CHAPITRE XVI
Saul le'Persécuteur, apôtre des Gentils. — Première division. — L'évangile du Prépuce et l'évangile de la Circoncision. — Premier concile. — L'apôlre Paul. — Le communisme tourne à la débaucbe. — Les Nicolaïtes. — Premiers schismes. - Guerre à la philosophie et au libre examen. - Abondance de miracles et de prophéties. - La hiérarchie des saints, selon Paul. - Le don des langues. — Dissensions dans les Agapes ou repas d'amour. — Les Cbréilens confondus avec les Juifc dans la haine du genre humain. — La société des saints se sépare de la société romaine. — Le Christianisme répond aux besoins religieux de l'époque où U fut fondé.
Cependant l'Église, d'origine judaïque, n'a encore d'adeptes que parmi les Juifs, et ne s'étend pas au delà de la Judée, la Galilée et le pays de Samarie. Mais Saul, le persécuteur, le complice de la lapidation du diacre Étienne, a une vision sur la route de Damas, et se convertit. Revenu à Jérusalem, il tente de se joindre aux disciples qui l'écartcnt avec crainte et défiance, doutant de la sincérité de sa conversion. Alors Barnabé le conduit aux apôtres, leur raconte comment sur la route il a vu le Seigneur, qui lui a parlé; et Paul, admis dans l'Église, apporte dans la prédication toute l'ardeur qu'il avait mise dans la persécution. Il enseigne l'Évangile aux Gentils, et discute avec les Grecs; et comme ils cherchaient à le tuer, les frères le conduisirent à Césarée, puis l'envoyèrent à Tarse, si pairie. Pierre lui-même prêche l'Évangile aux Gentils, et
les frères circoncis, admis d'abord seuls dans l'Église, lui en font des reproches. « Pourquoi, lui disent -ils, as-tu visité des hommes ayant leur prépuce, et as -tu mangé avec eux! » Il leur répond que c'est la volonté de Dieu. En effet, déjà les frères exilés vers le temps de la persécution dont Étienne fut victime se sont dispersés en Phénicie, dans l'Ile de Chypre, à Antioche, n'annonçant la parole du Christ qu'aux Juifs. Mais des disciples cypriotes et cyrénéens, venus à Antioche, y ont annoncé Jésus-Christ; et beaucoup de Gentils se sont convertis. L'Église de Jérusalem envoie donc à Antioche Barnabé, qui emmène Paul avec lui. Avec l'apôtre des nations, le Christianisme élargit son rôle et son domaine; il aspire à la catholicité. Ce sont, à Antioche, les disciples de Paul et de Barnabé, qui les premiers preiment le nom de chrétiens, vers l'an 41 de notre ère, sous le règne de Claude.
Les Juifs se montrant assez généralement rebelles à la doctrine é\angélique, Paul se tourne vers les Gentils, et, véritable fondateur du Christianisme, le sépare du Judaïsme d'où il tire son origine. Cette première révolution dans l'Église ne se fait pas sans vives discussions. Pierre était venu à Antioche, et d'abord, sous l'influence de Paul qui prétendait tenir la révélation de son évangile de Jésus -Christ même, « il mangeait . « avec les Gentils; mais quand furent arrivés les envoyés de « Jacques (frère du Seigneur), il s'en éloigna et s'en sépara « par crainte de ceux qui étaient de la circoncision. Et les t autres Juifs usèrent comme lui de cette dissimulation , si « bien que Barnabé était entraîné par eux dans leur hypocri- « sie. Mais quand je vis, écrit Paul à l'Église des Galates, qu'ils a ne marchaient pas droit à la vérité de l'Évangile, je dis à « Céphas, devant tous les fidèles : « Si loi qui es Juif tu vis « comme un Gentil et non comme un Juif, pourquoi forces-tu « les Gentils à judaïser? » Pierre, une des colonnes de l'Église, n'osa résister au fougueux apôtre des nations, qui s'était attribué l'évangile du Prépuce, laissant aux apôtres l'évangile de la Circoncision. En vain les frères, zélateurs de l'ancienne loi, disaient : « Hors de la circoncision, selon la loi de Moïse, avec le prépuce, point de salut! » En vain ils soulèvent contre Pau^
