CHAPITRE XII
Causes de la transformation de 1 esclavage. - La philosophie. - Socrate. - GlortflcatioD du travail. — Cicéron et Tlron. — Horace. — Vedtas Polllon. — Séaèque. — Epltre a Lucilius. — Désaccord entre les principes et les actes et enseignements pratiques de la philosophie. — Les esclaves tirent les conséquences de ses prémisses. — Fuile des esclaves de Lucilius. — Libation de Sénéque à Jupiter Libérateur. - Cruauté des maîtres. - Le médecin Galien. - La philosophie aux pieds du trône et sur le trône.
La cause principale et dominante, celle à laquelle l'historien doit toujours remonter, c'est le développement de la raison humaine, se traduisant par les enseignements et les préceptes de la philosophie et du droit, ses deux manifestations les plus lumineuses et les plus puissantes.
« Toute la philosophie qui a pour but la vie humaine et la morale émane de Socrate, dit Cicéron. C'est lui qui le premier la fit descendre des hauteurs inaccessibles du ciel pour l'installer dans les villes, l'introduire dans les maisons et la contraindre à s'occuper de la vie commune, au lieu de s'égarer dans les spéculations vaines de la théogonie et de la métaphysique. Il enseignait que les choses occultes et enveloppées de mystères, qui avaient torturé l'esprit et troublé la raison des anciens philosophes, devaient être éliminées du domaine de la philosophie et faire place à l'étude vraiment humaine des vertus et des vices, à la recherche souverainement utile de la distinction du bien et du mal, parce que les choses célestes sont trop loin de nous, trop inaccessibles à notre
science, et que, fussent-elles parfaitement connues, elles ne serviraient à rien pour bien vivre conformément aux règles de la morale et de l'équité. »
Socrate fut donc pour son temps un impie fort redoutable, qui attaqua l'idée religieuse et mérita d'être la victime glorieuse de l'inquisition de son époque; car il a proclamé une vérité à laquelle il faut toujours que revienne la raison humaine, à savoir : que le ciel est trop loin de nos connaissances, que nous devons humblement nous occuper de la vie commune, chercher en nous et non ailleurs la morale et la justice, et laisser les spéculations vaines d'une science surhumaine, qui, alors même qu'elle serait parfaite, ne nous donnerait pas la règle pour bien vivre. Tous ceux qui préfèrent la raison à la foi doivent saluer ce vieux sage, ce martyr de la philosophie, qui but vaillamment la ciguë pour consacrer par sa mort les droits et la dignité de l'homme, son aptitude à s'étudier, à se connaître lui -môme et à formuler les lois de sa morale, d'où découlent les lois de son gouvernement domestique et politique.
Socrate aimait à discuter avec le premier venu, sur la place publique ou dans les boutiques des barbiers, des cordonniers et autres artisans, presque tous gens de condition servile, et par une voie détournée sa philosophie sapait la base même de l'esclavage, en enseignant à ses auditeurs qu'il était beau d'exercer un métier pour vivre, quoique l'on regardât généralement toute occupation mercenaire comme servile et indigne d'un homme libre. « Parce qu'on est libre, disait -il, ne faut-il faire autre chose que de manger et dormir? Des gens qui vivent ainsi à ne rien faire sont -ils donc plus heureux, plus sages et meilleurs que ceux qui font des travaux utiles à eux-mêmes et aux autres? »
Le travail, l'œuvre servile, comme osent l'appeler encore tous les catéchismes, par ressouvenir de la distinction surannée et inique entre les travailleurs esclaves ou serfs et les libres fainéants, le travail, cette loi sainte à laquelle l'humanité dut tous ses progrès, est glorifié par le philosophe. N'est-ce pas implicitement condamner cette institution sociale contre nature,
qui met un nombre infini de bras servîtes à l'œuvre pour alimenter un petit nombre de maîtres, et leur procurer la satisfaction, non-seulement de leurs besoins, mais encore de leurs désirs voluptueux.
