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CHAPITRE XIV

Religions et supertitlons des peuples et des empereurs. — Incrédulité de Jules- César. — Superstition d'Octave. - Miracles païens. — Tibère et les astrologues. - Miracle sous Gallgula. — L'astrologie et la magie mêlées à la politique. — Croyances de Néron. — Les thaumaturges. — Simon le Mage. — Jésus, fils d'Ananus. — La Judée, terre classique des devins, des astrologues, des prophètes et des prodiges. — Marie, homme-dieu, sauveur de la Caulc. — La Velléda de Clvllls. — Miracles de Vespaslcn. — Le prophète-astrologue Asclétarion. — Trajan sauvé à Antloche. — Adrien, prophète et thaumaturge. - Le grand serpent d'Arable.— Marc-Aurèle le philosopherait aussi des miracles. — Miracles sous Commode. — Septimc Sévère, astrologue habile. — La seconde vue. — Miroirs magiques. — Elagabal. — Règne de la magie et de l'astrologie. — Orlgêne et Marnée. — Alexandre Sévère. Varchiprètre et l'archisynagogue. — Auréllen et les livres SybUllns. —[Apollonius de Tyane. - Berceau du Chrls-

Le Christianisme, à son apparition, trouva les peuples trèsdisiwses à croire aux miracles, aux prodiges et aux mystères qui entourent nécessairement une religion naissante. Les classes inférieures, la plèbe et les esclaves, les admettaient avec une facilité et ime crédulité vraiment prodigieuses; et les classes élevées elles-mêmes suivaient le courant d'idées qui entraînait le vulgaire vers toutes les religions et les superstitions nouvelles. Les historiens de ces époques se croient obligés, qu'ils y aient foi ou non, à rapporter et enregistrer toutes les merveilles qu'accueille la crédulité publique. La Science des mathématiciens, c'est-à-dire l'astrologie, règne partout

l'Orient ; elle vient à Rome dans les bagages des généraux et des empereurs victorieux ; elle les accompagne dans les pompes de leurs triomphes et de leurs ovations, humble d'abord, enchaînée et esclave, puis bientôt dominant les maîtres du monde, et asservissant les vainqueurs des nations. C'est à Rome, capitale de l'univers, que viennent chercher fortune ou recruter des prosélytes, les Chaldéens, prophètes, devins, astrologues, dont l'art divin ou infernal soulève les voiles de l'avenir, interprète les songes, et lit dans les astres les pages du Livre de la vie : « Race d'hommes, dit Tacite, perfide envers les puissants, « trompeuse pour ceux qui espèrent, toujours proscrite et tou- « jours conservée dans notre cité. » La magie, qui vient de l'extrême Orient, guidée par une étoile, s'incliner devant le fils de Marie, se glisse dans la société romaine, où elle finit par régner avec Élagabal, prêtre du dieu Soleil, avec Alexandre Sévère, empereur éclectique, dont les appétits religieux confondent dans un même culte Jésus -Christ et Alexandre le Grand, Jupiter et la Pierre noire d'Ëmèsc, Apollonius de Tyane et Abraham, Orphée et la déesse de Pessinonte, Achille et Cicéron, Virgile et les Divins Empereurs, et beaucoup d'autres dieux semblables (cl hujuscemodi Dcos). La philosophie et la raison protestent vainement contre l'invasion de l'astrologie et de la magie, chez un peuple où elles rient déjà des augures et des aruspices; malgré leurs efforts, les philosophes euxmêmes et les écrivains, subissant les influences du milieu dans lequel ils vivent, ont comme une légère teinture de ces superstitions orientales. Ils n'osent se débarrasser de cette croyance, admise autour d'eux, aux horoscopes, aux prophéties, à la divination, aux présages tirés des songes, du vol des oiseaux, des entrailles des victimes.

Jules César, qui se souciait fort peu de toutes ces religions, fut assassiné, pensèrent les gens crédules, pour avoir négligé tous les avertissements que le ciel lui avait envoyés. Ainsi, peu de jours avant les fatales ides de Mars, il apprit, sans en tenir assez de compte, que des troupeaux de chevaux qu'il avait consacrés au moment du passage du Rubicon, et abandonnés sans gardien pour errer dans les prairies, s'abstenaient

obstinément de pacager, et versaient d'abondantes larmes.

Auguste eut bien plus de religion. A la bataille de Philippes, où Brutus eut aussi sa vision, Octave avait résolu, à cause de sa mauvaise santé — ou de sa couardise ?— de demeurer sous sa tente; le songe d'un de ses amis l'en fit sortir, et bien lui en prit car les ennemis envahirent le camp et transpercèrent la litière dans laquelle il voulait rester. Tant il est avantageux d'avoir de la religion et de ne pas négliger ses songes ni ceux de ses amis, comme avait grand soin de le faire le divin Auguste ! Durant toute la saison du printemps, il voyait en rêve beaucoup d'images terribles et chimériques. Le reste de l'année, ses rêves étaient plus rares, mais moins trompeurs et moins vains. Ce fut à cause d'une de ces visions nocturnes que tous les ans, à un certain jour, il demandait l'aumône au peuple, tendant la main à ceux qui lui offraient des as et de la menue monnaie. Il observait les auspices et les présages avec une très-grande foi; et si, le matin, il mettait de travers sa chaussure, et prenait sa sandale gauche pour sa sandale droite, il s'en épouvantait. Il se donnait bien de garde de se mettre en voyage certains jours de mauvais augure. Il avait beaucoup de respect pour les antiques cérémonies des étrangers, et se lit initier aux mystères de Cérès, à Athènes; mais en Égypte il dédaigna de voir le dieu Apis, et montra le même dédain pour le dieu et le temple des Juifs.

