S. Grëg. Naz., Or. xxxi
et faisait pressentir le Fils avec quelque obscurité. Le Nouveau met le Fils en pleine lumière et fait entrevoir le Saint-Esprit. C’est maintenant seulement que l’Esprit habitant parmi nous se montre avec toute évidence. Il n’eût pas été prudent, quand la divinité du Père n’était pas établie, de prêcher ouvertement celle du Fils, ni, quand la divinité du Fils n’était pas encore démontrée, d’y ajouter comme un nouveau fardeau, si j’ose ainsi parler, celle du Saint-Esprit... Nos yeux auraient pu être éblouis par tant d’éclat...; mais il convenait de monter par des degrés successifs, de gloire en gloire et de clarté en clarté, jusqu’à la pleine lumière de la Trinité *. »
Ce n’était donc plus une rétractation que Grégoire exigeait des sectateurs timides de Macédonius, mais un simple progrès dans la foi. Ce n’était pas une désertion d’un camp à l’autre, mais quelques pas de plus à faire, à la suite de l’Espril-Saint, dans l’intelligence de la vérité.
Une prédication si relevée ne pouvait s’adresser qu’à un auditoire d’esprit cultivé, ayant la capacité ou la prétention de suivre un raisonnement. Grégoire éprouva le besoin de rendre à la vérité qu’il venait défendre un hommage plus populaire. Pour la foule, qui a l’habitude de tout personnilier, tout le débat engagé contre l’Arianisme se résumait en un nom propre :
t. S. Grog. Naz., Or. xm, 2G.
c’était celui d’Alhanase. Allianase, déjà élevé par le respect public au-dessus de l’humanité, était le héros du dogme catholique. Le 2 mai, jour anniversaire de la mort du grand docteur, Grégoire annonça qu’il raconterait la vie d’Athanase dans la chapelle d’Anastasie.
Tl pouvait sembler étrange à quelques auditeurs do voir un homme vivant la veille, et que plusieurs ne connaissaient que par les calomnies répandues contre lui, associé dans l’Église aux hommages du culte. Grégoire alla en deux mots au-devant de ce reproche : « En louant Allianase, dit-il, c’est la vertu que je louerai; car c’est une même chose de le nommer et de célébrer la vertu qu’il avait comme rassemblée tout entière en lui, ou plutôt qu’il possède encore, puisque ceux-là sont vivants en Dieu après leur départ qui ont vécu selon Dieu en ce monde... Et aussi, en louant la vertu, je louerai Dieu, de qui viennent aux hommes et la vertu et la puissance qui les élèvent ou plutôt les ramènent vers lui... D’ailleurs, ajoute-t-il, il ne serait ni pieux ni sûr, quand la vie des hommes impies est transmise à la postérité, de passer sous silence la mémoire des hommes éminents en sainteté, et cela dans une ville que meme de nombreux exemples de vertu réussiraient à peine à sauver, accoutumée qu’elle est 5 se faire un jeu des choses divines, comme du cirque et du théâtre *. »
\. S. Gri'g. Naz., Or. xxi, I, 5
Entrant alors dans le récit de la vie de son héros, Grégoire ne s’astreint ni à suivre chronologiquement la série des faits, ni à présenter le tableau complet de celte longue vie. Il s’arrête surtout aux points qui lui paraissent présenter quelque analogie avec les faits qu’il a sous les yeux et d’où ressort quelque instruction pour ceux qui l’écoutent. La promotion d’Athanase à l’épiscopat lui fournit l’occasion d’une allusion à l’évêque schismatique qui gouvernait encore Constantinople.
« Désigné, dit-il, par le suffrage libre du peuple entier et non suivant le mode pervers qui a prévalu plus tard, non par le meurtre et la violence, mais par l’inspiration apostolique et spirituelle, Athanase monta au trône de saint Marc , successeur de sa piété autant que de sa haute dignité. C’est là être vraiment successeur : qui partage la foi d’un saint pontife est son associé dans la chaire ; qui s’en écarte est son adversaire, fût-il assis sur le môme trône. » Quand on songe que Démophile était assis en ce moment même sur le siège d’où le vieil Alexandre avait autrefois refusé la communion à Arius, le trait était direct et frappait le prélat prévaricateur en plein visage.