Les deux doctrines philosophiques qui se partagèrent le monde antique, après Socrate, et dirigèrent surtout la société romaine, l'épicuréisme et le stoïcisme, prêchèrent l'adoucissement de l'esclavage. Épicure voulait que les esclaves fussent considérés et traités par le maître comme des amis de la maison, et le stoïcien Chrysippe définissait l'esclave un mercenaire à vie. « La nature, disait Cicéron, prescrit à l'homme de vouloir du bien à l'homme par cela seul qu'il est homme. » C'était Je commentaire du mot de Térence : k Homo sum et human t nih il a vie alienumputo.* « Souvenons-nous, disait-il encore, de garder la justice même envers les plus infimes. C'est sans doute une infime condition que celle des esclaves; les philosophes ont raison d'enseigner qu'on doit s'en servir comme des mercenaires dont on exige Je travail et auxquels il faut fournir les choses nécessaires et justes. » C'était le commentaire de la définition de Chrysippe.
Le grand orateur, le philosophe éclectique, traita avec beaucoup d'amitié et de sollicitude son esclave Tiron. L'ayant laissé malade à Patras, en Achaïe, il lui écrit une lettre qui respire l'affection la plus sincère, pour l'engager à n'épargner aucune dépense dans l'intérêt de sa santé. Il regrette qu'une affaire qui intéresse son honneur l'ait forcé à le quitter et s'en accuse presque comme d'une faute. Il le remercie de ses services innombrables à la maison, au forum, à la ville, en province. « Je ne désire rien tant que ta guérison, lui dit-il. Je « connais ta prudence, tes sentiments à mon égard. Je sais « que lu feras tout pour être avec nous le plus tût possible. ■ Mais je veux que tu ne précipites rien. Quoique je désire de « toute mon âme de te revoir, néanmoins, je t'en supplie, ne • t'expose pas pendant l'hiver à une si longue navigation et à « un si long voyage. Soigne-toi donc, reprends des forces, et « lorsque, sans inconvénient, à raison de ta santé et de la « saison, tu pourras naviguer, reviens vers nous, tes meilleurs
« amis. Personne ne nous aime qui ne te chérisse; tu es cher « à tous, et tous souhaitent ton retour. Adieu, mon cher Tiron, • adieu et porte-toi bien. »
Cicéron, qui aimait vraiment son esclave-secrétaire Tiron, l'affranchit et le garda près de lui jusqu'à sa mort, comme un de ses plus utiles amis; « et cependant, écrivait-il à Ai tiens, « quoiqu'il m'aide dans toutes mes affaires et dans toutes mes « études, quand il est bien portant, c'est à cause de sa bonté et c de sa modestie que je souhaite qu'il vive en bonne santé, « plutôt qu'à cause des services qu'il me rend. » Tiron servit la gloire de son maître, en recueillant et publiant, après sa mort tragique, ses discours et ses admirables écrits.
Ayant vu mourir un jeune et charmant esclave, nommé Sosithée, qui était son lecteur, Cicéron écrivait à Atticus qu'il s'était senti ému plus que ne .semblait devoir le toucher la mort d'un esclave. Et pourtant, sous ce maître philosophe et humain, la servitude paraissait encore dure à quelques esclaves, probablement au plus grand nombre. La famile servile de Cicéron avait aussi ses fugitifs que sollicitaient et la nostalgie et l'amour de la liberté toujours vivant dans quelque coin du cœur de l'homme. Il fait mention, dans une lettre à son frère Quintus, d'un de ses esclaves qui a pris la fuite, et qui, arrêté à Éphèse, a été jeté soit dans la prison publique, soit dans un moulin, un ergastulum particulier.
Sous Auguste, « le fils d'un affranchi, à qui tout le monde reproche ce père affranchi aujourd'hui parce que Mécène l'admet à sa table, autrefois parce que, comme tribun, il avait commandé une légion romaine, » le poète Horace, ce pourceau du troupeau d'Épicure, comme il s'appelle lui-même plaisamment, en faisant l'éloge du modeste crieur, du pauvre collecteur d'impôts qui fut son père, donne une belle leçon aux parvenus de tous les temps. « Tant que je serai sain d'esprit , s'écrie-t-il, je me féliciterai d'avoir eu un tel père ! et je ne m'excuserai pas, comme tant de gens qui disent qu'il n'y a pas de leur faute s'ils ne sont pas nés de parents ingénus et illustres. » Si la nature permettait de choisir son père, il n'en eût jamais préféré un autre !
