CHAPITRE X
Claude II. — Aurélfen. - Révolte des esclaves de la Monnaie. - Le petit Sénat [$enaculum). — Influence de la femme dans la société romaine. — Projets et mort d'Auréllen. — Les prétoriens et le Sénat. — Tacite, empereur du Sénat. — Probus. empereur du prétoire. — Projets de Probus. — Plus de soldats. — Orgies prétoriennes et plébéiennes. — Saturnin le rhéteur. — Proculus d'AIbenga. - Bonosus. — Carus, Carin et Numérien. — Dioctétien. — Révolte d'Alexandrie.— La légion thébéenne et les Bagaudes. — Despotisme impérial. — Fin du Prétorlanisme.- Constitutions libérales de Dioctétien et Maximlen.
Claude illustra son règne de deux ans par sa victoire sur la nation des Goths et le courage avec lequel il repoussa les barbares, Celtes, Ostrogoths, Hérules, qui de toutes parts menaçaient l'Empire.
Aurélien, né à Sirmium, d'une famille fort obscure, dut son élection à l'admiration des soldats pour sa bravoure merveilleuse. Ils la chantaient dans les camps, et disaient de lui, comme jadis les juifs de David : « lia tué mille, mille, mille
• hommes ! — Qu'il vive mille, mille, mille ans, celui qui a tué
• mille, mille, mille hommes ! » Il maintenait la discipline avec
une sévérité terrible. Quand un soldat commettait un adultère
avec la femme d'un hôte chez lequel il était logé, il faisait
courber deux jeunes arbres auxquels il liait le coupable par
les pieds, en sorte qu'ils l'écartelaient en se redressant. Il
écrivait à son vicaire : « Si tu veux devenir tribun, si même
tu veux vivre, contiens les mains des soldats. Qu'aucun ne
touche à un poulet ou à un œuf appartenant à autrui. Que personne ne vole une grappe de raisin, ne foule les moissons , n'exige de l'huile, du sel, du bois; que chacun se contente de sa provision. Que le soldat s'enrichisse du butin pris sur l'ennemi et non des larmes des provinciaux ! »
£vec un sentiment si élevé de la justice et du devoir, ce grand homme était resté pauvre, et n'avait jamais songé, comme tant d'autres, à s'enrichir des larmes des provinciaux. Aussi Valérien écrivait-il : « Qu'il lui donnait à gérer le consulat aux frais du public, à cause de sa pauvreté par laquelle il était grand ! » Aux éloges de cet empereur sur sa belle conduite dans la guerre contre les Goths, Aurélien répondait : « Qu'il avait combattu et reçu des blessures pour que la République et sa conscience lui en rendissent grâce. »
Empereur, il bal partout les ennemis. Mais derrière lui les séditions renaissent malgré ses victoires. Après la défaite des Marcomans, il revient furieux à Rome punir les séditieux. De ce moment cet excellent empereur commença à être craint mais non aimé. Sous son règne, il donna pourtant une amnistie ; mais qu'il se montrât doux et miséricordieux , ou sévère et sanguinaire, les mouvements convulsifs qui agitaient son Empire ingouvernable se succédaient avec une intensité qui le mettait au désespoir. Ce sentiment apparaît dans une lettre où il annonce à son père adoptif, Ulpius Grinitus, sa victoire sanglante sur les ouvriers de la Monnaie révoltés.
« Aurélien Auguste à son père Ulpius,
« Une sorte de fatalité me poursuit, tellement que, quoi que « je fasse, tous les mouvements s'aggravent. Ainsi une sédition « dans l'enceinte de la ville m'a fait naître une guerre très- « grave. Les ouvriers de la Monnaie, à l'instigation de Félicis- « sime, le dernier des esclaves, que j'avais créé procureur du « fisc, ont élevé leurs esprits rebelles. Us ont été écrasés après
« avoir tué sept mille soldats D.'où il appert que les dieux
• immortels ne m'ont jamais donné une victoire sans diffi- « cul té. »
Oui, évidemment, la fatalité entraîne la société romaine à
la dissolution et à l'anarchie. Entreprendre de l'arrêter est une tâche impossible et au-dessus des forces des plus grands hommes. Les barbares, les chrétiens, les esclaves, viennent en môme temps saper ouvertement ou dans l'ombre celte immense tour de Babel édifiée par les premiers Césars.
