Ibid., v
Co récit peint à merveille llindignalion universelle qui remplit la ville, lorsqu’elle apprit en se réveillant quelle basse intrigue venait de se jouer des cérémonies les plus saintes et disposait, sans la consulter, de ses intérêts les plus chers. La colère ne fit place qu’à un immense éclat de rire lorsque Maxime reparut, peu d’heures après, tondu, rasé, vêtu en évêque, et montrant ainsi à découvert l’ignoble laideur de ses traits. Mais malheureusement ce ne fut pas là le seul objet qui prêtât à la raillerie. Grégoire, victime des artifices du misérable qui l’avait trompé, eut sa part dans les traits des mauvais plaisants et dans les reproches do la foule. Ses ennemis triomphaient de sa méprise. Ses amis ne savaient comment la justifier. Les Ariens riaient des catholiques qui choisissaient si bien leurs pasteurs. Grégoire lui-même, tout honteux d’être tombé dans le piège et très-morlifié d’avoir, par une charité trop complaisante, laissé profaner sa chère chapelle, n’osait plus se montrer. « J’ai failli, s’écriait- il en gémissant, trompé par la belle apparence du fruit, et je ne l’ai reconnu qu’à son mauvais goût. » Il n’en fallait pas tant pour abattre son âme timorée. Il ne se trouvait plus digne de commander après une telle erreur, et plus que jamais il formait le dessein de se soustraire à une responsabilité qu’il n’avait pas su porter.
Il resta plusieurs jours enfermé; puis, reparaissant tout à coup à la première réunion des fidèles, il so
présenta à eux le visage couvert de confusion et la voix entrecoupée de larmes : « Chers enfants, leur ditil, gardez dans votre cœur cette sainte Trinité, que je vous ai enseignée, et quelque mémoire aussi*, s’il est possible, de mes travaux 1 . »
C’était un adieu : chacun le comprit; mais personne n’y était préparé, et celte démarche si humble et si chrétienne produisit une vive impression. Ceux-là mêmes qui étaient venus avec l’intention malicieuse de jouir de son embarras se sentirent saisis d’une compassion respectueuse. Le sourire qui se dessinait déjà sur plus d’un visage disparut. Passant d’un extrême à l’autre avec la mobilité ordinaire aux grandes réunions d’hommes, la foule s’écria tout d’une voix que, le mal étant venu de ce que les catholiques n’avaient pas d’évêque, le meilleur remède était de leur en donner un tout de suite dans la personne de Grégoire lui-même. Plusieurs s’approchèrent de lui et lui passèrent les bras autour du corps pour le faire asseoir sur le siège épiscopal. Il résista, se débattit, roidissant ses genoux pour ne pas s’asseoir, et luttant contre ceux qui le tenaient, jusqu’à être couvert de sueur. Le tumulte devint extrême dans la chapelle; les femmes pleuraient, les enfants criaient dans les bras de leurs mères. « Grégoire, si vous partez, disaient quelques-
1. S. Grég. Naz., Carm. de vita sua, v. 025-1000, 1050-1000; Vit. S. Greg., p. 117 et suiv.
uns, c’est la Trinité qui part avec vous. » Enfin, le jour commençant à baisser, Grégoire dut se résigner à promettre à la foule qu’il ne l’abandonnerait pas, et qu’il ne ferait qu’une courte absence pour se remettre du trouble qu’il venait d’éprouver. Encore refusa -t- il de rien jurer, parce qu’il s’était imposé la règle de ne jamais prononcer de serment. On le crut pourtant sur parole, et, s’arrachant aux embrassements de ceux qui l’entouraient, il sortit de la chapelle et bientôt de la cité. Brisé de fatigue et d’émotion, en proie à toutes les alternatives de la confusion et de l’attendrissement, il alla chercher un peu de repos dans une maison de campagne des environs. Maxime était parti de son côté, pour se soustraire à l’indignation populaire; mais il avait pris le chemin de Thessalonique, voulant se présenter à l’empereur avant tout autre et essayer de le prévenir en sa faveur *.
Les sentiments les plus pénibles suivirent Grégoire dans sa retraite. Malgré l’ovation dont il venait d’être l’objet, il ne se dissimulait pas que son crédit avait reçu une rude atteinte. L’affection restait : la confiance avait disparu, chez lui comme chez les autres, et avec la confiance la première des conditions nécessaires pour commander aux hommes. Il ne pouvait se pardonner surtout d’avoir compromis les intérêts sacrés de la vérité dans un moment si décisif. Qu’allait penser
i. S. Grég. Naz., Carm. de vila sua, v. lüGO-1110; Or. xxvi.
l’empereur de la situation où sa mésaventure plaçait les catholiques? Quel argument en faveur de l’évêque arien ! Et combien Démophile pouvait se flatter de gagner à la comparaison avec l’impudent qui se parait désormais du nom d’évêque orthodoxe! Puis, dans l’angoisse d’une conscience délicate, Grégoire se demandait avec amertume si au sentiment de charité qui avait motivé son erreur ne s’était pas mêlée, à son insu, quelque complaisance secrète pour un adulateur, si les compliments de Maxime n’avaient pas exercé sur lui encore plus d’empire que ses fausses vertus. Ces amères réflexions se pressaient dans sa pensée pendant qu’il se promenait le soir sur le bord de la mer, regardant le soleil se coucher sur les flots. 11 comparait mélancoliquement les vicissitudes de sa destinée à l’agitation des vagues, et s’écriait : « O Seigneur, sauvez-moi, car les grandes eaux ont pénétré jusqu’au fond de mon âme... Je suis tombé dans les profondeurs de la mer, et la tempête m’a englouti 1 . » ,
Il fallut bientôt se décider à revenir, car l’empereur approchait. Ce prince fit, comme nous l’avons dit, son entrée à Constantinople le 24 novembre 380. Sur la route il avait rencontré Maxime et ses consécrateurs égyptiens, qui lui avaient raconté l’incident à leur manière. Doué d’un grand sens comme il l’était, et se connaissant en hommes, il jugea le récit et ses auteurs égale-