Des miracles avaient entouré le berceau du prodigieux enfant qui devait devenir un si religieux empereur. Un soir, selon le récit de C. Dnisus, rapporté par Suétone, sa nourrice le dépose dans son berceau, et le lendemain on ne l'y trouve plus; on le cherche vainement partout; enfin, on s'avise de monter au sommet d'une très -haute tour, où on le voit tranquillement couché, la face tournée vers le soleil levant! Quand il commença à parler, comme les grenouilles de la villa de son grand-père l'ennuyaient par leurs coassements, il leur enjoignit de se taire. Depuis, dit-on, jamais grenouilles n'y ont* coassé! Nous retrouverons ce miracle -là au moyen âge, en plein catholicisme. Comme le petit Octave faisait la dînette dans un bois situé à quatre milles de Rome, sur la route de

Campanie, un aigle lui ôta son pain de la main, puis, après avoir volé très -haut, revint tout à coup doucement le lui rendre. Plus tard, des présapes non moins favorables lui annoncèrent ses victoires; la veille du combat qu'il livra à Sextus Pompée, il se promenait sur le rivage; un poisson sauta de la mer à ses pieds. Sur le point de combattre à Actium, il rencontre un Ane appelé Nicon (viwiv, victorieux), conduit par un ânier appelé Eutychus («vrux°î» heureux); — quel heureux présage et quelle bonne aventure! — Aussi Auguste fut -il vainqueur, et plaça-t-il les statues des deux personnages, l'un portant l'autre, dans le temple qu'il éleva sur l'emplacement de son camp.

Auguste, qui eut le malheur de se trouver malade le jour de la bataille de Philippes, et qui sortit de sa tonte par peur d'un songe, quoiqu'il fut résolu de n'en pas sortir pour le combat, avait une frayeur si grande du tonnerre et de la foudre que, pour s'en préserver, il mettait sur lui une peau de veau marin, et, dès que l'orage menaçait, il se retirait dans une retraite cachée et voûtée. Je dois dire [jour l'excuser un peu de cet excès de peur, qui lui lit dédier un temple à Jupiter Tonnant, que dans son expédition contre les Cantabres, lorsqu'il voyageait de nuit en litière, la foudre tomba près de lui et tua l'esclave qui le précédait portant un flambeau.

Un enfant, objet de tant de miracles, un empereur si favorisé du ciel et si religieux méritait bien lui-même de devenir un dieu. Aussi se trouva-t-il un sénateur qui avait géré la préture, pour jurer avoir vu l'image d'Auguste s'élever audessus de son bûcher et monter vers le ciel. Et le peuple croyait ces graves personnages qui juraient pieusement avoir vu le dieu faire son ascension; et l'imposture devenait un article de foi, môme pour ceux qui l'avaient forgée; attendu qu'il est assez dans la nature de l'homme, enclin à la crédulité et à la religiosité, de finir par croire aux rêves et aux inventions de sa propre imagination. Fingunt sibi creduntquc, comme dit Tacite, qui lui-même n'échappe pas toujours aux entraînements de la crédulité qui l'enveloppe de toutes parts.

Bien différent d'Auguste, Tibère avait peu de souci des dieux

et des religions, parce qu'il avait foi dans l'astrologie et croyait que tout était mené par la fatalité. Il est curieux de savoir comment ce prince peu crédule fut amené à étudier l'art des Chaldéens.

Dans son exil, à Rhodes, il consultait les astrologues, en les soumettant à une épreuve terrible qui révèle chez lui plus de cruauté que de crédulité. Il les menait, sous prétexte d'examiner les astres, sur une roche voisine de sa maison et qui s'élevait à pic au-dessus de la mer. Là, après avoir ouï leurs prédictions, s'il y soupçonnait une vaine supercherie née de l'adulation, il les faisait précipiter dans la mer par un affranchi robuste qui l'accompagnait. Une nuit il y conduit le célèbre astrologue Thrasyllus, qui lui prédit l'Empire. Tibère alors lui demande s'il a vu son heure fatale à lui-même, quelle en sera l'année, quel en sera le jour? Thrasyllus contemple les étoiles, mesure les espaces célestes, hésite et s'épouvante; puis, plus il lit clairement dans les astres, plus il tremble d'étonnement et d'effroi. Enfin, il s'écrie : Qu'un malheur incertain le menace, et que peut-être sa dernière heure est proche ! — Alors Tibère l'embrasse, le félicite d'avoir deviné le danger qui le menaçait, lui assure qu'il sera sauf, et depuis lors le mit au rang de ses plus intimes amis.

Tacite, qui raconte ce fait, émet bien quelques doutes, mais néanmoins il incline à croire que dès la naissance il y a une prédestination, et à partager sur ce point l'opinion de tous les hommes. Seulement l'art de la connaître a été corrompu et faussé par les ignorants qui font des prédictions fausses et mensongères, « ce qui ôte la foi en un art dont l'antiquité et « les temps présents ont fourni des preuves claires et évic dentés. Car il sera rappelé en temps et lieu que le fils de « Thrasyllus prédit l'Empire de Néron. »