Même dans sa sévérité envers les esclaves, Aurélien observe le droit, et quand des esclaves de sa propre maison ont péché contre les lois, il les livre aux tribunaux publics pour y être jugés. Il s'appliqua à réformer les mœurs, et défendit d'avoir pour concubines des ingénues. Chose étrange ! et qui ne peut s'expliquer que par l'accroissement de l'influence de la femme dans la société romaine, il rendit aux matrones le petit sénat (senacvlum) qu'elles avaient eu sous Klagabal; mais il voulut que les premières en dignité fussent celles qui avaient mérité des sacerdoces. 11 décréta que les terres abandonnées et les champs déserts fussent attribués aux cités, et pour qu'elles en payassent l'impôt et pour qu'elles fussent intéressées à les faire cultiver. Enfin, s'il n'inventa pas la poule au pot, il forma le projet de fournir de vin le peuple romain. En Étrurie, dans l'Aurélie, jusqu'aux Alpes maritimes, il y avait des champs immenses et fertiles non cultivés et couverts de forêts. Il avait résolu d'acheter aux propriétaires qui voudraient les lui vendre les lieux incultes, d'y établir des familles de captifs, de les planter de vignes sur le penchant des montagnes, et d'en donner tout le vin au peuple de Rome, sans que le fisc en tirAt aucun revenu. Il fit faire le compte de la dépense des habitations, des vases, des ustensiles, des travaux. Mais il fut, dit-on, prévenu par la mort. Suivant une autre version, son préfet du prétoire le détourna de cette entreprise en lui disant : • Si nous donnons du vin au peuple romain, — on donnait déjà le pain, l'annone, — il nous reste à lui donner des poulets et des oies. »
Quelle que soit la cause qui fit avorter ce projet, on se sent saisi d'admiration en face de cet empereur qui trouve le temps, entre ses victoires, au milieu de ses guerres sans fin, de méditer le repeuplement de l'Italie par l'importation des colons, et d'aviser au moyen de rendre à l'Empire la richesse
et le bien-être. Mais le mal dont l'Empire est travaillé est incurable et tue le médecin lui-même.
Encore une conspiration et un assassinat. L'affranchi Mnesthée, son protonotaire ou premier secrétaire, avait sans doute commis quelque faute. Aurélien le menaça de le punir. Mnesthée, qui savait que l'empereur ne pardonnait pas, composa mie liste de proscription, et la montra à ceux qui y étaient inscrits en disant qu'elle avait été faite par ordre du maître. L'assassinat d'Aurélien fut résolu et exécuté par ceux qui croyaient leur vie menacée; et ainsi périt ce grand empereur, par la fourberie d'un méchant esclave. Les conjurés se repentirent de s'être laissé tromper, et Mnesthée fut livré aux bêtes, attaché à un poteau. Le Sénat, qui craignait Aurélien, fut pourtant mécontent de sa mort; mais elle affligea surtout le peuple, qui l'aimait et l'appelait le pédagogue des sénateurs. Ceux mêmes qui l'avaient assassiné lui élevèrent un tombeau immense et un temple.
A la mort d'Aurélien, le Prétorianismc eut comme une velléité de s'amender et de faire pénitence de ses crimes. Plein d'une déférence extraordinaire pour le Sénat, il s'en remit à lui du soin de faire un empereur; et voilà les soldats et les sénateurs rivalisant de bons procédés et échangeant des tendresses épistolaires. Car le Sénat, très -prudemment d'abord, renvoya à l'armée l'élection à faire d'im empereur, sachant bien que depuis longtemps les soldats n'acceptaient pas volontiers ceux qu'il avait élus. Cette rivalité d'un nouveau genre entre les armées et le Sénat dura six mois, pendant lesquels l'Empire fut sans empereur; et pourtant aucun tyran n'osa prendre la pourpre. Union touchante, si elle était sincère; mais on sent que les heureuses et braves armées qui écrivent de si belles lettres au Sénat se font illusion à ellesmêmes sur leur désintéressement, et reviendront vite à leurs anciens errements.
Le Sénat, convaincu de la sincérité de la déférence des prétoriens, écrit aux provinces, écrit aux alliés, écrit aux nations, pour leur faire savoir que la République est revenue à son antique état et que le Sénat élit les princes; bien plus, que le
Sénat lui-même est souverain, que c'est le Sénat qui fera les lois et répondra aux prières des rois barbares. La joie du Sénat alla si loin que chaque sénateur promit aux dieux une hécatombe.