Avec quelle bienveillance sa douce et humaine philosophie considère les esclavès! Son père qu'il aime et estime tant n'a-til pas porté ia chaîne ! On est en décembre : c'est le mois consacré au souvenir de l'antique et primitive liberté; c'est la fête des saturnales, la féte fugitive de l'égalité. Horace enseigne la sagesse et la modération aux hommes libres par la bouche de Dave, son esclave. Est -il moins esclave que l'esclave d'un esclave, l'homme libre asservi par tant de gens qui tiennent les fils de sa volonté et Ja font mouvoir comme une marionnette? Qui donc est libre? Le sage qui est à lui-même son maître; qui mérite un coup de lanière, ne le déchirez pas sous le fouet impitoyable. Voilà un esclave qui, en desservant, a escamoté un reste de poisson ou lapé un peu de sauce encore tiède, le mettrez-vous en croix ? Ce serait aux yeux des gens sensés être plus extravagant que Labéon.
Donc, sous le règne d'Auguste, les hommes vraiment libres, ingénus et honnêtes, se font un devoir de conscience de ne pas abuser de leur pouvoir sur leurs esclaves, et de les traiter, au contraire, comme des inférieurs, des amis subalternes placés sous la tutelle de leurs maîtres plutôt qu'écrasés sous le poids de la servitude.
La cruauté est considérée comme la folie et l'extravagance de l'autorité absolue du maître. « Quel est l'homme, dit Sénèque, qui ne déteste pas plus que ne le détestèrent ses propres esclaves ce Vedius Pollion, qui engraissait de sang humain ses murènes, et leur faisait jeter dans son vivier ceux de ses esclaves qui avaient commis une faute? 0 homme digne de mille morts! soit qu'il donnât ses esclaves à des murènes qu'il devait manger, soit qu'il les nourrit seulement pour les nourrir ainsi. Comme les maîtres cruels sont montrés au doigt dans toute la cité, et sont odieux et détestables, de même l'injustice des rois s'étend plus loin, et l'infamie et la haine dont ils sont l'objet se transmettent de siècle en siècle. »
Auguste réprima l'extravagance cruelle de Vedius Pollion; mais c'est la conséquence des pouvoirs sans mesure et sans contrôle, accordés aux hommes sur leurs semblables, que cette folie, ce vertige de l'omnipotence qui pousse à la cruauté. Les
sages et les philosophes, — et ils sont en minorité, — ont bien de la peine eux-mêmes à se préserver des entraînements de la puissance. Mais quand la cruauté est montrée au doigt dans toute la cité, quand elle est obligée de rougir et de se cacher,, c'est que les enseignements philosophiques ont porté leurs fruits et sont bien près de passer de la morale dans les lois.
Le stoïcien Sénèque, le précepteur de Néron, a dit sur l'esclavage tout ce qu'il pouvait se permettre de dire sans attaquer de front son institution même qui faisait partie intégrante de la constitution sociale de l'antiquité. Peut-être sa pensée alla-t-elle plus loin que sa parole, et entrevit-il une société toute composée d'hommes libres. Mais il faut pour oser dire toute sa pensée, à la face d'une société prévenue et hostile, une ardeur de conviction et une audace qu'on ne rencontre pas aisément dans l'esprit d'un homme. Voici ce que Sénèque écrivait à son ami Lucilius : « J'ai appris avec plaisir « des personnes qui viennent de chez toi que tu vis familière- « ment avec tes esclaves; cette conduite convient à ta sagesse « et à ton savoir. — Mais, ce sont des esclaves? — Oui, et aussi « des hommes. — Ce sont des esclaves? — Oui, et aussi d'humbles « amis. — Ce sont des esclaves? — Oui, et même des compa- « gnons d'esclavage, si tu réfléchis au pouvoir de la fortune « sur les maîtres et les esclaves. Je ris donc de ceux qui esti- « ment que c'est une honte de manger avec son esclave. Et « pourquoi une honte? Si ce n'est grâce à cette habitude « d'excessive sévérité qui entoure le maître à ses repas d'une « foule d'esclaves debout. Il mange plus que ne le comporte « sa capacité, et avec une avidité grande il charge son esto- « mac distendu, déjà déshabitué de ses fonctions, afin de tout « vomir avec plus de peine qu'il n'en a eu à se l'ingérer. Ce- « pendant il n'est pas permis aux malheureux esclaves de « remuer les lèvres même pour parler. Les verges étouffent « tout murmure. Ne sont exceptés ni exemptés des coups ni « une toux fortuite, ni un éternuement, ni un soupir; un chà- « timent plus grave frappe celui dont la voix a rompu le * silence. Toute la nuit ils restent debout, à jeun, muets. Aussi « arrive-t-il qu'ils parlent du maître, ces esclaves à qui il est
«interdit de parler devant le maître; tandis que ceux qui « conversaient, non-seulement devant les maîtres, mais avec « eux, ceux dont la bouche n'était pas cousue, étaient prêts à « exposer leur vie pour Je maître, et à détourner sur leur « propre téte le danger qui menaçait la sienne. Us parlaient * dans les festins, mais ils se taisaient dans les tortures.
