‹ L'Église et l'EsclavageChapitre 9 sur 78 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Marc-Aurèle et Lucius Vertu. — Le stoïcisme et l'Epicuréisme travaillent à la transformation de l'esclavage. — Commode. — Helvius Perllnax. — Le Ois d'un

L'empereur Marc-Aurèle, dit Capitolin , son biographe, s'adonna entièrement à la philosophie et chercha à gagner l'amour des citoyens. L'histoire n'a pas un reproche à enregistrer contre lui. Les chrétiens, cependant, lui reprochent une persécution. Mais soyons justes; qui a jamais vu une doctrine religieuse, vieille de plusieurs siècles, céder la place sans résistance à une religion nouvelle, et une société se suicider elle-même pour faire place à une nouvelle société? Malgré les accusations portées contre lui par les chrétiens, Marc-Aurèle est aussi grand et aussi pur qu'il est possible de l'être à son époque; et le pape des chrétiens régnant à sa place n'eût ni aussi bien gouverné et administré l'Empire, ni fait d'aussi sages réformes.

U modéra de toutes manières la fureur des spectacles de gladiateurs, et dépensa fort peu d'argent pour ces jeux inhumains. Il favorisa beaucoup les manumissions; ainsi, il déclara que les esclaves vendus à la condition de ne pouvoir être revendus par l'acquéreur et de devenir libres à sa mort, seraient libres de fait et de droit six mois après cette mort, sans avoir besoin d'être affranchis par leur nouveau maître.'

Ses prédécesseurs, au contraire, et particulièrement Adrien, voulaient que les esclaves ainsi vendus, que l'acquéreur n'affranchissait pas avant sa mort, demeurassent esclaves. Les divins frères Marc-Aurèlc et Lucius Verus, déclarèrent dans une constitution que l'esclave pouvait se racheter de son argent (suis nummis), c'est-à-dire de son pécule, de son gain, avec l'argent prêté par un ami. S'il ne donnait pas l'argent promis, la manumission était annulée. Mais aussi l'esclave qui s'est ainsi racheté peut citer son maître, à Rome, devant le préfet de la ville, dans les provinces, devant les gouverneurs, pour le contraindre à donner la manumission stipulée; et s'il ne fait pas la preuve, s'il succombe dans sa demande, il est lui-même condamné aux mines. Cette constitution, concédant à l'esclave le droit de citer son maître en justice, eût peut-être sauvé la vie de Pedanius Secundus, si elle eût existé sous Néron, et empêché un esclave de recourir à l'assassinat pour se venger de la mauvaise foi de son maître.

Le maître a promis d'affranchir une esclave ; il y a engagement pris; par son fait il retarde la manumission, et l'esclave accouche avant d'avoir reçu la liberté promise; l'enfant naît ingénu, selon les constitutions des mêmes princes, parce que, du moment où la manumission est duc, elle profite au fruit que la mère porte en son sein et le fait naître ingénu; car la liberté n'est pas d'intérêt privé, mais bien d'ordre public, et celui qui la doit est tenu de l'offrir.

Le maître, écrivait l'empereur philosophe, peut porter une accusation contre son propre esclave; donc, concluaient les jurisconsultes, depuis ce rescrit, la nécessité incombe au maître d'accuser son esclave devant les juges compétents et de ne pas se faire justice par lui-même.

Quoique l'esclave, en principe, ne pût ester en justice contre son maître, ni en vertu du droit civil, ni en vertu du droit prétorien, ni même extraordinairement, les divins Marc- Aurèle et Commode, favorables à la liberté, statuèrent qu'un esclave qui se plaignait de la suppression d'un testament contenant sa manumission serait admis à accuser l'auteur de cette suppression.

Nous voilà déjà loin du summum jus de l'ancienne législation quiritaire. Est-ce à dire que, grâce aux empereurs et à la philosophie de Marc-Aurèle, l'esclavage soit devenu agréable et que ses chaînes de fer se soient transformées en chaînes de fleurs? Non, sans doute. Si doux qu'on l'imagine, l'esclavage est intolérable ; de nos jours, la domesticité, son dernier et lointain vestige, soulève une sorte de petite guerre de plus en plus manifeste entre les serviteurs et les maîtres. Marc-Aurèle, en faisant pour l'esclavage tout ce que les mœurs et les idées du temps lui permettaient de faire, n'a pas étouffé complètement la guerre et la haine qui séparaient si profondément les maîtres de ces choses intelligentes, mais dépourvues de droits, de ces bètes de somme douées de la raison et de la parole, que l'on appelait les esclaves. Les maîtres étaient comme les empereurs romains, il y en avait moins de bons que de mauvais. Ainsi, sous le règne des divins frères Marc-Aurèle et L. Verus, un esclave s'accusa d'homicide dans la crainte de retourner chez son maître. Gomme il persévérait dans son aveu, le juge Voconius Saxa, soupçonnant que c'était un mensonge, le condamna à la question pour obtenir de lui une révélation plus digne de foi des noms des complices qu'il s'était donnés faussement. La ruse du magistrat réussit, et l'esclave, au milieu des tourments, avoua qu'il n'avait pas de complices et qu'il s'était faussement accusé d'un crime pour ne pas retourner au pouvoir de son maître.