Le vieux sénateur Tacite, de la famille de l'historien, est élu empereur, comme d'inspiration, après un interrègne de six mois. A son avènement il affranchit tous ses esclaves urbains des deux sexes, mais en les obligeant à ne pas s'éloigner de Rome de plus de cent milles et à ne pas dépasser Caninia (1). Six mois après son élection, les factions lui font perdre la tète et le courage, et il périt aussi dans une révolte de soldats.
Où trouver désormais un honnête homme qui se dévoue au salut de l'Empire? Les soldats cependant en trouvèrent un. Promis, né à Sirmium, comme Aurélien, proclamé empereur, écrivait à Capiton, préfet du prétoire : • Je n'ai jamais désiré • l'Empire, et je l'ai accepté malgré moi. Il ne m'est pas per- « mis d'abdiquer un pouvoir qui m'est odieux. Je dois donc «jouer le rôle que le soldat m'a imposé. » Le Sénat, à son avènement, l'acclame à en perdre haleine, le loue jusqu'à épuisement de voix et d'imagination. « Tu Francicus, s'écrie-t-il, ht Gothicus, ht Sarmaticus, ht Parthicus, TU OMNI A »
TU ES TOUT ! voilà le mot du sphinx impérial! voilà le mal qui dévore l'Empire romain ! Un seul homme est tout; il est la force; il est la loi; il est le droit : c'est un dieu qui a l'univers à gouverner, et qu'une soldatesque ivre peut jeter à bas. Il est tout! il a l'omnipotence et l'infaillibililé, et un goujat de l'armée, un esclave ou un affranchi, peut d'un coup de poignard ébranler tout l'Empire.
Probus, qui fut assez grand pour avoir la conscience de son impuissance, tente de rendre la vie au Sénat et au peuple. Avant de partir pour ses glorieuses campagnes, il restitue au Sénat ses prérogatives et donne une constitution à l'Empire. Il veut que les Pères conscrits délibèrent sur les lois qu'il propose et les consacrent par des sénatus-consultes. 11 met aux pieds
(I) Voptocus, p. 1W. - Tacitus.
du Sénat ses victoires de Germanie, et lui offre les couronnes dror que les cites de la Gaule lui ont données. Ne se considérant lui-même que comme un général au service de la patrie, il ne voulait pas que le soldat gagnât sa paie dans l'oisiveté. Quand les nations étaient domptées, il l'employait à des travaux de défense et d'utilité publique. Une pensée profonde avait germé dans sa tète, et il travaillait à la réaliser : soumettre les nations barbares, et, l'univers étant devenu romain, mettre un terme aux guerres, aux captivités, et faire régner partout la paix, les lois et la juridiction des Romains. « Si jamais, disait-il, la République est sauvée, bientôt les soldats ne seront plus nécessaires. »
Ce plan magnifique, ce rêve alors irréalisable, deviné par les prétoriens, révélé par les actes et par les paroles de l'empereur, furent la cause de sa mort. Le soldat, qui ne voulait pas cesser d'être nécessaire, tua l'honnêle et sublime prince qui, avant de dissoudre l'armée permanente de l'Empire, l'occupait à dessécher des marais près de sa ville natale de Sirmium.
« Cette belle parole de Probus, dit l'historien Vopiscus : — Bientôt les soldats ne seront plus nécessaires , — indique . ce qu'il espérait pouvoir faire. Fort de la conscience de sa valeur, il ne craignit ni les barbares ni les tyrans. Quelle félicité eût brillé si, sous un tel prince, il n'y avait pas eu de
soldats! Il promettait l'âge d'or : plus de camps, plus de
clairons, plus d'armes à fabriquer. Ce peuple de soldats, qui aujourd'hui bouleverse la République par des guerres civiles, se serait occupé des arts et des études de la paix, de la navigation. Ajoutez que personne n'aurait plus été tué dans la guerre! Dieux bons! quelle énorme offense vous a donc faite la République romaine, pour que vous lui ayez enlevé un tel • prince! »
La République impériale a violé les nations pour que Rome gouvernât l'univers, pour qu'un seul homme fut le maître de toute la race humaine. Voilà pourquoi la guerre est éternelle : guerre des nations au dehors, guerre des classes au dedans, guerre des esclaves contre les maîtres, guerre de la plèbe et
du soldat contre l'aristocratie sénatoriale. Un grand homme rêve d'équilibrer toutes ces puissances et ces forces rivales; le peuple ne le comprend pas, et apprend avec indifférence son assassinat. Le Sénat le regrette parce qu'il croit voir dans sa réaction contre le Prétorianisme un retour vers l'aristocratie.