« C'est de cette même arrogance qu'est venu ce proverbe si « souvent répété : « Autant d'esclaves, autant d'ennemis! » « Nous n'avons pas en eux des ennemis, mais nous nous en « faisons des ennemis. C'est que, sans parler des actes de « cruauté et d'inhumanité, nous abusons de notre pouvoir « pour les traiter, non comme des hommes, mais comme des « bêtes de somme; c'est que, quand nous sommes couchés à « table, l'un essuie les crachats, un autre, incliné, ramasse les « déjections des convives avinés, un autre découpe les oiseaux « de prix; sa main habile à trouver les jointures découpe la « poitrine et les cuisses. Infortuné qui ne vit que pour décou- « per des volailles; plus infortuné peut-être encore celui qui, « pour son plaisir, force à apprendre une pareille science. . . »
On a souvent à se repentir d'avoir maltraité son esclave, alors que l'esclave peut monter si haut, sous un règne comme celui de Claude ou comme celui de Néron.
« J'ai vu, poursuit le philosophe, l'ancien maître de Calliste a debout sur le seuil de son ancien esclave, et ne pas être ad- « mis, tandis que les autres courtisans entraient, lui qui avait « suspendu jadis l'écriteau au cou de Calliste et l'avait exposé « en vente parmi les esclaves de rebut. Cet esclave, jeté dans « le premier lot, dans celui qui sert à exercer la voix du « crieur, a bien rendu au maître ce que le maître lui avait « fait; à son tour il l'a accablé d'injures et de mépris, et ne l'a « pas jugé digne de sa maison. Le maître a vendu Calliste !
« — Mais que ne lui a pas fait Calliste ?
L'esclave et l'ingénu ont la même origine, et la fortune peut changer et intervertir les rôles. « Tu peux voir l'esclave devenir ingénu, tandis qu'il peut
« te voir devenir esclave Méprise donc maintenant un
« homme dans la condition duquel tu peux tomber au moo ment même où tu le méprises. Je ne veux pas me jeter dans « un sujet immense et discuter sur l'usage des esclaves, en- « vers qui nous sommes très -superbes, très-cruels et très- « insolents. Mais voici, en résumé, ma maxime : Vis avec
• ton inférieur comme lu voudrais que ton supérieur vécût « avec toi. — A chaque fois que tu songeras à l'étendue de ton « pouvoir sur ton esclave, songe aussi au pouvoir que ton « maître a sur toi. — Mais moi, dis-tu, je n'ai pas de maître.
• — Tu es jeune; tu en auras peut-être. Ignores-tu à quel t âge Hécube, Crésus, la mère de Darius, Platon, Diogène, ■ devinrent esclaves? Sois donc clément envers ton esclave, « affable même; admets-le à ta conversation, à ton conseil, à « ta table.
« Ici toute la foulé des débauchés s'écriera : Fi ! rien de plus a vil, de plus honteux que cette conduite. — Ces mêmes gens, « je les surprendrai baisant la main d'esclaves appartenant à « d'autres. Eh ! ne voyez-vous pas que nos aïeux avaient effacé « de la puissance du maître ce qu'elle a d'odieux, et de la ser- « vifude ce qu'elle a d'outrageant? Us appelèrent le maître « père de famille, et les esclaves (ainsi qu'on le fait encore « dans les mimes) des membres de la famille (familiares). . .