et Bamabé une sédition violente qui ébranle la foi de ce dernier et le jette dans une dissimulation hypocrite, c'est le prépuce qui l'emporte sur la circoncision. Paul et Barnabé montent à Jérusalem vers les apôtres et les anciens (les prêtres, îrpEffSvrtoovç) pour leur soumettre cette grave question. Pierre et Jacques, en face de l'indomptable volonté de Paul, sont d'avis qu'il ne faut pas contraindre les Gentils à la circoncision, et leur imposer un joug si difficile à porter. Les trois colonnes de l'Église juive, Jacques, Céphas et Jean, donnent la main en signe d'alliance aux deux apôtres de l'Église chrétienne des Gentils d'Antioche. A ceux-ci les nations, aux autres les circoncis. Ce premier concile des apôtres et des anciens frères écrit aux Chrétiens gentils d'Antioche, de Syrie et de Cilicie : « Le Saint-Esprit et nous avons décrété de ne vous « imposer aucun fardeau, si ce n'est des choses nécessaires; « de vous abstenir de viandes d'animaux immolés aux idoles, « de sang, de viandes de bétes étouffées et de fornication, d
Pierre, qui, à Antioche, avait été si vivement gourmandé et réprimandé par Paul, de son côté écrivait aux fidèles que le très -cher frère Paul qui leur envoie des épîtres, selon la sagesse qui lui avait été donnée, y disait des choses bien difficiles à comprendre, que les ignorants et les gens de peu de foi dépravent, comme ils font des autres écritures. Mais qu'importe a Paul l'opinion de Pierre; il a le véritable Évangile de Christ, qu'il ne tient pas de l'homme, mais de la révélation même de Christ. Après sa conversion, il n'a pas jugé à propos de venir à Jérusalem vers les apôtres ses prédécesseurs dans l'Église; il est allé en Arabie communiquer avec le fils de Dieu. Ce n'est qu'au bout de trois ans qu'il est venu passer quinze jours chez Pierre, à Jérusalem. Il n'a vu que lui et Jacques, frère du Seigneur. Inconnu aux Églises de Judée qui étaient en Christ, il s'est mis à prêcher son Évangile. Malheur à qui ose y changer quelque chose ! « Quand nous-même, écrit- « il aux Galates, ou un ange du ciel, nous vous prêcherions « un autre Évangile que celui que nous avons prêché, ana- • thème sur l'ange ou sur nous!... Anathème sur quiconque «vous évangéliserait autrement!... Car je vous fais savoir,
« frères, que l'Évangile que je vous ai évangélisé n'est pas se- « Ion l'homme! » Aussi comme il tance ces Galates insensés qui passent si facilement de sa doctrine « à un autre Évangile, a qui n'en est pas précisément un autre, mais le fait de gens « qui les troublent et veulent renverser l'Évangile de Christ. »
Toute cette épître aux Galates témoigne de la foi profonde de Paul dans l'infaillibilité de son Évangile, et de son ardeur à repousser le Judaïsme que l'Église de Judée préconise. U traite de faux frères et déclare anathèmes ceux qui ont engagé ses Galates à se faire circoncire. « Voilà ce que moi, Paul, je vous dis, Paul apôtre, non de la part des hommes ni d'aucun homme, mais de la part de Jésus-Christ, et de la part de Dieu le père qui l'a ressuscité des morts : « Que si vous êtes circoncis, Christ ne vous servira de rien! • « Voyez, ajoute-t-il, quelle longue lettre je vous ai écrite de ma main. »
Quelle lettre, en effet! comme elle donne une idée complète du fougueux apôtre qui ne s'est jamais soumis à ceux qui l'ont précédé dans l'Église, qui accuse Barnabé d'hypocrisie et Pierre d'une lâche dissimulation, qui se pose en prophète, en révélateur, en ange de Dieu, et repousse les judalsants qui viennent dans sa moisson de Gentils convertis pour y couper des prépuces, selon la loi de Moïse. A la contradiction il répond par des anathèmes. D a le fanatisme qui fait les persécuteurs et les fondateurs de religions. Il a d'abord étudié la loi de Moïse sous Gamaliel, et l'a défendue à outrance. C'est lui qui poursuit les disciples du Christ, et qui garde impassible les vêtements du diacre Étienne, pendant que la multitude fanatisée le lapide. Devenu disciple lui-même, il pousse le zèle plus loin que personne. Placez cet homme dans un autre milieu, à une autre époque, parmi un peuple guerrier; mettez-lui le glaive en main, il s'appellera Mahomet. C'est Barnabé qui l'a présenté aux apôtres; avec lui, il a prêché bien des années; mais Barnabé veut prendre Marc pour compagnon, et Marc déplaît à Paul qui ne l'estime pas assez zélé ; et la discorde se met entre les deux amis. Tant il est vrai que les hommes ont beau se dire infaillibles, prétendre s'être élevés jusqu'au septième ciel dans le ravissement de l'extase, avoir reçu du Christ lui-même