Ce qui prouve l'abaissement de la plèbe et du soldat, ce sont les ignobles rivaux qu'ils osent donner à Probus. La guerre pour la guerre, la vie agitée, les empereurs à faire et à défaire, et Dieu sait quels empereurs! leur pensée ne conçoit rien au delà ! Le peuple léger d'Egypte oppose à Probus vivant et vainqueur Saturnin, un rhéteur, qui, menacé de mort s'il ne prenait pas la pourpre, s'écriait : « Vous ne savez pas, mes amis, quel malheur c'est d'être empereur ! » Mais les Alexandrins, remuants comme les Gaulois, comme eux amateurs passionnés de révolutions et de chansons, versificateurs, épi- i grammatistes, astrologues, aruspices, médecins, imbus de toutes les superstitions, n'écoutaient rien quand il leur prenait fantaisie de faire des princes et des empires. « Car, dit Vopiscus, ils sont chrétiens et samaritains, et gens à qui les temps présents, avec une énorme liberté, déplaisent. »
En Gaule, les Lyonnais poussèrent Proculus d'Albenga à se faire empereur. L'Empire lui fut adjugé dans une partie de jeu, et d'abord presque en manière de plaisanterie. Dans un festin, il jouait aux latroncules (sorte d'échecs), et dix fois de suite il gagna la partie et fut imperator (c'est-à-dire fît son adversaire échec et mat). Un bouffon s'écrie : « Salut, Auguste! » On lui met sur les épaules un morceau de laine pourpre, et le bouffon l'adore. — Quelle manifestation de la volonté du ciel ! Le soldat s'associe sérieusement au bouffon, et Proculus est empereur. Pour défendre son Empire il arme deux mille esclaves, et dans une guerre de partisans, il combat, non sans gloire, les Alamans. Mais la plus grande victoire dont il se flatte, c'est d'avoir, en quinze jours, rendu femmes cent vierges Sarmates, et dix la première nuit.
Probus le défait, le poursuit jusque chez les Francs, d'où il se disait originaire. Les Francs le livrent à l'empereur, qui le fait tuer.
Sur les bords du Rhin, le breton Bonosus, fils d'un rhéteur, fut opposé à Probus par les légions qu'il commandait. Son plus grand mérite était de boire sans s'enivrer d'une façon prodigieuse. Il n'est pas né pour vivre , mais pour boire, « non ut vivat, sed ut bibat, » disait de lui Aurélien. Vaincu par Probus, il se pendit, et pour tout panégyrique, les soldats dirent en voyant son cadavre : « Ce n'est pas un homme, c'est une amphore qui est pendue ! »
Tels sont pourtant les hommes que des soldats romains et des provinces de l'Empire préféraient à Probus, si grand, si chaste, si vaillant, si digne enfin de sauver Rome, si Rome avait pu être sauvée du Prétorianisme et de la décadence. Il fit pour la Gaule ce qu'Aurélien avait voulu faire pour une partie de l'Italie : il y transporta des captifs barbares pour labourer la terre, a Les campagnes gallicanes, écrivait-il au Sénat, sont labourées par des bœufs barbares, et les attelages germains captifs obéissent à nos cultivateurs.... Pour vous tous les barbares labourent et sèment la terre.... »
Évidemment le colonat est établi, et ces captifs barbares sont enchaînés à la terre qu'ils cultivent.
Après Probus, Carus et ses fils, Carin et Numérien, ne font que passer. Carin continue la tradition des Césars de la plèbe. 11 traite dédaigneusement le Sénat, et promet à la populace de Rome les biens des sénateurs. Carus, informé de ses débauches, s'écriait avec désespoir : « Ce n'est pas mon fils ! »
Enfin Dioclélien, compatriote et digne héritier de Probus, parvient des derniers rangs de la milice à l'Empire, et vient clore l'ère du Césarisme païen. Sentant son impuissance à combattre les nations barbares et à réprimer les séditions des armées et des provinces, il s'associe comme auguste Maximien Hercule, puis ensuite comme césars Constance Chlore et Galère. L'unité de l'Empire, si compromise du temps de Gallien et des trente Tyrans, si difficilement maintenue depuis, se trouve désormais brisée. La division et le partage, qui ont tant de fois existé en fait, maintenant sont consacrés en droit. Le Christianisme est à la veille de s'emparer du pouvoir, et fait pour y atteindre des efforts que l'histoire n'a pas assez
signalés. Ainsi, en Egypte, ce séminaire des religions, où les archisynagogues avaient tant d'autorité, Achilleus se soulève et entraîne toute la province dans sa révolte contre Dioclétien. Alexandrie n'est prise qu'après dix mois de siège.