« Bien sot est celui qui estime l'homme à l'habit ou à la « condition qui est l'habit social dont nous sommes vêtus? — « C'est un esclave. — Mais il a peut-être l'âme libre? — C'est « un esclave. — Mais est-ce que cela lui nuira? Montre-moi « qui ne l'est pas? L'un est esclave d'une vieille, tel riche « citoyen esclave d'une esclave ; je vous pourrais montrer de « très-nob!es jeunes gens esclaves de pantomimes.
« Il n'y a pas de plus honteuse servitude que la servitude « volontaire. Il n'y a donc pas de raison pour qu'on te dis- « suade, par ces dédains, de te montrer affable envers tes « esclaves, et non un maître superbe ! Qu'ils t'honorent plutôt « qu'ils ne te craignent !
« Alors, dira-t-on, j'appelle les esclaves à mettre sur leur
« tête le bonnet de la liberté et à jeter les maîtres à bas, en « leur disant de les honorer plutôt que de les craindre ! — « Eh quoi! s'écrie-t-on, honorer! comme des clients, comme t des courtisans ! — Ceux qui parlent ainsi oublient que Dieu « se contente de ce qui ne suffit pas aux maîtres, c'est-à- « dire d'être honoré et aimé. L'amour ne peut aller avec la
• crainte. J'estime donc que tu agis très - sagement en ne
• voulant pas être craint de tes esclaves, en les châtiant avec « des paroles. Les coups sont pour les brutes d'uliles leçons. « Mais tout ce qui nous frappe ne nous blesse pas; la vie molle
• et voluptueuse nous dispose à un état de fureur habituelle, « en sorte que tout ce qui contrarie notre volonté nous pro- « voque à la colère. Nous nous faisons des caractères de rois; « car les rois, oubliant leur puissance et la faiblesse d'autrui,
• s'enflamment et sévissent comme s'ils avaient reçu une in- « jure »
Que l'on fasse la part de la déclamation et de la pompe de la rhétorique déployée par le philosophe, et l'on trouve encore sous cette enveloppe une haute pensée morale, presque la formule de toute morale : — Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse ; fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fit. — Mais cette dernière partie seule se formule vaguement. Sénèque n'ose pas dire d'une façon aussi radicale que nous le disons aujourd'hui : — Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse. N'aie pas d'esclaves, puisque tu ne voudrais pas être esclave. — On entrevoit, derrière sa doctrine, César à qui il faut beaucoup rendre, la société romaine à laquelle on ne se hasarde à toucher que légèrement. Le philosophe repousse avec autant d'empressement que les apôtres, ses contemporains, l'accusation d'exciter les esclaves à la révolte. C'est un honnête conservateur qui se contente de l'égalité philosophique manifestée par la communauté de notre origine et de notre fin. Il veut, comme Épicure, que les esclaves soient nos amis. Rêve impossible, sans doute, mais dont l'existence au sein de la société antique explique la tendance des déshérités de cette époque à en chercher la réalisation dans la fraternité et la vie commune.
La servitude, si douce qu'on la fasse, est toujours dure. Sénèque a beau dirs que le maître doit commander l'esclave avec modération, non en raison de ce que la loi permet de faire endurer à l'esclave, mais en raison de ce que conseille l'équité naturelle, il n'en est pas moins vrai qu'une latitude énorme est accordée au caprice et au bon plaisir du maître. Pourquoi la loi n'est-elle pas conforme à l'équité naturelle? Pourquoi le bon plaisir du maître? Pourquoi la loi ne le supprime-t-elle pas, et du même coup l'esclavage? Car voilà le corollaire de ces préceptes d'équité qu'enseigne la philosophie de Sénèque? Aussi, avec un maître comme Luciiius, imbu de cette doctrine, qui converse avec ses esclaves, qui les fait manger à sa table, qui respecte leur pécule et leur fait apprendre libéralement des sciences ou des arts, l'esprit de l'esclave, en s'élevant, aspire à une complète indépendance plus vivement que la brute à face humaine contenue par la crainte d'un maître dur, la terreur des coups et môme la perspective de iergastulum ou de la .croix, — tant l'ame humaine est insatiable de bien-être, de progrès et de liberté.