La sagesse et la philosopliie de Marc-Aurèle sont d'autant plus admirables qu'elles s'épanouissent au milieu d'une société dure, cruelle et corrompue. Pendant qu'il essaie de la pousser dans une meilleure voie et qu'il modère sa passion pour les spectacles de gladiateurs, l'impératrice Fauslinc se prostitue, à Caiète, aux gladiateurs et aux matelots, et l'on pensa généralement que c'était de ces commerces adultères qu'avait dû naître Commode. A côté de Marc-Aurèle, son frère et son collègue Lucius Verus représente les vices et la corruption de l'Empire. Après la guerre contre les Parthes, Verus ramena d'Orient, en triomphe, des histrions, des mimes, des joueurs et joueuses de flûte et de lyre, des bouffons, des près-

. tidigitateurs, et toutes les espèces d'esclaves dont la Syrie et Alexandrie faisaient tant de cas pour leurs plaisirs. Un pareil voluptueux devait être et fut en effet gouverné par ses affranchis, Geminas, Codés, Eclectus et Agaclytns, à qui, malgré son frère, il fit épouser solennellement la veuve de Libon, cousin germain des deux empereurs. Il fut, dit-on, l'amant de sa bellesœur Faustine. Il égayait ses festins, prolongés fort avant dans la nuit, par de sanglants combats de gladiateurs. Enragé partisan des Verts du cirque, il fit faire une statue d'or du cheval Volucris, favori de cette faction, qu'il portait avec lui. Sa partialité marquée pour les Verts l'exposa souvent aux huées et aux injures des Bleus. Il avait une telle affection pour le cheval Volucris lui-môme, qu'il lui donnait à manger dans son étable des raisins secs, des noisettes, des amandes, au lieu d'orge, et il se le faisait amener dans son palais orné de couvertures de pourpre. Volucris fut le premier cheval auquel on attribua des prix de courses, et souvent la faction des Verts, après une victoire éclatante de son coursier favori, demandait pour lui des boisseaux d'écus d'or. Verus partageait ce fol engouement populaire, et quand Volucris mourut, il lui éleva un tombeau sur le Vatican. Pour conserver sa mémoire, il donna son nom à une énorme coupe de cristal, dont il se servait habituellement dans ses orgies. Emule des Caïus, des Néron, des Vitellius, il courait la nuit les tavernes et les lupanars, engageait des rixes avec les buveurs et rentrait au palais la face meurtrie. Souvent, caché dans un coin des tavernes, il s'amusait à lancer des pièces de monnaie pour briser les coupes et les pots des buveurs. Il avait même établi chez lui un cabaret où, au sortir des repas trop modestes qu'il prenait avec son frère le philosophe, il se faisait servir par toutes sortes de personnes infâmes. Supprimez Marc-Aurèle, et Verus seul empereur sera Néron, Caligula ou Commode. Marc-Aurèle a presque effacé, par ses vertus, le souvenir et l'histoire des vices de son frère. Grâce à lui, L. Verus fut, comme dit Capitolin, un Néron, moins la cruauté.

Ainsi deux courants traversent la société romaine : le courant de la philosophie stoïcienne que suit Marc-Aurèle, qui

veut et tente des réformes ; le courant de l'épicuréisme à outrance, qui entraîne L. Verus, qui entraînera Commode, et qui a jeté Néron et Domitien dans leurs folies cruelles. Mais ce double courant conduit au môme but par des voies opposées, à la transformation de l'humanité. C'est ainsi que Voltaire et Louis XV, les deux rois du dix-huitième siècle, le poussent fatalement à la Révolution.

