‹ L' église et l'empire Romain aux IVe siècleChapitre 98 sur 111 · Cod. Theod., xvi · texte numérisé non relu

Cod. Theod., xvi

de ne jamais entrer sur les terres de l’empire. Tour tenir sa parole, Athanaric avait autrefois contraint Yalens victorieux de venir à sa rencontre, en barque, jusqu’au milieu du Danube. Plus tard, au moment de l’invasion des Huns, il avait refusé de réclamer, comme ses compatriotes, l’hospitalité romaine. La condition que la victoire de Rome et la peur des hordes tartares n’avaient pu lui faire accepter, une conspiration domestique le forçait maintenant de s’y soumettre. Chassé de son royaume par des parents révoltés, il venait seul, sans armes, avec une faible escorte, se confier à la générosité de l’empereur Théodose, qui, par les semences de division qu’il avait su habilement répandre parmi les Goths, avait peut-être contribué indirectement à cette révolution de palais. Théodosc ne s’en montra pas moins très-pressé d’accueillir cet illustre fugitif. Il vint au-devant de lui, hors de Constantinople, et le ramena en pompe à travers la ville. Aucun triomphe ne pouvait être plus flatteur pour l’orgueil romain; car ce n’était pas dans cet appareil suppliant que la ville impériale, trois ans seulement auparavant, au lendemain de la déroute d’Andrinople, s’était attendue à voir entrer un roi golh. Le souvenir du péril passé, présent à tous les esprits, rendait plus vive la reconnaissance envers l’auteur des bienfaits actuels. Thémislius, qu’une indisposition avait empêché jusquelà de prononcer en l’honneur de Théodose la harangue de bienvenue accoutumée, saisit avidement cette occa-

sion de réparer le temps perdu. 11 attendit l’empereur à sa rentrée au palais : « Je ne viens point, lui dit-il, pour vous flatter, car il ne siérait pas à un homme de mon âge, et après avoir vécu familièrement avec tant d’empereurs, jeunes et vieux, de commencer à flatter celui de tous que j’ai trouvé le plus clément, le plus facile, et de recourir aux feintes indignes d’un homme libre, dans le temps même où la liberté du langage devient sans danger. On peut essayer de calmer par des caresses un poulain farouche ; mais un coursier sage et bien dressé, il serait ridicule de vouloir encore l’adoucir et de ne pas se contenter de sa générosité naturelle. » Suivait une peinture de la confiance générale rétablie par la clémence de Théodose, et le pauvre roi proscrit servait de preuve vivante aux assertions de l’orateur. « Comme l’aimant attire le fer, ainsi vous, ô empereur, vous attirez sans peine et sans combat les rois barbares. Voyez celui-ci : autrefois gonflé d’orgueil, il entre maintenant en suppliant dans la cité impériale, où il peut voir, devant la curie, une statue de son père* élevée par le grand Constantin, comme gage d’une alliance alors recherchée, aujourd’hui offerte. »

Pendant cette longue flatterie dont il faisait les frais, et qui ne devait pas conlribuer à lui rendre sa situation moins amère, le pauvre roi goth, levant de temps en temps la tête, et promenant ses regards autour de lui, admirait tristement la magnificence des monuments, la multitude innombrable des citoyens, l’éclat

et la bonne tenue des troupes. « Ah ! s’écria-t-il en soupirant: on m’avait dit vrai sur cette grande ville, et je vois aujourd’hui ce que je n’avais pas voulu croire. L’empereur de Rome est un Dieu sur terre, et celui qui l’attaque conspire contre lui-même. » Alhanarie nesur- . vécut pas longtemps à ces tristes honneurs : il tomba dans une sorte de langueur, et arrivé à Constantinople le 11 janvier, il était déjà mort le 25. Mais il entrait dans la politique de Théodose de se servir de la présence du fugitif jusqu’après sa mort, pour attester sa propre victoire et faire sentir aux Goths ce qu’on pouvait gagner à son service. 11 ordonna donc des funérailles tellement magnifiques que tous les Goths présents à Constantinople en restèrent dans l’admiration et que le bruit s’en répandit au delà du Danube, jusque parmi les tribus les plus éloignées. Sans croire, comme Zosime, que la reconnaissance des barbares alla jusqu’au point de les décider à s’abstenir de nouvelles attaques du vivant de l’empereur, et tout en supposant à leur réserve quelque autre motif moins sentimental, on peut penser cependant que ce témoignage de considération dut venir en aide au crédit de ceux qui, dans les conseils des Goths, penchaient pour rentrer dans l’alliance de Rome *.

I. Zos., iv, 31. Nous avons dit combien il faut se défier des récits de Zosime, plus malveillant encore pour Théodosc que pour les autres empereurs chrétiens. Cette ridicule assertion prouve à elle seule que nous avons eu raison plus haut de ne point admettre sa version sur

L’horizon s’éclaircissait ainsi de tous côtés autour de Tliéodose. Les officiers chargés d’aller prêter mainforte par toute l’Asie à l’exécution de l’édit contre les hérétiques ne rencontrèrent aucune difficulté sérieuse dans l’accomplissement de leur mission. Partout les évêques catholiques rentrèrent dans leurs sièges, à la grande joie des fidèles et avec l’assentiment paisible de la masse des populations. Au bout de très-peu de temps il ne subsistait, à l’extérieur au moins, dans l’Église, que deux divisions apparentes : le troupeau, faible mais ardent, des Pauliniens à Antioche, et le schisme des scmi-Aricns, nouvellement nommés les Macédoniens, qui comptaient encore dans toute l’Asie trente-six évêques de leur communion.

