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CHAPITRE VIII

Sepllme Sévère, le Sylla punique. — Sa législation favorable aux esclaves. — Bassfanus Caracalla, l'idole des prétoriens. — Papinlen, préfet du prétoire. — Progrès de la raison et de la justice. — Macrin, un affranchi, empereur. — Elagabal. — Anarchie sociale et religieuse. - Les ben$ nasati. — Les moneipia togata. — Alexandre Sévère. — Un saint empereur. — Le règne des femmes et des Jurisconsultes. — Marnée, Llplen, Paul. — La pléiade du Digeste. — Progrès du Droit romain.

Septimc Sévère, élu empereur par les légions de Germanie, reçut l'Empire plein de troubles au dedans et au dehors. C'était un Africain qui garda toute sa vie l'accent de sa ville natale de Lrptis. Empereur du prétoire et des armées, en guerre continuelle avec ses compétiteurs, Pescennius Niger et Clodius Albinus, avec les nations barbares , il vécut et mourut au milieu des camps. Il décima le Sénat qui avait fourni de nombreux partisans à tous ses ennemis, et montra vis à vis de la plèbe une hauteur et un dédain de parvenu qui ne durent pas l'en faire aimer. N'étant encore que lieutenant du proconsul d'Afrique, comme il traversait un jour Leptis, son municipe, précédé de ses licteurs portant leurs faisceaux, un plébéien de ses camarades d'enfance vint à sa rencontre et l'embrassa. Sévère le fit bâtonner, et chargea le crieur de lui dire pendant qu'on lui infligeait ce supplice : « Homme de la plèbe, ne t'avise pas d'embrasser témérairement un lieutenant du peuple romain.»

Cependant, ce Sylla punique ou ce Mari us punique, car on lui donna tantôt l'un, tantôt l'autre de ces surnoms, suivit l'impulsion donnée par les philosophes et les jurisconsultes. 11 charge Je préfet de la ville de protéger les esclaves contre les maîtres qui les sollicitaient à se prostituer. Il écrivait à un gouverneur de province que les aveux des accusés arrachés par la torture ne devaient pas faire preuve suffisante d'un crime, si aucune autre preuve n'éclairait la religion du magistrat instructeur. Il favorisa les manumissions fidéicommissaires, et il statuait que si un mineur, assisté de ses curateurs,avait affranchi un esclave auquel il croyait devoir la liberté, il ne pouvait la révoquer et user dans ce cas de la restitution in integrum, la liberté donnée ne pouvant plus se reprendre. D ne lui restait d'action que cqntre les curateurs pour leur demander des dommages- intérêts à raison de l'erreur dans laquelle ils l'avaient induit et de la perte qu'ils lui avaient causée par cet affranchissement.

Des esclaves ont été affranchis par décret du préteur en vertu d'un fidéicommis ; ils ont môme eu des enfants depuis leur manumission. Si le fils du testateur fait casser le testament comme inofficieux, Sévère et Caracalla déclarent qu'il n'est pas équitable de mettre même en question la liberté des esclaves manumis en vertu du testament annulé. L'esclave, qui se faisait affranchir en donnant une somme d'argent à son mattre, restait lié à oe maître par les devoirs dûs au patron. Quelquefois il donnait de l'argent à une tierce personne, de condition libre, bien entendu, afin de se faire acheter et affranchir par elle. Sévère et Caracalla décrétèrent que, dans ce cas, l'acheteur qui affranchissait l'esclave ne gardait sur lui aucun droit de patronat.

Donc l'esclave qui jadis n'avait rien en propre, pas même son pécule, peut arriver à une certaine appropriation d'une partie de son pécule, de sommes d'argent pour payer sa rançon, et se débarrasser de sa servitude sans même rester attaché à un patron. Voilà, certes, un progrès remarquable à signaler, établi ou accepté par deux empereurs créés par le prétorianisme.