A qui fera-t-on entendre que le Christianisme et le Judaïsme, qui n'étaient pas alors si éloignés, puisque les païens confondaient presque l'un avec l'autre, ne prirent aucune part à cette révolte de toute la province? Il faudrait, pour croire à cette vertueuse et impossible abstention, n'avoir pas la moindre connaissance du cœur humain, et supposer, bien gratuitement, que les chrétiens n'étaient pas des hommes.
En Gaule, la paix est troublée par le tumulte des Bagaudes, c'est-à-dire des paysans , colons , esclaves, commandés par Amandus et Jilianus. Maximien, avec son armée, traverse les Alpes pour venir écraser les rebelles. Près d'Agaune, la légion thcbéenne, composée de chrétiens , refuse de marcher à l'ennemi. Pourquoi ? Parce que l'ennemi est composé de frères, de coreligionnaires. Qu'est-ce donc que cet acte de Maurice et de ses camarades chrétiens, sinon une sédition ? Et quel est le code qui, de nos jours, ne punit pas de mort le refus de marcher à l'ennemi? Maximien décime la légion, puis la fait massacrer. Elle ne résiste pas parce qu'elle a été désarmée. Mais si, au lieu d'être enveloppée par toute l'armée, la légion rebelle s'était trouvée isolée dans quelque poste d'où elle aurait pu donner la main aux Bagaudes ou à des cohortes et des légions animées du même esprit de résistance, Maurice, au lieu d'être un saint et un martyr, serait vraisemblablement devenu im empereur de contrebande comme Amandus et /Elianus.
A Dieu ne plaise que je crie : Malheur aux vaincus ! Les efforts des Bagaudes pour revendiquer leur liberté sont dignes de sympathie, et devaient naturellement en trouver dans les cœurs de leurs frères de la légion thébéenne. Mais l'histoire impartiale de l'humanité n'est pas l'histoire passionnée d'une religion, et ne voit qu'un empereur armé de la sévérité excessive des lois de son temps contre une tentative de rébellion militaire, là où celle-ci maudit un persécuteur et glorifie des martyrs.
Avec Dioclétien le despotisme impérial se tranforme. Il tue
le Prétorianisme, c'est-à-dire Ja puissance de la plèbe armée. Cet affranchi ou fils d'affranchi d'un sénateur, décrète que quiconque approchera de sa divinité, quel que soit son rang et sa naissance, se prosternera à terre pour lui baiser les pieds, et cet usage, qui lui survivra pendant bien des siècles, ira se perpétuer, — étrange héritage ! -— à la cour des souverains pontifes. Avant lui, les empereurs donnaient aux nobles leurs mains à baiser, et le vulgaire leur baisait les genoux. Combien ce barbare Maximin avait un sentiment plus élevé de la dignité humaine, lui qui ne souffrit jamais qu'on lui baisât les pieds, et qui disait : « Aux dieux ne plaise qu'un homme libre colle ses lèvres sur ma chaussure ! » Au Prétorianisme succède le pouvoir de la domesticité du palais et des eunuques. La dépopulation de l'Empire s'accroît dans des proportions effrayantes, et le déclin de la civilisation et de l'industrie est en raison directe de la dépopulation.
Les constitutions de Dioclélien et de Maximien sont trèslibérales vis-à-vis des esclaves et des affranchis, et très-favorables aux manumissions. Ainsi, elles portent que dans les causes libérales, la prérogative seule de la minorité ne peut faire rescinder la sentence prononcée en faveur de la liberté, et qu'il faut avoir recours à la voie de l'appel. Si un vendeur affranchit une esclave après en avoir fait la tradition, l'affranchissement est de nul effet; mais s'il l'affranchit avant la tradition, et la fait citoyenne, l'acquéreur n'a qu'une action personnelle en dommages et intérêts contre le vendeur de mauvaise foi, sans pouvoir enlever à l'affranchie le bénéfice de sa manumission. Un homme libre a pris pour maîtresse une esclave d'autrui ; il s'est uni à elle par le seul mariage possible avec une esclave, par le lien naturel du contubernium, de la cohabitation ; pour racheter sa maîtresse, l'amant promet au propriétaire de lui donner en échange un autre esclave; confiant dans cette promesse , le propriétaire exécutant le contrat en ce qui la concerne, affranchit son esclave ou en fait la tradition à l'amant qui aussitôt l'affranchit; mais celui-ci viole la foi des conventions, et ne livre pas l'esclave promis en échange. Néanmoins l'ancien maître de la femme affranchie ne peut
faire révoquer la manumission, il n'a qu'une action de dol à exercer contre celui qui l'a trompé. Ce n'est qu'au cas où il n'aurait perdu le domimum de son esclave, ni par la tradition, ni par la manumission, qu'il pourrait s'adresser au gouverneur de la province pour se la faire restituer avec ses enfants, si cette demande de restitution ne soulevait aucune question d'État.