D’autres portraits suivent, dont la ressemblance ne devait pas être moins frappante, et dont chacun dans l’auditoire connaissait et probablement nommait tout bas les originaux.
« Promu par des voies saintes, continue-t-il, c’est
de la môme sorte qu’il exerça le pouvoir. Au moment où il occupe le trôr.a pontifical , on ne le voit pas, comme ceux qui ont enlevé quelque domination ou quelque héritage, commettre l’injustice avec hauteur. C’est là le propre des prêtres adultères, indignes de leur titre, qui, n’apportant rien au sacerdoce , n’ayant pas d’abord souffert pour la vérité, ont été faits du même coup apprentis et maîtres, et purifient les autres avant d’être absous eux-mêmes : hier profanateurs, aujourd’hui prêtres; hier exclus des choses saintes, initiateurs aujourd’hui; envieillis dans la corruption, et novices dans la piété; élevés par la faveur humaine, et non par la grâce de l’Esprit-Saint; hommes qui après avoir tout brusquement renversé sur leur passage, oppriment à la fin jusqu’à la religion même, ne justifient pas leur dignité par leurs mœurs, mais couvrent leurs mœurs du manteau de leur dignité, au contraire de l’ordre naturel; pêcheurs qui auraient plus de sacrifices à offrir pour leurs propres fautes que pour les fautes de leur peuple; également répréhensibles, soit parce que, ayant un même besoin d’indulgence, ils en accordent sans mesure aux autres, soit parce qu’ils abritent sous l’insolence du commandement I les écarts de leur propre vie... Fuyant ce double excès, il fut sublime- dans les œuvres en même temps qu’humble dans la pensée, d’une vertu à laquelle personne ne pouvait atteindre, d’une affabilité toujours accessible , sans colère et plein de pitié , doux de lan-
gage, plus doux de caractère, angélique de visage, plus angélique de cœur, blâmant avec bonté et louant pour instruire 1 . »
C’étaient là autant de provocations qui tombaient directement sur la tête des prélats schismatiques, et dont quelques traits détournés attaquaient même ceux des catholiques qui ne se signalaient pas par leur douceur et leur modestie. L’émotion causée par une prédication aussi ardente était profonde. La petite chapelle était comble : on s’écrasait pour y pénétrer; on forçait les balustres du chœur; par moments la foule, remuée dans ses profondeurs, éclatait en applaudissements. Grégoire lui-même s’enflammait de plus en plus, gagné par cette sympathie communicative qui est la source même de l’émotion oratoire. Bien des années encore après, le souvenir do ces vives impressions venait, il le raconte lui-même, troubler son sommeil. 11 se repré-
1. Or. xxi, 8 et 9. Nous empruntons dans toutes ces citations du panégyrique de S. Athanasc la traduction de M. Villcmain, tirée d’un fragment qui a paru dans la Revue contemporaine du 30 novembre 1852. L’éminent critique, en analysant le discours de S. Grégoire, regrette qu’il n’ait pas été tenu dans Alexandrie, sur les lieux qui avaient été témoins du grand combat d’Athanase, aux chrétiens qui y avaient pris part. Sans doute, dans ces circonstances, les souvenirs du saint docteur eussent offert un intérêt encore plus dramatique. Il nous semble pourtant qu’on retrouve un intérêt du même genre en replaçant le discours dans l’ensemble des événements au milieu desquels il fut prononcé, c’est-à dire au lendemain d’une persécution et à la veille d’une grande réaction religieuse, dans une ville partagée entre l’Église et l’liérésic, où celle-ci avait encore le pouvoir officiel entre les mains et pouvait en faire usage pour se venger de ces agressions par quelque violence désespérée
sentait en songe Anastasie toute illuminée, lui-même assis sur un trône, environné de ses prêtres, au-dessous de lui les diacres dans leurs vêtements éclatants de blancheur, l’église toute pleine, des milliers de regards tous fixés sur lui, et tour à tour le silence d’une admiration muette ou les cris d’un enthousiasme irrésistible *.