Bassianus Antoninus Caracalla fut encore bien plus l'homme du prétoire et des armées que son père. II s'appliquait à plaire aux soldats et aux nations guerrières. En Germanie, il s'habillait en Germain, ce qui enthousiasmait les barbares et réjouissait h soldat romain auxquels il était également cher. Malgré sa petite taille, il affrontait toutes les fatigues et tous les travaux de la milice. Fallait-il creuser des retranchements, jeter un pont sur un fleuve, élever des remparts, il s'y mettait le premier. Aimant ou affectant d'aimer la familiarité du soldat, il préférait s'entendre appeler camarade (commUUo) plutôt que prince. Sa table était aussi frugale que celle des simples soldats; il se faisait donner sa ration de blé, et après l'avoir lui-même moulu, il en pétrissait la farine et faisait cuire lui-même son pain. Dans les marches, on le voyait plus souvent à pied qu'à cheval faire route avec son armée. Il portait lui-même ses armes, et quelquefois les étendards avec leurs lourds ornements, fardeau pesant même pour des épaules plus robusles. Aussi ses armées l'aimaient-elles avec passion comme un bon militaire et un homme courageux, considérant comme un miracle qu'un si petit homme put supporter tant de fatigues. Plus cruel encore et plus orgueilleux que son père, il s'emportait contre le Sénat, contre le peuple, contre les jurisconsultes qui ne lui obéissaient pas à la parole comme ses soldats. Papinicn, son préfet du prétoire, fut condamné pour n'avoir pas excusé le fratricide commis par Caracalla. Malheur à qui osait le railler! Les Alexandrins, peuple bavard et moqueur, font des satires et des chansons sur sa petite taille et sur l'assassinat de son frère Geta ; puis, quand il entre dans leur ville, ils le reçoivent avec une pompe et des fêtes magnifiques. Caracalla, sous prétexte de former une phalange en l'honneur d'Alexandre le Grand avec des recrues choisies parmi la jeunesse d'Alexandrie, la réunit dans une plaine où son armée l'entoure et la massacre. Le sang coula à flots et alla rougir le Nil.

Étrange et inexplicable contradiction ! Ce même Caracalla écrit à un père qui a vendu ses enfants, suivant l'antique droit quiritaire : « Tu avoues avoir vendu tes enfants ingénus;

tu as fait là une chose illicite et malhonnête. Mais comme ton action ne doit pas nuire à tes enfants, va t'adresser au juge compétent. » Un maître réclame ses esclaves qui se disent libres; il veut qu'on suive la procédure ordinaire des causes libérales, et qu'on ne puisse leur opposer la chose jugée, résultant de jugements antérieurs qui auraient statué sur la propriété desdits esclaves.

Évidemment le progrès de la raison, de la justice et de l'équité chez l'espèce humaine est soumis à une loi qui ne lui permet ni de rétrograder ni de dévier. Il marche à travers les crimes, il marche à travers les révolutions ; au moment où on le croit disparu et étouffé à jamais, il reparaît plus vivace et plus rapide. On peut dire de cette Joi ce que Sénèque, je crois, dit de la fatalité : Volentem ducit, nolentem trahit. Caracallaa beau être dieu, faire des lois et n'en pas recevoir, il y est soumis, qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas.

L'armée de Garacalla et surtout sa garde germaine fut désolée de l'assassinat de son compagnon d'armes (commi/Uo). Le tribun Martial qui l'avait frappé fut massacré sur le champ. Le préfet du prétoire, Maerin, de très-basse origine (1), devenu empereur, écrit au Sénat pour s'excuser d'avoir pris la pourpre n'étant encore que chevalier. « Sous mon règne, dit-il, tous vivront libres et sans être ensanglantés; ce sera plutôt une conspiration des grands qu'un Empire. » Le Sénat, plein de joie, commence la réaction, comme toujours, en crucifiant tous les esclaves qiû ont accusé leurs maîtres, et en frappant les autres délateurs. Ces tentatives du retour à l'aristocratie sont loin de plaire au soldat, qui voyant Macrin, à Antioche, se livrer au luxe et à la débauche, le compare

à CaracaUa menant la vie dure et sobre d'un vrai militaire.

(I) Capltolin. rapportant les paroles d'Aorellus Victor, dit : Macrin était an affranchi, un prostitué ayant rempli des fonctions servîtes dans le palais impérial, d une vénalité, d une vie Infâme sous Commode, rejeté par Sévère dans les plus misérables offices, puis reléftué en Afrique où, pour cacher notante de sa condamnation, il se mil a faire des lectures (enseigner), à plaider quelques petites causes, à déclamer, et enfin a dire le droit. P. Me. Capltolin, Fie de Maerin.

Dès lors, l'armée songe à se défaire de son chef. En vain Marri n , pour lui plairet met Caracalla au rang des dieux, lui donne des temples, des préires, et forme un collège (espèce de couvent) d'Antoniniens en son honneur. Il met le comble à la haine du soldat en se faisant battre par Artaban, roi des Parthes.