Donc les esclaves de Luciiius ont profité des occupations du maître pour prendre la fuite. Sénèque lui adresse une épître pour le consoler : « Si tes amis t'ont trompé, lui dit-il (car « conservons aux esclaves le nom que leur a donné notre • Épicure), as-tu donc tout perdu? Est-ce une chose si insolite, « si inattendue? « Je ne sais si cette consolation toucha beaucoup l'ami du philosophe; mais je sais bien que si j'avais été parmi les fugitifs j'aurais fait mon possible pour ne pas retomber aux mains de ce doux maître, de peur que, la philosophie et l'équité se taisant devant son courroux, il ne me fît connaître, impunément pour lui, pour le moins les tortures de Yergastudum. La philosophie ne peut pas faire que ce qui est naturellement inique devienne juste et légitime; elle ne peut que préparer la destruction d'une chose que la raison et l'équité naturelle repoussent. Sénèque le comprit sans doute, lorsque, contraint à mourir par l'ordre de Néron, maître du monde, il s'ouvrit les veines, puis se fit porter dans un bain d'eau chaude, et là, près de rendre l'àme, an-osant ses es-
claves de celle eau teinte de son sang, il dit qu'il offrait cette libation à Jupiter Libérateur! Ce fut aussi le dernier cri de Thraséas, en répandant à terre la libation sanglante qui jaillissait de ses veines. Sur les croix, dans les ergastules, les esclaves aussi invoquaient le dieu libérateur ! Mais Jupiter . restait sourd à ces cris, parce que le libérateur de l'homme, c'est l'homme lui -môme, conquérant à force de temps et de luttes patientes sa propre liberté; parce qu'il faut que bien des hommes meurent avant que le mal soit enfin extirpé; parce qu'il faut que bien des doctrines se succèdent et apportent leurs rayons de lumière avant qu'une vérité apparaisse dans tout son jour.
La doctrine de Sénèque trouva parmi les Romains nombre de bons esprits disposés à la mettre en pratique, en affranchissant libéralement leurs esclaves fidèles, en les comptant au nombre de leurs amis, en les inscrivant comme héritiers ou légataires dans leurs testaments. Les lettres de Pline montrent quelle fut sa facilité bienveillante pour accorder à ses esclaves la manumission et leur concéder le droit de tester, quelle douleur il ressentait de leurs infirmités ou de leur mort, quel soin il prenait de leurs maladies, de quelle sollicitude il les entourait.
Nous avons vu comme l'épicuréisme outré des riches et des empereurs multipliait aussi les manumissions, et tendait, ainsi que la philosophie plus raisonnable de Sénèque et de Pline, à l'émancipation des esclaves. La médecine elle-même, qui a souvent à soigner ces pauvres animaux domestiques des maladies et des blessures causées par la brutalité des maîtres, s'apitoya sur leur sort. Combien de fois Galien n'a-t-il pas vu des esclaves meurtris de coups de pieds, piqués avec la pointe du stylet à écrire, les dents brisées, un œil arraché avec la pointe du roseau ou du stylet à écrire? Combien n'en a-t-il pas vu de blessés de coups d'épées! Combien de servantes ensanglantées par les morsures de leurs maîtresses ! Les soufflets et les coups de poings ne sont que de pures bagatelles. Quant aux fugitifs, les maîtres ont coutume de les battre de verges, de les lacérer; ils coupent les mains des voleurs,
ouvrent le ventre des gourmands, déchirent la langue des bavards. Et Galien, touché de ces misères, de ces plaies hideuses causées par la colère sans frein des maîtres, Galien, aux yeux de qui se révèlent, dans les cases et sur les grabats des esclaves, toutes les laideurs et les horreurs de l'esclavage, que les maîtres auraient honte de laisser voir en public, leur conseille de modérer leurs colères et de calmer leurs fureurs.