Tibère devint un disciple non moins habile de Thrasyllus que le propre fils du grand mathématicien (ici bien entendu mathématicien signifie astrologue); car sa profonde connaissance de l'art des Chaldéens lui fit prophétiser à Galba son futur Empire. Longtemps avant que Galba put avoir la pensée de succéder à Néron, qui n'était pas encore né, Tibère lui dit

en grec : « Et toi aussi, Galba, tu goûteras de l'Empire. • Si peu soucieux qu'il fut de religions, un empereur qui , s'était fait le disciple de l'astrologue Thrasyllus, — qui était aussi un philosophe, — ne pouvait complètement s'affranchir des superstitions de son époque. Aussi, comme Auguste, avait-il une telle peur du tonnerre que dès que le ciel devenait orageux il ne manquait jamais de se couronner de laurier, dans la persuasion que le feuillage de cet arbre n'est jamais atteint par la foudre. Lorsqu'il se rendait en Illyrie, il consulta, à Padoue, l'oracle de Géryon, qui lui conseilla d'aller jeter les dés dans la fontaine d'Aponus; il eut la main heureuse, car il amena le plus haut nombre ; et du temps de Suétone, qui relate ce grave présage de la puissance du beau-fils du vieil Auguste, on voyait encore sous l'eau de la fontaine les dés d'or jetés par Tibère. Autour de lui éclatèrent des prodiges qu'enregistre le même historien. La veille du jour où un messager vint le prévenir de quitter Rhodes, comme il changeait de vêtements, on vit flamboyer sa tunique. Lors de sa première expédition en Syrie, pondant qu'il conduisait ses légions à travers la Macédoine, les autels consacrés, à Philippes, par l'armée victorieuse d'Octave, brillèrent tout à coup de feux surnaturels.

Mais sous Caligula, il se fit un miracle bien plus miraculeux et qui fut compté parmi les signes précurseurs de la mort de cet empereur. « A Olympie, la statue de Jupiter, qu'il avait résolu d'abattre et de transporter à Rome, poussa tout à coup un si gros éclat de rire, que les échafaudages dont on l'avait entourée en furent ébranlés, et les ouvriers mis en fuite. »

Les superstitions, l'astrologie et la magie se mêlaient à tout, et particulièrement aux ambitions des prétendants à l'Empire et aux conjurations. Sous Claude, Furius Scribonianus est envoyé en exil pour avoir consulté les Chaldécns sur la fin de l'empereur. Le mal est devenu si grand qu'un sénatus-consulte chasse de l'Italie les mathématiciens-astrologues, et leur en interdit le séjour sous des peines terribles. Interdiction vaine et inutile. Tacite nous l'a déjà appris et le répète encore : toujours chassée, l'astrologie reste toujours.

Sous Néron, l'invasion croissante des superstitions étrangères donne lieu à un jugement fort singulier. Une femme illustre, Pomponia Grœcina, mariée à Plautius, est accusée de superstition étrangère. Elle est renvoyée à la juridiction de son mari, qui, d'après l'antique coutume, en présence de ses proches, constitué juge souverain de la vie et de la réputation de sa femme, après enquête devant le tribunal de famille, la déclare innocente.

Néron, qui méprisait toutes les religions, adopta celle de la déesse de Syrie. Puis il dédaigna sa divinité étrangère au point de la souiller de son urine. Mais une autre superstition remplaça celle-ci, et il s'y attacha avec opiniâtreté. Un plébéien inconnu lui avait fait cadeau d'une petite statuette de jeune fille, comme remède infaillible contre les embûches et les trahisons. Presque aussitôt, ayant découvert une conjuration, il en fit une divinité souveraine qu'il continua à honorer de trois sacrifices par jour, prétendant que par ses avertissements il connaissait l'avenir.

Les astrologues, qu'il consultait aussi, lui avaient annoncé qu'il perdrait l'Empire. Cependant quelques-uns lui promirent, comme compensation, le gouvernement de l'Orient ; et il y en eut môme qui désignèrent nommément le royaume de Jérusalem.

Néron lui-même, pour la plèbe païenne, devint un dieu; pour les chrétiens, c'est l'Antéchrist. C'est lui, selon saint Augustin, que Paul eut en vue, quand il disait : « Déjà s'opère t le mystère d'iniquité! » « D'où quelques-uns soupçonnent, « dit le Père de l'Église, qu'ilressuscitera et sera l'Antéchrist. « Mais d'autres ne le croient pas tué, mais seulement caché « pour paraître tué; caché, vivant dans la vigueur de l'âge, jus- • qu'à ce qu'il se révèle à son heure et remonte sur le trône ! •

Étranges aberrations de la raison humaine; c'est à qui l'écrasera sous le poids des plus lourds mystères, des plus gros miracles, des plus étonnants prodiges! Les meilleurs esprits, comme les pires, s'élancent hors du monde réel pour suivre, dans le monde hyperphysique, les rêveries de leur imagination en délire. Les thaumaturges pullulent; Simon le Mage,

par l'art des démons qui le possédaient, selon saint Justin, se fait reconnaître dieu.

En Germanie, comme en Orient, comme à Antioche, à Alexandrie ou à Rome, les miracles étonnent ou épouvantent les peuples. Sous le troisième consulat de Néron, la contrée alliée des Juhons est affligée d'un mal imprévu et surnaturel. Des feux sortis de terre envahissent les villas, les bourgs, les champs et jusqu'à la colonie nouvellement construite; on ne pouvait les éteindre ni par la pluie du ciel, ni par l'eau des fleuves, ni par aucun autre liquide. Enfin, ne trouvant aucun remède à ce désastre, et mus parla colère, les paysans d'abord jettent <\c loin des pierres à ces flammes maudites, puis, les flammes se calmant, ils s'en approchent et les éloignent, comme des bètes féroces, à coups de bâtons et à coups de fouets; ils les étouffent en jetant dessus leurs vêtements; et plus ces vêtements sont profanés et pollués par l'usage, mieux ils éteignent les feux.