Il y avait, à Émèse, un jeune adolescent beau comme les plus belles statues de Bacchus. Il était prêtre du Soleil, représenté par une grosse pierre noire conique adorée dans tout l'Orient. On le disait fils de Caracalla ; mais jamais paternité ne fut plus incertaine et plus difficile à rechercher; car sa mère, Soemis ou Semiamira, était une prêtresse de la Vénus syrienne, qui sacrifiait à sa déesse avec le premier venu. Aussi, le jeune Élagabal , ainsi appelé à cause de ses fonctions de prêtre du Soleil, avait-il été surnommé Varius, parce que, enfant de la prostitution, il était le fruit d'une semence variée (a varia semine). Il était au moins quelque peu parent de Caracalla par les femmes; car sa mère, Soemis, était fille de Mœsa, sœur de Julia la syrienne, seconde femme de Septime Sévère, à laquelle Caracalla lui-môme s'était inceslueusement uni après la mort de son père.

Les soldats romains, qui fréquentaient le temple par curiosité ou par religion, admiraient Élagabal dans la splendeur éblouissante de son magnifique costume et dans la pompe des cérémonies de son culte. Et puis la vieille Mœsa, sa grand'mère, 'passait pour avoir des monceaux d'or enfouis. Quelles belles largesses elle pourrait leur faire avec cela, pensaient-ils.

Une nuit, les soldats ouvrent leur camp à Élagabal et à toute sa famille, comme aussi à toutes ses richesses. Macrin abandonné s'enfuit et est tué avec son fils Diadumène; et ainsi s'accomplit, presque sans coup férir, une révolution religieuse et militaire qui élève à l'Empire le prêtre bâtard d'un dieu étranger. Les dieux des ancêtres sont détrônés par la pierre noire d'Émèse, un siècle environ avant que le Christianisme parvienne à son tour à l'Empire.

Adorateur de Vénus, comme sa mère, il poussa jusqu'à ses

plus extrêmes limites la dévotion vénérienne. Il y consacra toutes les parties de son corps, per cuncta cava corporis libidinem recipientcm. Uniquement occupé à chercher des voluptés nouvelles, il effaça les distinctions des classes, et passa sur tous ses sujets le niveau de la débauche et de l'orgie. La seule aristocratie admise et reconnue sous son règne fut celle de la beauté et de la conformation la plus propre aux plaisirs vénériens. Avant d'arriver à Rome, il envoya des émissaires pour y chercher les hommes les mieux pourvus de ces avantages (bene nasatos), afin de les attacher à sa personne. Il établit des bains dans son palais pour y faire son choix, en ce genre, parmi les hommes du peuple. L'ordre des chevaliers n'avait pour lui aucune raison d'être ; il appelait les sénateurs des esclaves vêtus de la toge (mancipia togata), et le peuple romain, le cultivateur d'un seul et immense fonds de terre qui comprenait tout l'Empire. Il admettait dans le Sénat et à toutes les offices de judicalure quiconque lui plaisait, sans distinction d'âge, de cens, de race. Sa mère assistait aux séances de la Curie sur les sièges réservés aux consuls. Il fit asseoir à ses côtés, sur des sièges curules, les cochers Protogène et Gordius, et toute sa vie il leur conserva cet honneur. Souvent il prenait sur la scène, au cirque ou dans l'arène, pour les placer à la cour, les individus qui lui plaisaient par leurs belles formes. Il créa un danseur général de ses armées, un histrion prince de la jeunesse, un autre prince du Sénat. U donna ou vendit par lui-même, ou far ses affranchis et ses esclaves, les plus grandes charges ou les plus hautes dignités aux cochers, aux mimes, aux comédiens. Ses affranchis et ses esclaves même eurent des gouvernements de provinces. Un muletier eut la perception de l'impôt du Vingtième. Des cuisiniers, des forgerons, devinrent des personnages, toujours parce que la nature les avait libéralement doués des insignes de la virilité.

Enfin, Élagabal poussa la folie de l'égalité jusqu'à la confusion des sexes. Un certain Zoticus était considéré comme le mari de l'empereur, qui jouait quelquefois au palais le rôle de Vénus, dans la fable de Pàris. Il y eut sur le Quirinal un

petit sénat de femmes, présidé par Socmis, qui y proposait et v faisait voler de ridicules sénatus-consultes. Ces lois matronales réglaient la démarche, la toilette, la préséance, et beaucoup d'autres choses sur lesquelles la prêtresse de Vénus pouvait donner son avis avec l'autorité d'une grande expérience.