Mais ces belles journées avaient un lendemain. Les traits les plus piquants de chaque discours, rapidement notés par des sténographes ou répétés de bouche en bouche, arrivaient à leur adresse et allumaient contre l’orateur, dans les rangs les plus divers, les plus vifs ressentiments. Par malheur Grégoire, qui s’était montré peut-être plus pressé d’engager la lutte que ne l’eussent été en pareille occurrence Basile ou Athanase, n’était pas muni pour y faire tête de la même impassibilité.
Les gens qu’il offensait se mirent en devoir de se défendre, et d’abord essayèrent de l’intimider. On ameuta contre lui la populace. Des hommes apostés l’attendirent à la porte de l’église et l’assaillirent d’une grêle de pierres en criant : « A bas l’adorateur des trois Dieux! » Les attroupements se renouvelèrent plusieurs jours de suite, et une nuit enfin, comme Grégoire était occupé à donner le baptême à des catéchumènes, la chapelle fut envahie par une bande d’artisans ivres, de
i. Carm. xvr, Somnium de Anastasia Ecclesia, p 811, 10 et suiv.
fermnos débauchées et de moines dissolus, qui força lo chœur, profana l’autel, et se livra à tous les genres de violences. Plusieurs des prêtres ou des néophytes qu’on baptisait furent grièvement blessés : la force publique dut intervenir pour maintenir l’ordre; mais le préfet de la ville, probablement un des anciens agents de Valons, était assez mal disposé pour les catholiques et feignit d’ignorer de quel côté étaient les perturbateurs. Il fit jeter en prison pêle-mêle les assaillants et les victimes. Grégoire lui-même fut un instant mis en cause et ne dut probablement sa délivrance qu’aux égards que le magistrat crut devoir garder pour sa réputation et pour les intentions déjà connues de l’empereur 1 .
Ces attaques grossières, qui ne menaçaient que sa vie, n’émurent pas Grégoire, et ne réussirent pas plus à l’effrayer qu’à l’irriter. De jeunes amis maltraités avec lui auraient voulu courir sur-le-champ demander justice à l’empereur, il les arrêta : « Je ne m’étonne point, leur disait-il, que vous qui n’avez encore reçu aucune blessure, le premier coup qui vous frappe vous paraisse insupportable. Mais moi, j’ai déjà senti tant de maux et subi tant d’injures !... Croyez-en l’expérience de mes cheveux blancs. Le châtiment sans doute a son utilité, car il sert à prévenir le mauvais exemple; mais la patience vaut mieux encore; car si le châtiment punit le mal, la patience amène au bien... Songez aussi qu’il
1. S. Grég. Naz., Or. xxiir, 5; xxxv, 3, et passim. ; Ep. r.xxvii; ('arm. de vita sua, v. CG0-070; Vit. S. Gréa., p. 144.
y a bien des pauvres parmi ceux qui nous ont attaqués, et nous convient-il de réclamer la sévérité contre des pauvres l ? » Puis reprenant la parole peu de jours après, il reprochait aux schismatiques l’abus qu’ils faisaient de leur nombre et de leur force contre lui, sans paraître se douter du juste sujet qu’il avait d’espérer que ces avantages tourneraient bientôt en sa faveur. A peine faisait-il quelque allusion au véritable état des choses par ces mots : « Vous vous êtes montrés plus violents peut-être que le moment actuel ne le comportait*. »
A force de chercher pourtant, les ennemis de Grégoire finirent par découvrir son côté faible; et ce fut précisément des rangs des amis dont il avait à contenir le zèle que leur vint un auxiliaire inattendu. Il en avait groupé autour de lui un certain nombre qui l’aidaient dans ses études, lui préparaient les textes de ses homélies, l’accompagnaient à l’église, et lui faisaient dans les jours d’orage un rempart de leurs corps. Il leur donnait le lit et le couvert; et, chose singulière, il paraissait les avoir choisis principalement parmi ces orthodoxes outrés qui avaient troublé le repos de Basile, et pour lesquels lui-même avait si peu de sympathie naturelle : soit que ceux-ci, plus ardents que les autres, eussent été plus pressés de se mettre en avant en sa faveur; soit que la violence de la situation l’obligeât