En Judée, les merveilles sont encore plus frappantes; le temple de Jérusalem parut se revêtir de flammes, qui, durant la nuit, illuminèrent la ville d'une clarté aussi grande que celle du soleil. Le prophète Jésus, fils d'Ananus", annonçait la mine de la ville sainte; les portes du temple s'ouvraient d'elles-mêmes, et on entendait une voix surhumaine crier, selon Tacite : « Les dieux s'en vont »•, ou, selon les historiens . juifs ou chrétiens : « Sortons d'ici. » Une vache, menée au sacrifice, mit bas dans le temple un agneau; et enfin, l'on voyait dans les airs s'entre-choquer des années et étinceler des armures. Évidemment les nouveaux rejetons poussés sur le tronc desséché du figuier Ruminai, qui, huit cent quarante ans au- . paravant avait prêté son ombrage à Romulus et à Remus, ne • sont qu'un pauvre petit prodige à côté de ceux-là.

C'est que la Judée et la Chaldée sont les terres classiques des miracles, des prophéties et de l'astrologie. « La juive, dit « le poète Juvénal, tremblante, mendie mystérieusement à «l'oreille; c'est l'interprète des lois de Solymes, la grande « prêtresse du bosquet, la fidèle messagère du dieu tout-puisa saut. Elle aussi reçoit l'argent et en remplit sa main, mais

« moins généreusement. Les juifs vendent pour de la menue « monnaie autant de songes que vous en voudrez

• Mais on a plus de foi dans les Chaldéens : tout ce que dit « l'astrologue, on le croit émané de l'oracle d'Ammon; car « ceux de Delphes se taisent, et l'espèce humaine est condam-

• née à ne pouvoir dissiper les ténèbres de i'avenir. Cependant

• le plus fameux de ces Chaldéens est celui qui, souvent exilé,

• par son amitié perfide et ses tablettes vendues, contribua à la « mort d'un grand citoyen, du rival redouté d'Othon. De là la « foi en l'art de quiconque a eu aux mains des chaînes et a

• langui dans les prisons du camp prétorien. Nul astrologue, « s'il n'a été condamné, n'aura de génie. L'astrologue de génie a est celui qui a vu de près la mort, qui, non sans peine, a eu « le bonheur de n'être relégué que dans les Cyclades, et s'est « enfin échappé de la petite île de Sériphe. »

Quelle leçon pour les persécuteurs d'idées vraies ou fausses, de religions ou de superstitions, d'orthodoxies ou d'hérésies ! La persécution grandit et divinise l'astrologie, la persécution rehausse les astrologues et leur met au front l'auréole glorieuse qui en fait des hommes divins. Ptolémée, l'astrologue, souvent exilé, revient à Rome de plus en plus puissant. Jean, l'apôtre, relégué à Pathmos, y écrit les sombres visions de l'Apocalypse, si toutefois l'Apocalypse est de lui, et non pas de l'hérésiarque Cérinthe, comme le croyait saint Dcnys d'Alexan- . drie. Un certain Pammène, fameux dans l'art des Chaldéens, et, à cause de son art, lié avec beaucoup de gens des classes les plus élevées, prédit à Ostorius Scapula et à Anteius un avenir brillant; cet horoscope les porte à convoiter l'empire, à conspirer contre Néron, qui les fait mettre à mort. Ce sont, avec les affranchis et les esclaves de son intimité, les astrologues qui excitent Othon à s'emparer de l'Empire, en lui annonçant qu'ils ont lu dans les astres que l'année sera glorieuse et illustre pour lui. Mais les astres se brouillèrent vite avec Othon ; car de nombreux prodiges, racontés par divers auteurs, suivant Tacite, annoncèrent sa mort. Ainsi, une apparition de forme surhumaine s'élança hors de la chapelle de

Junon. Par une journée calme et sereine, la statue du divin Jules se tourna d'elle-même de «l'occident vers l'orient. En Étrurie, un bœuf se mit à parler, comme jadis l'anesse de Balaam. « Enfin on observa dans ce temps de crédulité, en pleine paix, beaucoup d'autres prodiges dont on n'entend parler qu'aux époques de troubles et de terreur. »

« 0 honte ! s'écrie Tacite, au milieu des luttes civiles des « chefs éminents de Rome, un certain Marie, homme de la «plèbe des Boïens, ose tenter la fortune et provoquer les « armes romaines, en se donnant pour un envoyé des dieux. « Et déjà ce libérateur de la Gaule, ce dieu (car il s'était donné « ce nom), ayant soulevé huit mille hommes, entraînait dans

• sa révolte les campagnes du pays des Éduens, lorsque la « puissante cité des Éduens, avec l'élite de sa jeunesse et des « cohortes envoyées par Vitellius, dispersa cette . multitude

• fanatique. Fait prisonnier dans ce combat, Marie fut bientôt « livré aux bétes, et, comme elles ne le déchiraient pas, le « vulgaire stupide le croyait inviolable, jusqu'à ce qu'il fut tué « en présence de Vitellius. »

Ne croirait-on pas entendre l'acte d'un martyr, respecté par les lions et les tigres du cirque? Avec quelle facilité ce libérateur fait des prosélytes qui l'éièvent au rang des dieux! La tentative de Marie ressemble à une de ces bagaudies de paysans et d'esclaves que nous trouverons sous Dioclétien, et plus tard au cinquième siècle, du temps de Salvien.

