‹ L' église et l'empire Romain aux IVe siècleChapitre 99 sur 111 · S. Grég. Naz., Or. wxvi · texte numérisé non relu

S. Grég. Naz., Or. wxvi

Dans sa conduite, non moins que dans son langage, les soins charitables du pasteur tendaient à remplacer de jour en jour l’ardeur polémique par laquelle il s’était d’abord fait connaître. Il prodiguait sa compassion aux pauvres, aux affligés, aux malades, sans distinction de secte. 11 mettait tout en œuvre pour attirer la foule dans les églises par un éclat jusque-là inconnu dans le service divin. Les longues liturgies, les chants alternatifs des psaumes, les pompes nocturnes, en un mot toutes les i nnovations de Basile étaient importées à Constantinople. L’attrait de ces nouveautés remplissait les. temples de curieux, que la parole de Grégoire saisissait au passage et souvent réussissait à retenir. Des aumônes sans bornes, jointes à ces magnificences d’un effet salutaire, absorbaient entièrement les vastes revenus de l’Église. Grégoire, au surplus, mettait peu d’insistance aies faire rentrer, car il avait refusé d’en confier la gestion à un questeur laïque de peur qu’un esprit de fiscalité trop âpre ne s’y glissât.

/ Mais, chose étrange, et qui atteste la mobilité de l’humeur populaire, cette simplicité de mœurs, qui avait plu à la foule tant qu’il était l’espoir d’une secte persécutée, lui fut au contraire assez généralement reprochée, quand il se trouva le chef reconnu d’une grande Église. On se plaignit que sa tenue était audessous de son rang. La facilité de son abord faillit de plus lui être funesle. Un matin qu’il dormait encore, une compagnie de gens du peuple, d’assez mauvaise

mine, pénétra jusqu’au bord de son lit. « Que voulezvous, mes amis? » leur dit-il s’éveillant en sursaut. — « Vous voir, et remercier Dieu et le prince de nous avoir donné un tel évêque, répondirent les visiteurs. » Puis, se jetant à genoux, ils lui demandèrent sa bénédiction et se retirèrent le laissant tout attendri de ce

témoignage d’affection. Un moment après, il remarqua ♦

que tous n’étaient pas partis. Dans un coin de la chambre un jeune homme restait, le visage pâle, lugubre et tout ombragé de cheveux en désordre, lançant des regards sombres. Tout à coup l’inconnu se précipita aux pieds de l’évêque, en les baignant de larmes. Grégoire le releva , le serra dans ses bras, le pressa de questions, et finit par tirer de lui, en quelques paroles entrecoupées, l’aveu que les Ariens l’avaient chargé de l’assassiner, et que le courage lui avait manqué au moment même où il levait le bras. L’entendre, lui pardonner, l’inviter au repentir et lui promettre le secret, tout cela fut pour Grégoire l’affaire d’un moment et le premier mouvement du cœur. L’assassin se retira tout en larmes, pénétré de remords et de reconnaissance; mais Grégoire demeura tout triste de s’être laissé prendre une fois de plus à de fausses caresses, et plus affligé encore de mesurer la profondeur des haines qui couvaient dans le sein de l’Eglise sous le calme à peine rétabli de sa surface l .

i. S. Gri'g. Naz., Cann. de vila sua, v. 1440-1 470.