« Un jour, raconte-t-il, je voyageais avec un Crélois, homme « de bonnes mœurs, bienveillant envers ses amis, libéral, mais « tellement colère qu'il frappait ses esclaves de ses propres « mains. Plein de fureur de ce que deux esclaves, interrogés
• sur la disparition de divers objets, n'avaient rien répondu,
• il les frappa si violemment à la tète qu'il en jaillit beaucoup « de sang. Puis, repentant de cet acte de brutalité, il me prit « par la main et me conduisit dans un appartement ; là il me « présenta une lanière, et, quittant ses vêtements, me pria de « le fustiger pour le punir de? méfaits qu'il venait de com- « mettre dans un accès de fureur criminelle, comme il l'ap- « pelait lui-môme. J'éclatai de rire, comme le comportait la « situation; mais se jetant à mes genoux il me priait et me « suppliait de lui accorder ce qu'il me demandait. Plus je le « voyais persévérer dans son dessein de se faire flageller, plus « je redoublais mes éclats de rire. Enfin je promis de faire ce « qu'il désirait, c'est-à-dire de lui donner des coups de lanière, « pourvu qu'il m'accordât à son tour mie petite chose que « j'allais lui demander. Dès qu'il eut accepté la condition, je « demandai à mon homme de vouloir bien m'écouter un peu. « Il répondit qu'il le ferait volontiers. Alors je lui fis un long « sermon pour lui enseigner comment nous devons corriger « et réprimer par la raison tous les mouvements de notre colère « et de notre fureur. Je lui fis beaucoup de raisonnements pour « lui prouver qu'il fallait corriger les fautes autrement que « par les coups. Comme durant ce temps il était revenu à lui- « même, il devint par la suite bien meilleur. -
Toutes ces leçons de la raison et de la philosophie se répandent dans les diverses classes de la société romaine et montent jusqu'aux oreilles des empereurs. Trajan a pour ami
Pline le Jeune, et Adrien admet dans son intimité, parmi ses meilleurs amis, les philosophes Héliodore et Épictète.
Or, Épictète, l'ami d'Adrien et le maître de Marc-Aurèle, est un esclave qui s'est élevé par sa philosophie stoïcienne à ce faîte d'honneur, de réputation et de gloire. Le pieux Antonin donna des honneurs et des salaires aux rhéteurs et aux philosophes dans toutes les provinces. Enfin, la philosophie monta sur le trône des Césars et régna sur l'Empire romain avec Marc-Aurèle le philosophe. Maître du monde, il allait encore chez le stoïcien Apollonius écouter ses leçons, et consacrait toute sa vie à étudier la philosophie, le droit, les sciences et les arts, et à se faire aimer des citoyens. Ce fut sa philosophie qui le porta à modérer la passion des Romains pour les spectacles de gladiateurs, à apporter le plus grand soin dans la distribution de la justice, à traiter Rome comme une cité libre, à rendre bons les méchants, et les hommes de bien meilleurs; à se servir des gladiateurs pour faire la guerre, au lieu de répandre leur sang à flots pour les plaisirs féroces du peuple. Quoique le peuple murmurât de ce qu'il lui rognait les dépenses consacrées à ces spectacles, comme pour l'engager à étudier la philosophie, l'empereur n'en suivait pas moins le sage plan de gouvernement qu'il s'était tracé, et répétait souvent cette belle pensée de Platon : * Que les cités seraient florissantes si les philosophes les gouvernaient, ou si leurs rois et leurs empereurs s'adonnaient à la philosophie. »
Si peu d'empereurs furent aussi sages et aussi philosophes que Marc-Aurèle, la philosophie ne fut pas exilée de la cour sous les règnes de tous ses successeurs. Septime Sévère l'avait étudiée à Athènes, il s'y était livré avec assez d'ardeur, et se montra très-désireux de connaissances et de savoir. Mais alors même que les empereurs ou la rejetaient ou n'y conformaient pas leur conduite, elle se répandait dans les diverses classes de la société romaine; elle réformait le droit et inspirait aux jurisconsultes, qui furent aussi des philosophes, toutes les améliorations, tous les progrès qui ont fait appeler le droit romain la raison écrite. Nous allons examiner l'influence des" jurisconsultes et du droit romain sur la condition des esclâves.