Peu de temps après Marie, la Germanie avait sa Velléda, habilement exploitée et mise en scène par Civilis. Selon une antique coutume des Germains, des femmes avaient le don de prophétie, puis devenaient même de 'prophétesses déesses. La Velléda de Civilis, qui avait entraîné une partie de la Gaule dans sa rébellion, était une vierge de la nation des Bructères. Elle avait prédit aux Germains la fortune de leurs armes et le massacre des légions romaines. Sa prophétie accomplie, elle fut faite déesse. Elle fut rendue invisible pour inspirer plus de vénération. Elle habitait une tour élevée, et un Germain, choisi parmi ses proches, portait, comme un messager de sa divinité, ses conseils et ses oracles.

Cependant, Vespasien, général de l'armée de Judée, était sollicité à disputer l'Empire à Vitellius par les gens qui lui rapportaient les réponses des devins et les mouvements favorables des astres. «Lui-même n'était pas inaccessible à une

• telle superstition ; car bientôt, maître du pouvoir, il prit pour « conseil et pour devin un astrologue nommé Seleucus. D'an- « ciens présages lui revenaient en mémoire ; dans ses terres, « un cyprès très -élevé était tombé tout d'un coup, et, le len- « demam, se redressant à la même place, il verdoya plus « grand et plus touffu; grave et heureux présage, de l'avis « unanime des aruspices ! Mais quand il eut obtenu le triomphe, « le consulat, l'honneur de vaincre la Judée, le présage sembla

• avoir eu son accomplissement; et il crut lui-même que « l'Empire lui était destiné. Entre la Judée et la Syrie il est

• une montagne qu'on nomme le Carmel ; c'est aussi le nom « d'im Dieu. Ce Dieu n'a ni image ni temple ; telle est la traa dition antique; et on le révère seulement sur un autel. Ves- « pasien y offrit des sacrifices, alors qu'il caressait au fond de « son âme de secrètes espérances, et le prêtre Basilides ayant « examiné les entrailles des victimes, lui dit : — Vespasien, « quoi que tu projettes, soit de construire une maison, soit « d'agrandir tes domaines, soit d'accroître le nombre de tes « esclaves, il t'est donné un emplacement immense, de vastes « domaines, beaucoup d'hommes. — La renommée recueillait t ces oracles ambigus; c'était le principal sujet des conversa-

• tions du vulgaire, et un sujet de conversations d'autant plus

• fréquentes autour de lui, qu'on se plaît davantage à s'entre- « tenir avec quelqu'un de ses espérances. »

La flatterie prophétisait et rendait aussi des oracles. Un des nobles captifs de la Judée, Joseph, qui n'est peut-être autre que l'historien, prédit à Vespasien qu'il le délivrerait de ses chaînes, mais quand il serait devenu empereur. A Tégée, en Arcadie, par l'inspiration des devins, on déterra, dans un lieu consacré, des vases antiques sur lesquels se trouva une figure ressemblant trait pour trait à Vespasien. Vespasien fut donc proclamé empereur par les légions d'Orient. Mais comme l'autorité et la majesté manquaient encore au nouveau prince,

si inopinément nommé empereur, la thaumaturgie les lui donna. Nos rois ont bien guéri les écrouelles; Vespasien rendit la vue à un aveugle, et la force et la santé à un paralytique. Tacite et Suétone l'attestent. Voici comment le premier raconte ces miracles : « Pendant les mois où soufflent les mous- « sons d'été, lorsque Vespasien était retenu à Alexandrie, et « en attendait la fin pour prendre plus sûrement la mer, il se « fit beaucoup de miracles qui montrèrent la faveur du Ciel et « une certaine sympathie des divinités à l'égard de Vespasien. << Un homme de la plèbe alexandrine , bien connu comme « ayant perdu l'usage de ses yeux, se jette à ses genoux, le « suppliant avec des gémissements de guérir sa cécité. Il . « venait lui demander cette grâce par le conseil de Sérapis, « que cette nation, adonnée aux superstitions, adore par-dessus « tous les autres dieux. Il priait le prince de daigner arroser « de sa salive ses joues et les orbites de ses yeux. Un autre, « infirme de la main , — Suétone dit paralysé de la jambe : « peu importe pour le miracle , — par le conseil du môme « Dieu, priait César de le fouler sous son pied. Vespasien d'a- « bord de rire et de mépriser leur supplique; puis, comme ils c redoublaient d'instances, tantôt il redoutait de passer pour « superstitieux et ridicule, tantôt il était excité à espérer le « miracle par leurs prières et les encouragements des flat- « teurs. Enfin il enjoint à des médecins d'examiner si la cécité « et la paralysie de ces deux hommes sont curables par des « remèdes humains. Les médecins émirent diverses opinions : « l'un n'avait pas complètement perdu la faculté de voir la « lumière, et elle reviendrait si l'on écartait ce qui faisait obs- » tacle à son exercice; pour l'autre, ses articulations avaient « dévié, et elles pourraient être réintégrées dans leur état « naturel, si une force salutaire leur était appliquée. Peut-être « les dieux avaient-ils à cœur cette guérison, et avaient-ils élu « le prince pour l'opérer. Enfin, la gloire d'une telle cure ob- « tenue reviendrait entièrement à César; si le succès ne cou- « ronnait pas l'entreprise, tout le ridicule en retomberait sur « ces misérables. — Donc Vespasien, convaincu que tout était « possible à sa fortune, et que rien n'était incroyable, d'un air

• riant, en présence de la multitude dans l'attente, exécute

• les ordres du dieu. Aussitôt la main reprit son usage, et le

• jour réapparut aux yeux de l'aveugle. Maintenant encore

• des témoins oculaires racontent ce double miracle, alors « qu'ils n'ont plus aucun intérêt à mentir. »

Jamais thaumaturge eut-il un évangéliste plus digne de foi et mieux renseigné que le grave Tacite? Jamais le grand argument appliqué aux miracles, l'absence d'intérêt de ceux qui les racontent pour en avoir été témoins de visu, se présenta-t-il avec plus de force? Tacite tient ce récit de la bouche même de ceux qui ont vu les miracles de Vespasien, algrs que ces témoins n'ont aucun intérêt à plaire à Vespasien ou à ses fils qui ne sont plus. Si cet argument suffisait à la raison et à l'histoire, il faudrait croire aux oracles de Sérapis et aux miracles de Vespasien; et pourquoi pas aussi à l'oracle de la Vénus de Paphos, consulté par Titus, et dont le prêtre Sostrate dévoila en secret l'avenir glorieux, mais si court, des délices* du genre humain?