ou de Dieu le père la révélation complète de son Évangile, le don des langues, des prophéties et des miracles, en un mot tous les attributs de la sainteté, dès qu'on les examine de près et un peu attentivement, on s'aperçoit qu'ils sont restés hommes et qu'ils traînent à leur suite le cortège des faiblesses et des passions humaines. Or, si les saints et les apôtres sont ainsi, que sera-ce du commun des fidèles?
La question du prépuce trouble les consciences, agite les Eglises et soulève une sédition dans l'Église d'Antioche. Le communisme tourne aisément à la débauche; les agapes des fraternités et les rapprochements de la vie commune sont de puissantes excitations à la luxure. A Corinthe, la ville des arts et des courtisanes, Paul apprend que règne la fornication parmi les frères, et une fornication telle qu'elle n'existe pas parmi les Gentils; car l'un d'eux a un commerce criminel avec la femme de son père, sans que pour cela on l'ait chassé de l'Église. Du haut de son rocher de Pathmos, Jean fulmine des anathèmes contre les fornications des Églises de Pergame et de Thyatire. « Écris à l'ange de l'Église de Pergame. Voici ce que dit celui qui a le glaive aigu à deux tranchants. Je sais où tu habites, où est le trône de Satan. Tu gardes mon nom et tu n'as point renié ma foi, môme aux jours où Antipas, mon fidèle martyr, fut tué au milieu de vous où habite Satan. Mais j'ai contre toi un petit grief : c'est que tu as dans ton sein des gens qui suivent la doctrine de Balaam, lequel enseigna à Balak à jeter le scandale parmi les enfants d'Israël, en leur faisant manger des viandes offertes aux idoles, et en les engageant à se livrer à la prostitution. Ainsi, tu as aussi, toi, des
gens qui suivent la doctrine des Nicolaïtes Écris à l'ange
de l'Église de Thyatire : Je connais tes œuvres, ta charité,
ta foi, ton zèle pour le ministère, ta patience, et tes dernières œuvres plus grandes que les premières. Mais j'ai contre toi un petit grief, c'est que tu souffres que cette femme, cette Jezabel, qui se dit prophétesse, apprenne à mes esclaves à suivre l'erreur, à manger des viandes consacrées aux idoles et à se livrer à la prostitution. Et je lui ai donné du temps pour qu'elle changeât de sentiments, et elle ne veut pas cesser sa prostitu-
lion. Voici donc que je vais la jeter sur le lit , et mettre dans une grande affliction ceux qui commettent l'adultère avec elle, s'ils ne cessent pas de se livrer avec elle à ses œuvres. Et je ferai mourir ses enfants, afin que toutes les Églises sachent que je suis celui qui sonde les cœurs et les reins »
Ainsi, ce petit grief de la fornication et de la prostitution entre frères avait été érigé en doctrine par Nicolas, et par la prophétesse qui séduisait l'Église de Thyatire. La communauté de toutes choses avait produit sa conséquence fatale , la communauté des femmes, communauté réprouvée par Jean qui hait les disciples de Nicolas, mais qui n'en souillait pas moins les agapes de certaines églises, comme Pergame, Corinthe Thyatire, Sardes, où si peu de fidèles n'ont pas souillé leurs vêtements, Laodicée, si tiède que le Seigneur menace de la vomir de sa bouche. Pierre gémit aussi du succès des faux docteurs et des faux prophètes qui entraînent beaucoup de croyants « à se livrer aux débauches, en sorte que par eux la voie de la vérité sera blasphémée ; à suivre la concupiscence de la chair, et mépriser l'autorité, à rechercher la volupté comme le bonheur de chaque jour, et à faire de leurs agapes avec les fidèles des festins de plaisir ; en un mot à quitter la droite voie pour s'égarer dans la voie de Balaara, et se livrer aux adultères et aux fornications. » Ils ressemblent au chien qui retourne à son vomissement, à la truie qui, après avoir été lavée, va de nouveau se vautrer dans la fange.