L'amour libre, la prostitution, l'acte le j »! us méritoire de la religion de Vénus, eut dans l'empereur Élagabal un chaud protecteur. Il fonda des temples, c'est-à-dire des lupanars, dans le palais, pour lui, pour ses amis, pour ses esclaves. Il rachetait dos courtisanes aux lenons et souvent les affranchissait. Il en paya une très-belle et très-renommée cent mille sesterces, ne lui toucha jamais et l'honora comme une vierge. Un jour, il rassembla toutes les courtisanes du cirque, du théâtre, du stade, des bains et de tous les autres lieux de Rome, dans des édifices publics, pour en faire une sorte de revue. Lui-même, vêtu en femme, leur lit une harangue militaire, les appelant ses compagnes d'armes (commilitoncs), et leur distribua un donativmn. Il discutait avec elles sur les genres de toilettes et de voluptés. Quelquefois il convoqua avec elles à ces réunions les lenons , les prostitués , les esclaves et les jeunes gens corrompus de la ville. 11 ordonna un jour de leur distribuer tout le revenu d'une année du peuple romain, et promit une autre année de ce revenu aux courtisanes, lenons et prostitués qui habitaient extra rnuros. La tête couverte d'un capuchon de muletier, il alla une autre fois chez toutes les courtisanes de la ville, et, sans accomplir aucun acte de débauche, il leur donna à toutes des pièces d'or, en leur disant : « Que j)ersonnc ne le sache, voilà ce que Antonio (Elagabal) vous donne, b

L'armée se lassa Aile de ce gouvernement efféminé. Les prétoriens rougirent de s'èlre donné pour empereur ce prêtre syrien, qui se promenait nu dans Rome, traîné dans son char par des femmes nues, attelées deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, et se livrait lui-même aux hommes bciie nasatis. Ils reportèrent leur faveur mobile et changeante sur son cousin Alexandre. Klagabal jaloux ayant voulu le tuer, les prétoriens se révoltèrent et ne s'apaisèrent que sur la

promesse faite par l'empereur de changer sa manière de vivre. Promesse vaine, et qu'il lui était impossible de tenir. Une nouvelle sédition éclata, et les soldats l'égorgèrent dans les latrines où il s'était caché, traînèrent son cadavre par les rues et le jetèrent dans les cloaques, d'où il roula dans le Tibre avec les immondices. Sa mère, Soemis, qui avait partagé son pouvoir et sa frénésie érotique, fut massacrée avec lui et, comme lui, jetée à l'égoût.

Quoique Alexandre prétendit être Romain et descendre des Metèllus, quoiqu'il s'indignât de s'entendre appeler Syrien, ce n'en était pas moins, comme son cousin Élagabal, le fils d'un père inconnu, conçu par Marnée dans l'exercice de ses fonctions de prétresse de Vénus. 11 ne fit jamais de grands progrès dans les lettres latines, et ses discours au Sénat se ressentaient de son peu de goût pour l'éloquence romaine et de sa propension à parler grec ou syriaque. Jeune homme aimable pour tout le monde, tout le monde le considérait comme un saint, selon l'historien Lampride.

Malheur aux empires et aux royaumes gouvernés par des saints! Ces mystiques, dont la tète se perd dans les nuages des rêveries célestes, sont généralement les plus mauvais directeurs des choses de la terre. Sous le panégyrique de Lampride on voit apparaître la faiblesse efTéminéc d'Alexandre ; et l'historien grec Hérodien fait entendre de dures vérités. Alexandre ne sortit jamais de tutelle ; il ne fit rien sans sa mère, qui fut bien plus souveraine que lui : son règne est encore un règne de femmes, et il n'eut que le titre et les insignes de la puissance impériale. Marnée le tient en chartre privée et éloigne de lui tout le monde. Elle lui donne i>our épouse la patricienne Memmia; puis, voyant que son pupille en est amoureux et redoutant une rivale, elle la chasse de la cour, afin d'être seule appelée Âûgusta. Tout cela se fait malgré l'empereur, qui est contraint de se taire, parce qu'il obéit toujours plus que de raison aux moindres ordres de sa mère. Marnée est une avare qui pille les biens et les hérédités des particuliers ; l'aimable et saint jeune homme en est vivement contrarié ; mais que faire? Il aime mieux êtn> noté d'infamie et d'ineptie

— Tique de ne pas humblement céder aux caprices de sa mère. Quel excellent moinè, obéissant et humble, eût été Alexandre ! mais quel pitoyable empereur !

Il eut pour tuteur le jurisconsulte Ulpien, ce qui déplut fort à Marnée d'abord ; mais le préfet du prétoire et l'impératricemère finirent sans doute par s'entendre, car la régente fut satisfaite du tuteur. Ulpien ne satisfit pas autant les prétoriens, à ce qu'il paraît, car son pupille eut à le défendre plus d'une fois en le couvrant de sa pourpre impériale contre leur colère et leurs séditions. Enfin, un jour ils le massacrèrent sous les yeux d'Alexandre qui se contenta de le pleurer.