Mais ces merveilles et ces prophéties, comme toutes celles qu'enregistrent les légendes religieuses, ne servent qu'à l'histoire de l'esprit humain, naturellement faible et enclin à prendre ses rêves métaphysiques pour des réalités. Et c'est, à mon avis, la partie la plus intéressante et la plus utile de l'histoire générale de l'homme, que celle qui nous apprend sur quel échafaudage aérien et fragile de merveilleux se fondent des croyances religieuses , qui gouvernent les nations pendant une longue série de siècles.

Vespasien, ce faiseur de miracles, si accessible à la superstition, n'osa pourtant croire à sa divinité. Car je ne puis m'imaginer que ce fut sérieusement, qu'aux premières atteintes de la maladie dont il mourut, il disait : « Je crois bien que je deviens dieu ! » Ut puto, Deus fio!

Sous le règne de son fils Domitien, l'astrologie qui continue à maintenir son influence dans la société romaine, eut aussi son martyr illustre, dont Suétone nous a gardé le nom et le souvenir; et peut-être y en eut-il d'autres dont les actes ou n'ont pas été écrits, ou se sont perdus. L'empereur demanda à

l'astrologue Asclétarion de lui révéler comment il finirait sa vie et son empire. L'astrologue lui répondit qu'il serait bientôt déchiré par des chiens. Domitien punit de mort la prophétie d'Asclétarion, mais la prophétie ne s'en accomplit pas moins.

Trajan, cet excellent empereur romain, qui ne se montra pas très-favorable aux superstitions étrangères, fut jugé digne par ses dieux d'être sauvé miraculeusement du tremblement de terre d'Antioche. Dans cette épouvantable catastrophe qui ruina la ville et causa la mort d'un grand nombre d'habitants, il fut enlevé par la fenêtre de la maison qu'il habitait. Un être surhumain s'approchant de lui l'emporta à travers les étroits espaces laissés libres par l'écroulement des maisons et des édifices.

Son successeur, Adrien, loin de repousser l'astrologie et la magie, fut, selon l'historien Mari us Maximus, si savant dans la première de ces sciences, qu'il écrivit à l'avance et jour par jour tous les actes de sa vie jusqu'à l'heure de sa mort; et Dion Gassius rapporte, qu'étant malade de l'hydropisie dont il mourut, il fit sortir par des arts magiques et des enchantements l'eau qui gonflait sa peau. Par malheur l'eau revint vite et finit par le tuer. Cependant, quoiqu'il ne put se guérir radicalement lui-même, Adrien faisait des miracles et guérissait les autres.

Las de souffrir, malade d'esprit et de corps, le vieil empereur voulait se suicider. Survient à la cour une femme qui prétend avoir été avertie en songe de conseiller à Adrien de ne pas se tuer, parce qu'il se rétablirait; et comme elle n'avait pas obéi à l'ordre du ciel, elle était devenue aveugle. Un nouveau songe lui avait enjoint de venir donner ce conseil à l'empereur, et de lui baiser les genoux, lui promettant qu'elle recouvrerait la vue. En effet, ayant accompli sa vision, elle recouvra la vue en se lavant les yeux avec l'eau qui était dans le temple d'où elle était venue.

Il vint aussi de Pannonie un aveugle de naissance vers Adrien, qui souffrait de la fièvre; Adrien le toucha, et, cela fait, l'aveugle vit la lumière, et la fièvre de l'empereur cessa.

H est vrai que Spartien traite de fables ces récits de Marins Maximus, le plus verbeux des historiens, dont les volumes sont pleins de mythes et de contes, selon le témoignage de Vopiscus. Mais Spartien, et Vopiscus lui-même, qui appelle ce Marius Maximus un historien mythique (mythistoricus), racontent des faits tout aussi étranges et fabuleux que les miracles d'Adrien.

Rien n'égale pourtant, je dois le dire, le prodige dont l'Arabie fut le théâtre sous le règne d'Antonin le Pieux. En Étrurie, des essaims d'abeilles avaient rempli ses statues; une étoile chevelue apparut dans le ciel; il naquit un enfant à deux têtes, une femme accoucha de cinq enfants d'une seule et même couche ; en Mœsie, il poussa de l'orge au sommet des arbres. Mais qu'est-ce que ce menu fretin de terribles prodiges auprès du prodige grandiose du grand serpent d'Arabie. Sa tête était surmontée d'une crête, sa taille était extraordinaire, et il se mangea lui-même depuis le bout de la queue jusqu'au milieu du corps. C'est Capitolin qui l'affirme dans sa biographie d'Antonin, et comment ne pas croire Capitolin?

