plus de lieu de réunion publique. On dut accommoder une des salles de la maison où il demeurait, pour lui faire prendre l’apparence d’une chapelle. On y disposa un autel, et pour pouvoir réserver aux hommes tout le plain-pied, on éleva de vastes tribunes destinées aux femmes. Grégoire travailla lui-même à ces arrangements, et baptisa ce temple improvisé du nom de Résurrection , en grec Anastasie : se promettant, disait-il, d’y ressusciter la foi morte à Constantinople ‘.

Quand ces dispositions furent faites et que l’impatience, excitée par ces retards mêmes, eut été portée au comble, Grégoire enfin annonça qu’il allait prêcher, et l’affluence fut extrême dans la petite chapelle. Mais les premières paroles de Grégoire furent inattendues et sévères. Au lieu d’entrer sur-le-champ dans la controverse, comme un jouteur pressé de se faire admirer des spectateurs, il ne parla à cet auditoire accouru pour le juger que de l’humble soumission qui convenait à de

1. S. Grég. Naz., Or. xxxvi, 2, 3; xui, 20; Carm. xvi, Somnium. — Soc., v, Ü. — Soz., vu, 5.

simples fidèles : « Puisque vous êtes venus avec tant d’empressement, dit-il en jetant les yeux sur l’assistance, puisque la fêle que nous célébrons a attiré un si grand concours de peuple, et que les grandes réunions sont faites pour le commerce, je voudrais vous offrir une marchandise digne de votre zèle.... Par où donc commencerai-je? de quel discours ferai-je hommage aux athlètes exercés que je vois ici? que vous dirai-je d’abord, et que choisirai-je de plus grand, de plus important pour vos âmes? de plus approprié à la circonstance? Examinons ensemble : qu’est -ce que notre doctrine a de meilleur? Je dirai que c’est la paix, et c’est aussi ce qu’elle a de plus utile. Au contraire, qu’y a-t-il de plus nuisible et de plus pernicieux que la discorde? »

C’est donc de la paix et des moyens de la conserver qu’il veut parler; car la paix, c’est le maintien de l’ordre, et il y a un ordre en toutes choses. Il y en a un dans la nature, que le Créateur a établi, et un dans l’Église, que le Christ a fondé. Et cet ordre consiste en ceci, que les uns enseignent et que les autres écoutent. C’est aux prêtres à enseigner; écouter convient aux fidèles : et de ces deux rôles, écouter, qui est le moins séduisant pour l’orgueil, est pourtant le plus sûr et le préférable. « Vous ne savez pas, mes frères, dans quelle angoisse nous sommes plongés, nous qui sommes assis au-dessus de vous dans la pompe , et chargés de vous promulguer la loi divine. Vous ne savez pas quelle

grâce Dieu vous fait de pouvoir vous taire et de n’êlre pas pressés par la nécessité de parler. Car tout discours est, par sa propre nature, faible et sujet à contradiction, et celui qui traite de Dieu a d’autant plus de difficulté que le sujet est plus grand, enflamme plus de zèle et expose à plus de péril. Comprendre les choses divines est ardu, et les expliquer laborieux »

« Il y avait, continue-t-il, chez les Hébreux une loi qui défendait aux jeunes gens la lecture des saints livres comme nuisible à des âmes encore faibles et mal assurées : il faudrait qu’il y en eût une chez nous qui ne permît pas à tous de disputer à toute heure sur la foi, mais seulement à certaines personnes et en certain

temps qui défendit principalement cet exercice à

ceux qui sont travaillés d’un désir insatiable de réputation, ou qui portent dans la piété plus de chaleur qu’il ne faudrait; il conviendrait de placer ceux-là où ils ne peuvent nuire ni à eux-mêmes ni aux autres, et do ne donner liberté de parler qu’à ceux qui sont modérés dans leur langage, et qui ont l’esprit de douceur et de sagesse. Quant à la multitude, il faut à tout prix l’éloigner de celte voie de disputes, et la guérir de celle maladie de bavardage qui règne aujourd’hui 2 . »

Ce fut seulement après avoir réitéré plusieurs fois ces avertissements, et récusé ainsi d’avance le jugement des docteurs improvisés de carrefour et de salon, que

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