Les disciples de Papinien, Paul et Ulpien, préfets du prétoire, Fabius Sabinus. Pomponius , Africanus , Florentinus, fmmm Callistratus, Venuleius, Çelsus, Proculus, Modestinus, toute la pléiade du Digeste, furent les conseillers d'Alexandre, rendirent la justice, et enseignèrent le Droit romain nonseulement aux nations soumises à Rome, mais aux générations humaines et aux nations à venir. C'est là le côté le plus glorieux du règne de ce faible empereur, et cette gloire ne peut équitablement remonter jusqu'à lui.

Sous leur direction il travailla à une œuvre de réaction modérée. Il purgea le Sénat et l'ordre équestre des personnages \ils qu'y avait introduits Élagabal. Il n'éleva jamais d'affranchis aux honneurs des chevaliers romains, disant que leur ordre était une pépinière (seminarium) de sénateurs. Il ne permit pas que ses esclaves fussent vêtus autrement que d'habits serviles ; il eut même la pensée, — pensée puérile et digne de lui , — de fixer à tous les offices, à toutes les dignités, un costume distinctif, et de déterminer celui des esclaves, afin qu'on pût les reconnaître parmi le peuple, de telle sorte qu'aucun ne se montrât séditieux, et qu'il fût impossible qu'ils se confondissent avec les ingénus. Mais Paul et Ulpien désapprouvèrent ce projet, en disant que ce serait une cause de beaucoup de rixes, si les hommes se montraient enclins aux injures. Pauvre raison donnée à ce pauvre Alexandre ! La vraie, c'était la crainte de montrer trop clairement aux esclaves la supériorité de leur nombre et de leur

donner un moyen trop facile de se compter. Ce doux empereur, non-seulement déporta les mignons qui avaient pullulé à la cour d'Élagabal, mais fit périr en mer, dans des naufrages préparés, ceux qui plus que les autres avaient contribué à la dépravation des mœurs. Un certain Taurinus avait vendu ce qu'on appelait alors de la fumée, c'est-à-dire un crédit imaginaire auprès du souverain. Alexandre le fit attacher à un long poteau et fit allumer à ses pieds un feu de paille et de bois humide pour l'étouffer dans la fumée, en disant et en faisant répéter par le crieur : Par la fumée est puni celui qui a vendu de la fumée. — La vertu qui n'est pas le droit ni la justice est en vérité bien cruelle ; elle inventera un jour l'inquisition.

, Malgré des noyades d'esclaves, — êtres de nulle valeur, — et le supplice de Taurinus, Alexandre a mérité l'éloge d'avoir régné sans verser de sang. C'est bien ; mais cela ne constitue pas le souverain juste et utile; de même qu'il ne suffit pas, pour être honnête homme, de n'avoir ni tué ni volé.

Le Droit romain, sous son règne, eut une tendance marquée à adoucir et rendre moins intolérable la condition des esclaves; il enseigna, dans les constitutions d'Alexandre, qu'il n'est pas permis de faire une injure même aux esclaves d'autrui ; que l'homme libre qui suit le contubcrnium de l'esclave d'autrui, c'est-à-dire qui s'unit naturellement avec une esclave d'autrui, ne peut être réduit en esclavage par le maître de la femme, alors que ce maître l'aurait sommé de s'abstenir de coucher avec elle ; que les affranchis peuvent être assesseurs de juges et avocats, s'ils sont suffisamment instruits; enfin, que naturellement, sinon civilement, tous les hommes sont égaux.

Après treize ans de paix, Alexandre est forcé de quitter Rome pour aller faire la guerre au roi de Perse. Il part en pleurant pour son expédition ; le peuple, qui l'accompagne, verse aussi des larmes. Tristes dispositions, et de fort mauvais augure, que ces larmes d'efféminés au début d'une guerre. Aussi Alexandre ne réussit-il dans aucune de ses expéditions. Kn Perse, il est contraint de battre en retraite honteusement

avec ses soldats mutinés. En Germanie, il aime mieux acheter la paix que de tenter le sort de la guerre. L'armée murmure de perdre son temps sans combattre sur les bords du Rhin, tandis qu'Alexandre vit dans les délices et s'amuse à des courses de chars. II lui faut un chef qui sache combattre ; elle porte ses regards sur le plus fort et le plus vaillant, sur Maximin, son Hercule et son Ajax.

Les conscrits qu'il formait à la milice lui offrent un beau jour la pourpre impériale; il oppose des refus sincères ou simulés. Les soldats tirent leurs épées et le somment de choisir l'Empire ou la mort. Il choisit J'Empire; et Alexandre est massacré avec sa mère.

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