Tout philosophe qu'il était, Marc-Aurôlc n'en faisait pas moins des miracles, toujours d'après le témoignage du véridique historien déjà cité. Par ses prières, cet empereur fit tomber du ciel la foudre sur les machines de guerre des ennemis; par ses prières, il fit tomber du ciel la pluie pour soulager ses soldats qui souffraient de la soif. — Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, disent les chrétiens. Ce miracle est à nous. « Car si on veut chercher les « lettres de Marc-Aurèle, ce sage empereur, il y rend témoi- « gnage de la pluie que les soldats chrétiens obtinrent par « leurs prières pour apaiser la soif de son armée en Germat nie. » Nous n'avons pas les lettres de Marc-Aurèle dont Tertullien parle ici, dans ce passage de son Apologie. Mais nous pensons que voilà un miracle bien disputé, et, en présence du dissentiment profond qui divise Tertullien et Capitolin, nous nous garderons bien de décider si la pluie, qui tomba si à propos pour les soldats de Marc-Aurèle, fut païenne ou chrétienne.

Le règne de Commode eut aussi sa comète; mais, présages plus effrayants, on vit dans le Forum les traces des pas des dieux qui s'en allaient. Janus Geminus s'ouvrit de lui-môme, comme le temple de Jérusalem; la statue de marbre d'Anubis parut se mouvoir d'elle-même, et la statue d'airain d'Hercule sua pendant plusieurs jours. Vers les derniers temps du règne de Commode, lorsque la haine grandissait contre lui, un de ses généraux, Septime Sévère, fut accusé, en Sicile, d'avoir interrogé les devins et les Chaldéens pour savoir s'il aurait un jour l'empire. Renvoyé devant le tribunal des préfets du prétoire, il fut acquitté et le calomniateur mis en croix. L'accusateur n'eut peut-être que le tort de ne pas bien faire sa preuve; car Septime Sévère était très -savant en astrologie, comme la plupart des Africains, et, devenu empereur, il écrivait à Juvénal, son préfet du prétoire : « U me semble étrange, mon bien « cher Ju vénal, que notre Geta doive être un jour divus, alors « que je ne vois rien d'impérial dans son horoscope. » Sévère ne se trompait pas, et Bassien Caracalla, son fils, se chargea d'accomplir la prophétie. Il tua Geta avant que celui-ci eut régné, mais il le fit Dieu. « Qu'il soit dieu, disait-il en faisant un atroce jeu de mots, pourvu qu'il ne vive pas. SU divus dum non ait vivus.

Les Italiens n'étaient pas moins superstitieux que les Africains et leur compatriote Septime-Sévère; car son prédécesseur, Didius Julianus, ce sénateur romain qui acheta l'Empire à l'encan, poussa la démence jusqu'à avoir recours aux mages pour calmer la haine et le mépris de la plèbe, et apaiser les révoltes des prétoriens. Ces mages immolèrent des victimes qui ne convenaient pas aux rites des Romains, et firent des incantations profanes. Didius Julianus eut surtout recours à celles qui se pratiquent avec un miroir, dans lequel des enfants, les yeux bandés, voient par le sommet de la tête. Un enfant à seconde vue vit alors, dit-on, dans le miroir magique consulté par l'éphémère empereur, l'avènement de Septime Sévère.

Mais hâtons -nous d'arriver à Élagabal et à son cousin Alexandre Sévère. La magie, l'astrologie, toutes les religions et les superstitions étrangères régnent et triomphent. Seule-

ment Élagabal veut être le souverain pontife de tout cela ; les autres dieux ne doivent être que les ministres, les cubiculaircs et les esclaves de sa Pierre noire. Il eut la pensée de transférer dans son temple les religions des Juifs et des Samaritains, et la dévotion chrétienne, afin que le sacerdoce de son dieu-soleil apprît le secret et les mystères de tous les cultes et les gouvernât. On le vit lui-même grimacer et faire des contorsions parmi les fanatiques circoncis (prœcisos?), se lier les parties génitales,*je ne sais dans quel but. Il arriva d'Orient entouré de mages; et quand à Rome il immolait, dit-on, des victimes humaines, choisies parmi les enfants des plus nobles citoyens, toutes sortes de mages assistaient à l'inspection des entrailles de ces pauvres petites créatures. Quant au culte païen de Rome, il tenta de l'abolir; il en profana les rites, voulut éteindre le feu sacré de Yesta, viola des vestales, et prétendit imposer sa Pierre noire à tout l'univers, comme la divinité souveraine.

Évidemment l'Orient l'emporte, et les temps sont proches où la religion la plus morale, la moins en désaccord avec la raison humaine va s'imposer à l'univers. Déjà cette religion a fait d'immenses progrès dans la société romaine. Marnée, mère de l'empereur Alexandre, avait accompagné son fils à Antioche; comme elle avait de la religion et de la curiosité, ayant entendu parler d'Origène, le plus grand des docteurs du Christianisme, elle lui envoya une escorte et le fit venir à sa cour. Origène demeura longtemps auprès d'elle et lui montra par ses discours la gloire du Seigneur et la puissance de sa doctrine. La prédication d'Origène à la cour de Marnée fut probablement la cause de l'introduction du Christ dans la chapelle d'Alexandre Sévère. Mais ce n'était pas assez de la tolérance éclectique de ce bon jeune homme; pour gouverner l'espèce humaine, pour s'imposer à toutes les consciences, pour étouffer toutes les hérésies, il faut à une religion le bras séculier armé du glaive, il faut un Constantin, un Théodose, un Philippe II, un Louis XIV, des persécuteurs. Puis, l'unité factice de religion et de croyances se brise entre leurs mains, ou entre les mains de leurs successeurs, et la

persécution même a donné de la force et de la consistance aux hérésies, aux religions persécutées.