Un concile allait-il enfin pouvoir panser toutes ces praies cachées et faire pénétrer l’union jusqu’au fond des âmes? On put un instant l’espérer. Les évêques convoqués par Théodose furent exacts au rendez-vous, et ils arrivèrent animés des dispositions les plus conciliantes. Ils étaient plus de cent dès le premier jour, la plupart d’une foi sans reproche et plusieurs d’entre eux illustrés par leur courage dans la dernière persécution, mais presque tous aussi appartenant à ces opinions modérées dont Basile avait été le constant défenseur, et qui lui avaient valu plus d’une calomnie. Les frères de ce grand confesseur, tous deux héritiers de sa pensée, et l’un déjà presque de sa gloire, Grégoire de Nysse et Pierre de Sébaste; ses amis, ses correspondants habituels, Amphiloque d’icône, Bosphore de Colonée, Acace de Bérée, Diodore de Tarse, Abraham de Batna, enfin un de ses émules en éloquence, qui l’avait devancé dans la vie et lui survivait, le vieux Cyrille de Jérusalem, tous ces noms promettaient à la future assemblée autant de lumières et de sagesse que de pureté dans la doctrine. Mais celui qui réunissait au degré le plus éminent ces deux caractères était le patriarche d’Antioche, Mélèce, lui-même intime ami de Basile, qui pendant vingt années déjà écoulées du plus laborieux pontificat, n’avait cessé d’être en butte aux attaques à la fois des hérétiques et des fanatiques. Banni de son siège par Valons, en même temps qu’il était dénoncé à Rome comme suspect de complaisance coupable pour l’hérésie.

42 i CONCILE I)E CONSTANTINOPLE.

par son compétiteur Paulin, Mélèce avait fait, au prix (le tant de souffrances, toutes ses preuves en fait d’intrépidité et de modération. Dans ces épreuves diverses il s’était rendu si cher à ses diocésains que l’on trouvait partout, dit saint Chrysostome, son portrait dans Antioche, sur les bagues, sur les coupes, dans les salons des palais et les chambres à coucher des dames l .

Il venait de donner une dernière preuve, plus éclatante que toutes les autres, de son bon esprit. Avant de quitter Antioche, il avait voulu en tinir avec le schisme ridicule et sans cause qui désolait la première cité de l’Asie. 11 était allé résolûment trouver Paulin et lui avait proposé de concilier leur différend par une transaction. L’offre qu’il lui fit était celle-ci : gouverner en commun le diocèse de leur vivant, ce qui leur était possible sans sacrilège puisqu’il n’y avait entre eux aucune différence de foi, et ne point donner de successeur au premier des deux qui mourrait; de cette sorte la division se trouvait bornée au terme d’une vie humaine et finirait dans un temps assez court. La proposition avait d’autant

i. S. Grég. Naz., loc. cit. — Théod.,v, 8. — Soc.,v, 8. — Soz., vii, 7. — S. Chrys., Hom. de Meletio, t. II, p. 621. — Les détails du concile sont assez confusément rapportés dans les trois historiens, qui déplacent habituellement l’ordre des faits. Le récit de Grégoire mérite bien plus de confiance; malheureusement il est en vers et rendu souvent obscur par des périphrases poétiques dont le sens est douteux. Tillemont et les éditeurs bénédictins de saint Grégoire ont fait de merveilleux efforts de sagacité et de patience pour démêler la vérité et surtout placer les faits dans leur ordre naturel. Nous les suivrons habituellement, et nous avertirons quand nous nous écarterons des solutions, ordinairement excellentes, adoptées par eux.

plus de mérite de la part de Mélèce que les officiers envoyés par Théodose pour réinstaller les évêques orthodoxes, ayant été appelés à se prononcer entre lui et Paulin, s’étaient décidés en sa faveur. Après quelque hésitation Paulin avait consenti à accepter au moins la seconde partie de l’arrangement, à laquelle avaient adhéré par serment tous les prêtres distingués d’Antioche, qui, en cas de vacance, pouvaient prétendre à l’épiscopat; et Mélèce, en arrivant à Constantinople, eut la satisfaction d’annoncer à ses collègues qu’ils avaient une querelle de moins à apaiser 1 .