Commode, avec sa nature de gladiateur, ne profita d'aucune leçon de philosophie, ni de son père, ni de ses maîtres. Il n'avait encore que douze ans; le baigneur lui ayant versé de l'eau trop chaude, il ordonna de le jeter dans sa fournaise ; son pédagogue ne sauva le malheureux qu'en feignant d'obéir et en faisant jeter dans le feu une peau de mouton, pour que l'odeur de chair brûlée fit croire au cruel enfant qu'on avait exécuté son ordre. Empereur, il fut sans pudeur dans ses débauches, sans frein dans sa cruauté, dans ses dépenses et son amour de jeu. Quand il rentra à Rome en triomphe, après la mort de son père, il mit Antôre, son mignon, derrière lui dans son char, et souvent il penchait la téte en arrière pour lui donner publiquement des baisers. Les affranchis, sous son règne, vendirent jusqu'aux gains des procès, à l'exemple du patron qui vendait les provinces, les gouvernements et les commandements, les supplices des ennemis et les immunités, sorte d'indulgences, à l'aide desquelles on pouvait commettre impunément tous les crimes.

Ce n'était pas sans motifs qu'il détestait le Sénat. Un jour, Quadratus, amant d'une de ses sœurs, et peut-être excité par elle, lève le poignard sur lui en s'écriant : « Voilà ce que le Sénat t'envoie. » Perennis conspire aussi contre lui à Rome; en Gaule, c'est Maternus qui organise des bandes de voleurs et médite de l'assassiner. Ciéandre, son affranchi, préfet du prétoire, aspire à régner; il accapare le blé pour mécontenter le peuple contre Commode; une sédition éclate à Rome; avec les cavaliers du prince Ciéandre fait une aflreusc boucherie de la plèbe sans armes. Commode, averti par Fadilla, sa sœur aînée, qui seule ose se jeter à ses pieds et braver la puissance de Ciéandre pour l'accuser, fait mettre à mort son préfet du

prétoire et présenter sa tête au peuple sur une pique. Le peuple apaisé reçoit Commode avec des acclamations. Mais ayant couru tant de périls, échappé à tant de conjurations, il se montre rarement en public, ne siège plus pour rendre la justice, s'abstient de tout acte impérial, se défie de tout le monde, prête l'oreille à toutes les délations, éloigne de sa personne tous les gens comme étant des traîtres, et se vautre dans le sang et l'orgie. Lampridius rapporte la longue litanie des imprécations votées par le Sénat quand Commode fut étranglé. Cela fait pitié et soulève le dégoût, quand on met à côté de ces aboiements de lâches contre un cadavre les acclamations multipliées et les litanies non moins longues de ce môme Sénat à Commode vivant, à Commode proclamé Pius, Félix, Britannicus, Hercule romain, Dieu.

Deux affranchis, Laetus et Eclcctus, et Martia la concubine de Commode, après l'avoir assassiné, firent empereur Helvius Pertinax, fils d'un affranchi, qui avait été marchand de bois comme son père et professeur de grammaire. Son père avait aussi tenu boutique de fabricant ou marchand de feutre en Ligurie; et quand, parvenu par la carrière militaire aux plus hautes dignités, il se retira pendant trois ans, sous Commode, dans son pays natal, Pertinax entoura de nombreux et beaux édifices la boutique paternelle conservée dans son état primitif. C'est ce fils d'esclave, préfet de Rome à la mort de Commode, que deux ex-esclaves choisirent pour empereur. Les prétoriens voulurent proclamer empereur un sénateur qui se sauva presque nu au palais auprès de Pertinax, puis ensuite quitta Rome. Ils regrettaient Commode et la licence de son règne. Le vieil empereur, acclamé par le Sénat, mit à l'encan les esclaves et les concubines de son prédécesseur; mais un grand nombre furent ramenés dans le service du palais, lui plurent, et quelques-uns parvinrent, sous les princes ses successeurs, à la dignité sénatoriale. Sous Commode, le palais avait été un lieu de refuge où affluaient les esclaves qui voulaient échapper à leurs maîtres et tenter la fortune par leur beauté ou par leurs vices. Pertinax les fit rendre à leurs propriétaires et crucifier ceux qui allient accusé leurs maîtres. Il réprima très-sévère-

ment les affranchis de la cour, ce qui lui attira de grandes haines et probablement la haine de ceux qui l'avaient élevé & l'Empire. Sous son court règne de quatre-vingt-cinq jours, un esclave osa se dire fils de Fabia, de la famille de Commode. On le fit fouetter; mais ceux qui haïssaient Pertinax prirent occasion de ce fait pour exciter une sédition. Le vieil empereur pouvait plaire au Sénat, mais non au prétoire ni à la plèbe. Les prétoriens l'égorgèrent, et mirent l'Empire à l'encan. Le plus offrant et dernier enchérisseur fut le sénateur Didius Julianus, qui ne sut ni exercer, ni garder un pouvoir qu'il paya fort cher de son argent d'abord, puis de sa vie.

Page 1