La naissance fait les ingénus, la manumission crée les affranchis; aucun pacte ne peut attribuer l'ingénuité aux esclaves ni aux affranchis; mais aussi aucun pacte ne peut les faire devenir esclaves de celui qui connaît leur condition d'hommes libres. 11 est de droit évident et manifeste que le fruit d'une mère affranchie natt ingénu; et que pour être esclave, il faut naître de père et mère esclaves, ou de mère esclave seulement ; l'aveu de servitude ne constitue pas à lui seul un motif d'être rangé légalement parmi les esclaves. Car il est constant que les hommes libres qui se reconnaissent esclaves ne peuvent par ce fait changer leur état. Celui qui voulant se faire juger ingénu, ne fait pas sa preuve et succombe, ne doit pas pour cela perdre la libertinité (le titre d'affranchi) et être rejeté parmi les esclaves.
La liberté une fois accordée ne peut plus être révoquée; mais le maître, qui plaide avec ses propres esclaves dans une cause libérale, ne peut nuire à ses droits sur eux, et passer pour avoir reconnu leurs droits à l'ingénuité ou à la libertinité. Car, par une fiction du droit, dès que la cause est engagée, celui qui plaide pour sa liberté est mis provisoirement en possession de cette liberté, et durant tout le cours du procès est réputé libre , en sorte que celui qui conteste l'état n'est pas censé plaider contre son esclave.
Sous prétexte que l'affranchi n'a pas accompli ses devoirs envers le patron, celui-ci ne peut rescinder la liberté donnée. On se rappelle la proposition faite et adoptée par le Sénat, sous Néron, et repoussée par ce prince, après discussion en son conseil, de faire une loi qui donnerait aux patrons le droit de révoquer les manumissions des affranchis qui se comporteraient mal envers eux. C'est l'opinion de Néron qui a passé
dans le Droit romain , et qui se trouve formulée dans les constitutions de Dioclétien et de Maximien; et, selon ces empereurs, non-seulement la manumission est irrévocable, mais le patron est tenu d'en fournir l'instmmentum, la preuve écrite. Cependant ni le refus de donner l'acte de manumission, ni sa perte, ne préjudicient à la liberté accordée; alors même que le maître a promis d'affranchir, moyennant une somme d'argent reçue, la liberté accordée ne se peut rescinder. » Tu affirmes, écrivent les deux empereurs à l'affranchie Vérina, que jadis ton mattre avait reçu une certaine somme d'argent, avec convention de t'affranchir avec ta fille, et que cependant il n'a affranchi que toi; adresse-toi au gouverneur de la province qui l'exhortera, sans blesser le respect et la déférence que les affranchis doivent aux patrons, à tenir son engagement. »
Ils admettent la prescription de longtemps pour acquérir la liberté, s'il y a eu bonne foi et juste commencement, c'est-àdire si dès le début l'esclave a eu un juste motif de penser qu'il était devenu libre. • Car, disent-ils, la faveur due à la liberté et une raison salutaire ont engagé depuis longtemps à décider que la prescription doit délivrer de toute poursuite relative à leur état, et constituer libres et citoyens romains, ceux qui pendant vingt ans sont demeurés de bonne foi en possession paisible de leur liberté. » Mais elle est impuissante à la faire perdre.
Ajoutez à toutes ces lois favorables à l'émancipation des esclaves, le fait important de l'extension du colonat, de la diminution des esclaves personnels et de l'augmentation des esclaves réels, et vous aurez une idée complète des progrès accomplis par l'esclavage sous les empereurs païens. Examinons donc rapidement, et l'origine du colonat et sa situation à l'époque où le Paganisme vaincu cède le pouvoir et la pourpre au Christianisme.