Celte conduite désintéressée avait déjà mis Mélèce fort en honneur; un incident surprenant le plaça, si nous en croyons Théodoret, tout à fait au premier rang dans le concile. Quand les prélats se trouvèrent en nombre suffisant, ils allèrent faire à l’empereur leur visite de cérémonie. A peine étaient-ils entrés, Mélèce avec les autres, sans aucun signe qui le distinguât, que Théodose, perçant la foule, marcha droit à lui et le serrant contre sa poitrine, le couvrit de baisers. La surprise fut grande et Mélèce lui-même resta interdit.

i. Théod., v, 3. — Soc., v, 5. — Soz., vii, 3. — L’arrangement conclu entre Mélèce et Paulin est un des points sur lesquels Théodoret ne s’accorde pas avec Socrate et Sozomène. Le premier de ces historiens dit que Paulin refusa l’arrangement, les autres soutiennent qu’il accepta au moins la clause de succession en cas de survivance. Ce sont eux évidemment qui ont raison, comme la suite le prouvera. Grégoire ne put avoir d’autre motif pour prendre, après la mort de Mélèce, le parti de Paulin, son ennemi de tout temps, que la fidélité à un arrangement conclu.

Tliéodoso raconta alors que dans la nuit qui avait précédé sa promolion au trône, il avait aperçu en songe un homme vêtu d’habits épiscopaux qui lui passait le manteau de pourpre autour du corps et lui mettait le diadème sur la tête. Mélèce, avec son port majestueux et sa physionomie pleine de douceur, lui paraissait reproduire les traits de la vision, et c’était donc lui qu’il devait regarder comme l’organe dont Dieu s’était servi pour lui faire connaître sa volonté *.

Une si haute marque de faveur aurait suffi pour appeler Mélèce à la présidence du concile; mais d’ailleurs, en l’ahsence d’envoyé du pape (les évêques d’Orient seuls avaient été convoqués) et du patriarche d’Égypte, Pierre, qui se mourait au même moment à Alexandrie, l’évêque d’Antioche avait naturellement la préséance. Ce fut donc lui qui fit l’ouverture du concile dans les premiers jours de mai, et le premier sujet de délibération fut la scandaleuse ordination de Maxime. La discussion ne fut pas longue. Maxime n’avait eu garde de paraître; sans débats et d’un sentiment commun il fut déclaré qu’il n’avait jamais été évêque de Constantinople, et que tous les actes faits en son nom étaient sans valeur. La conséquence naturelle eut été de procéder canoniquement contre les consécrateurs téméraires qui avaient souillé l’Église par cette profanation; mais les Égyptiens, retenus auprès du lit de

i. Tliéod., v, 6.

mort de leur patriarche, étant absents, il eût fallu les condamner sans les entendre. Grégoire lui-même intercéda généreusement en leur faveur, et grâce à lui aucune sévérité nouvelle ne vint attrister la journée pleine d’espérances dans laquelle l’unanimité de l’Église d’Orient prononça que l’ami de Basile était désormais chef spirituel unique et légitime de la seconde Rome Tout semblait marcher à souhait, et l’autorité douce et ferme de Mélèce paraissait faite pour compléter ce qui manquait à celle de Grégoire. Il imposait et séduisait sans contraindre, ayant, dit Grégoire lui-même, autant de miel dans le caractère que dans les syllabes du nom qu’il portait. Son regard, plein d’une sérénité limpide, le sourire bienveillant qui éclairait son visage, sa main toujours ouverte à l’amitié, tout plaisait en lui, nous dit un témoin oculaire. Conduit par cette autorité prudente, le concile allait afin aborder sa plus grande affaire, la définition de la divinité du Saint-Esprit et cette réconciliation des semi-Ariens, objet si longtemps poursuivi par les vœux de saint Hilaire, de saint Basile et de saint Àthanase. Mélèce semblait plus propre qu’un autre à cette tâche, ayant eu lui-même autrefois quelque teinte de celte erreur, et sachant ainsi quelle pente pouvait y conduire et quçls arguments en pouvaient retirer. Soudainement, par une mystérieuse dispensation divine, toutes ces espérances se trouvèrent

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