L’édit n’avait rien eu à statuer sur les premiers, qu’aucune question de dogme ne séparait de l’Église, et dont tout le tort était au contraire de se montrer trop peu charitables dans leur zèle pour la foi de Nicée. Mais le nom des seconds n’avait pas été non plus prononcé et ils avaient dû reconnaître une intention claire de les ménager dans les termes discrets dont le législateur s’était servi pour affirmer le seul point désormais contesté par eux, la divinité du Saint-Esprit. Évidemment tous les mots avaient été pesés, en celte matière délicate, par un théologien consommé, afin que l’hommage rendu

les échecs prétendus de Tliéodose dans sa dernière lutte avec les Gotlis. — Théra., Or. xv, p. 190. — Amm. Marc., xxvu, 5; — P. Orosc, vu, 3i. — Joniaudès, llistoria Gothorum, cité par Gibbon.

à la vérité ne contint aucune expression blessante pour ceux qui hésitaient encore à la reconnaître. C’élail la main de Grégoire qui avait tenu la plume, et la pensée de Basile qui l’avait conduite. On en douta bien moins encore lorsque Théodose annonça l’intention de se conformer au conseil du pape, en convoquant un concile de tous les évêques d’Orient, pour confirmer la foi de Nicée et mettre ordre à la situation troublée des Églises. Dans l’envoi des lettres de convocation les évêques macédoniens furent compris. La date de la réunion fut fixée au mois de mai de l’année courante ‘.

En attendant ce dernier essai d’une pacification définitive, Grégoire ne négligeait rien pour y préparer les esprits. En possession désormais d’un pouvoir, dont il se refusait toujours à prendre le titre, mais dont il exerçait toutes les prérogatives et dont surtout il remplissait tous les devoirs, son éloquence semblait s’élever avec sa grandeur nouvelle. Son âme se calmait pour se mettre à l’unisson de la paix qui renaissait dans l’Église. Sous les voûtes de la basilique impériale, sa voix, toujours aussi pénétrante que dans la modeste enceinte d’Anaslasic, prenait des accents plus graves. Je ne sais quoi de moins incisif et de plus paternel dans le ton, attestait que le chef désormais reconnu d’une vaste Église voulait bannir de sa pensée, avec l’ardeur du combat, le souvenir des blessures qu’il avait reçues :

1. Soc., v, 8. — Soz., vu, 7. — S. Grüg. Naz., Carra, de vita sua, V. 1510. — Marcellin, Citron. — Idac. — Chj'un. Alex., etc.

CONCILE DE CONSTANTINOl'LE. 419

« O mon troupeau, s’écriait-il, passant en revue (ouïes les classes de citoyens dans un chaleureux appel de conciliation , c’est vers vous maintenant que je me tourne : soyez, comme dit saint Paul, ma gloire, ma joie, 111a couronne; soyez ma défense devant ceux qui me jugent... C’est vous que je vais opposer aux calomnies de mes ennemis... Vous donc d’abord, ô empereurs 1 laissez-moi parler : notre parole est faite pour donner des lois même aux législateurs. Honorez la pourpre que vous portez : connaissez le dépôt qui vous est contié, et le grand mystère de votre puissance. Le monde est sous votre main, maîtrisé tout entier par votre étroit diadème et les plis de votre manteau. Les choses d’en haut ne sont qu’à Dieu : vous partagez avec lui celles d’en bas. Montrez-vous donc à vos sujets comme de véritables dieux, si ce mot n’est pas trop hardi. Le cœur des rois est entre les mains de Dieu, dit l’Écriture, et nous le croyons. Placez là votre force, et non dans votre or et dans vos légions. El vous qui environnez le trône, ne vous enorgueillissez pas de votre puissance, et ne traitez pas les choses qui passent comme si elles étaient immortelles. Gardez votre foi aux empereurs, mais d’abord à Dieu, qui vous a confiés à vos maîtres. Vous qui vous vantez de la splendeur de votre race, illustrez-vous aussi par vos vertus. Je vais même vous dire quelque chose de hardi, mais digne de vous : votre ordre ne sera vraiment noble que quand il aura rayé de ses listes les noms de tous ceux qui ont Pâme sans noblesse.

« Et vous, sages et philosophes, poursuivait l’orateur (et ces mots réveillaient sans doute des souvenirs qui faisaient passer un murmure dans l’assistance), vous qui pensez vous rendre vénérables par votre barbe et votre manteau; vous, sophistes et grammairiens, qui courez après la faveur populaire, je ne sais comment on vous appellera si vous continuez à manquer déjà première de toutes les sciences. Vous qui cherchez la richesse, écoutez cette parole du prophète : « Si « les richesses abondent, n'y attachez point votre « cœur. » Sachez que vous êtes appuyés sur un soutien fragile. Soulagez un peu votre navire, il en voguera plus lestement... Vous qui vivez dans les délices, enlevez quelque chose aux sens pour le donner à l’esprit. Le pauvre n’est pas loin de vous : il est malade, secourez-le; dégorgez sur lui ce qui est chez vous en excès... Et vous tous, population de celte grande ville, la première après la première de toutes, et qui môme prétendez ne pas céder à celle-là, montrezvous les premiers par vos vertus, non par vos vices, par la bonne règle de vos mœurs, non par leur dissolution. Quelle honte ne serait-ce pas pour vous de l’emporter en tout sur les autres villes, mais de vous laisser vaincre par la volupté; ou bien, même en restant modérés sur tout le reste, de montrer une telle folie pour les courses, les cirques et les jeux, que ce soit là véritablement votre vie, et qu’on vous nomme la ville des joueurs *. »

Page 1