Alexandre Sévère était prédestiné à devenir très-religieux et très-croyant, trop peut-être, puisque toutes les religions à la fois lui étaient bonnes. Il était né dans un temple, et le jour où il vint au monde une vieille offrit à sa mère un œuf de palombe couleur de pourpre; d'où les aruspices conclurent qu'il serait empereur, mais peu de temps. Le portrait de Trajan qui était au-dessus du lit de sa mère tomba sur ce lit pendant que Marnée accouchait dans le temple. Enfin il eut pour nourrice une femme appelée Olympias et pour père nourricier un paysan du nom de Philippe. Quel trait de ressemblance avec Alexandre le Grand ! Il devint habile astrologue, et favorisa l'astrologie au point que les astrologues enseignèrent publiquement, et professèrent leur art à Rome. D fut si habile aruspice, si grand ornéoscope qu'il surpassa et vainquit les aruspices vascons, et les augures d'Espagne et de Pannonie. Aussi les habitants d'Antioche, d'Alexandrie et d'Egypte l'a- - vaient-ils surnommé avec raillerie le Syrien archisynagogue et archi prêtre.'

Alexandre avait parmi ses plus intimes amis l'astrologue Tlirasybule qui lui prédit qu'il périrait par l'épée d'un barbare. L'empereur s'en réjouit, croyant mourir en guerrier dans un combat; mais ce fut un bouffon germain qui le perça de son épée; ainsi s'accomplit la prophétie.

Aurélien essaya de rendre la vie à la vieille religion des Romains qui se mourait. U écrivit au Sénat pour lui enjoindre de consulter les livres sybillins : « Je m'étonne, Pères saints, « que vous ayez hésité si longtemps à ouvrir les livres sybil- « lins, comme si vous délibériez dans une église de chrétiens,

• et non dans le temple de tous les Dieux. Faites-le donc, et « par la chasteté des pontifes, par de solennelles cérémonies,

• venez en aide au prince qui lutte pour les nécessités pu- « bliques. Que les livres soient examinés; que toutes les céré- « monies qu'on aurait dû faire soient célébrées. Je ne refuse « pas, au contraire, j'offre volontiers tous les frais, les cap- « tifs de toutes nations, toutes sortes d'animaux royaux; car il

« est heau de vaincre avec le secours des dieux; c'est ainsi « que nos aïeux ont achevé de grandes guerres commencées

c de cette façon »

Mais ni les livres sybillins, ni la persécution ne purent rajeunir les dieux et les cultes décrépits de Rome. Les dieux nouveaux, les religions nouvelles ont effacé leur prestige, et Aurélien lui-môme subit l'influence des divinités de création récente. La ville de Tyane lui avait fermé ses portes. Dans son courroux il s'écria : « Je ne laisserai pas un chien dans cette ville ! » Un traître nommé Héraclammon la lui livre, et l'empereur l'aurait détruite, sans l'intervention du vénérable Apollonius de Tyane. « Ce vieux philosophe, dit Vopiscus, «ce sage si célèbre, véritable ami des dieux, honoré lui-

• môme comme un dieu, apparut tout à coup à Aurélien au « moment où il rentrait sous sa tente, et lui parla ainsi en « latin pour que le César pannonien put l'entendre : « Auré- « lien, si tu veux vaincre , tu ne dois pas songer à massacrer « mes concitoyens. Aurélien, si tu veux rester empereur, abs- « tiens-toi du sang des innocents. Aurélien, sois clément, si tu ■ veux vaincre. » Aurélien connaissait beaucoup de choses du « vénérable philosophe et avait vu son image dans un grand « nombre de temples. Enfin, étonné d'abord, il lui promit une « image, des statues et un temple, et revint à de meilleurs

• sentiments.

« Voilà ce que j'ai appris, poursuit Vopiscus, de la bouche « d'hommes graves, et ce que j'ai lu dans les livres de la « bibliothèque ulpienne ; et la majesté d'Apollonius m'y a fait « ajouter foi. Quoi de plus saint, en effet, que cet homme, quoi « de plus vénérable, de plus illustre parmi les hommes ! Il « rendit la vie aux morts; il fit et dit bien des choses surhu- « maincs; que ceux qui veulent les connaître lisent les livres « grecs écrits sur sa vie. Moi-môme, si je puis vivre assez pour « cela, et s'il plaît à ce héros de me continuer sa faveur, je « raconterai brièvement ses faits et gestes, non qu'ils aient « besoin de ma parole, mais pour que les choses merveilleuses

• soient célébrées par tous les hommes. »

Aurélien, pressé par ses soldats d'accomplir sa promesse et

de leur livrer la ville de Tyane à saccager et à détruire, leur répondit : « J'ai dit que je ne laisserais pas un chien dans cette « ville; tuez tous les chiens. » Belle parole du prince, s'écrie son biographe, au sujet de ce massacre de chiens innocents qui sauve les concitoyens d'Apollonius.

C'est à travers toutes ces religions et ces superstitions, ces cultes et ces dieux anciens qui s'en vont, et ces cultes et ces messies nouveaux qui surgissent, que le Christianisme fait son chemin et conquiert le monde. L'idée messianique éparpillée dans tout l'Orient, surtout vivace eu Judée d'où elle est originaire, s'incarne dans le culte des chrétiens. Les miracles qui forment son escorte éblouissent et persuadent les simples et les crédules; la supériorité relative de sa morale attire les sages. Un mystique enthousiasme se met de la partie, et le sang des martyrs devient une semence de chrétiens. Ce sont ces progrès de la religion chrétienne que nous allons suivre jusqu'à l'avénemcnt de Constantin.

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