Les divisions , les discordes et les schismes éclatent dans les Eglises sur les questions de doctrine et de croyance aussi bien que sur les questions de morale. Déjà l'Évangile du Prépuce, nous venons de le .voir, a failli se séparer de l'Évangile de la Circoncision. Le judaïsme de Pierre et de Jacques a cédé au Christianisme de Paul et de Barnabé, sans cependant abdiquer ; et si le judaïsme vient troubler l'Église des Galates, Paul le repousse avec indignation. D faut aussi qu'au nom du Christ, il supplie les frères de Corinthe de ne pas souffrir de schisme parmi eux. « Mes frères, leur écrit-il, j'ai appris qu'il y a des « dissensions parmi vous. Voici ce que j'entends, c'est que « chacun de vous dit : Moi je suis disciple de Paul, moi d'A-
• polios, moi de Céphas, moi de Christ! Christ est-il divisé? « Est-ce que Paul a été crucifié pour vous? est-ce que vous « avez été baptisés au nom de Paul? » Il s'élève avec force contre ceux qui falsifient la parole de Dieu; contre les faux apôtres ouvriers de fraude, qui se transfigurent en apôtres de Christ, comme Satan s'est transfiguré en ange de lumière. Il exhorte vivement les Éphésiensà n'avoir qu'un Seigneur, une foi, un baptême, à conserver l'unité de l'esprit dans l'union de la paix. Il prémunit les habitants de Colosses contre le judaïsme qui voudrait leur imposer une autre circoncision que celle qui leur a été faite sans le secours des mains , la circoncision de Christ qui est le dépouillement de la chair ; contre quiconque vainement enflé de l'esprit de sa chair, enseigne ce qu'il n'a pas vu, et tente de les séduire par l'humilité et la religion des anges ; enfin et surtout contre quiconque les trompe par la philosophie, et une vaine fourberie, selon la doctrine des hommes et les principes du monde, et non selon Christ. La philosophie! voilà l'ennemi que Paul l'apôtre et le thaumaturge déteste le plus. Il sait qu'il faut qu'il y ait des hérésies (nam oportet hweses esse.) Mais l'hérétique a été un croyant fidèle. « Évite-le, dit-il à Titus, mais seulement après une ou deux réprimandes. » Quant à la philosophie, quant aux philosophes qui suivent la tradition du savoir humain, il faut les écarter de l'Église et ne jamais les y laisser pénétrer. La tradition de Paul, l'Évangile de Paul, voilà ce que les frères doivent admettre uniquement, sous peine d'être déclarés anathômes et livrés à Satan. « Frères, écrit-il aux Thessaloniciens, « nous vous enjoignons, au nom de Notre-Seigneur Jésus- « Christ d'éviter tout frère marchant au milieu de vous, et prê- « chant, sans être ordonné, et sans suivre la doctrine reçue de « nous. Car vous savez comment il faut nous imiter. » Malheur aux naufragés, tombés du vaisseau de la foi dont Paul tient le gouvernail, a Combats dans la bonne milice, dit-il à Timothée, « ayant la foi et mie bonne conscience. Quelques-uns repous- « sant la foi ont fait naufrage ; parmi eux sont Hymenœus et « Alexandre que j'ai livrés à Satan, afin de leur apprendre à « ne pas blasphémer. » « Ce sont des gens , lui dit-il dans sa
a seconde épître, dont les discours rongent comme la gano grène, qu'Hymenœus et Philetus qui se sont éloignés de la « vérité, en disant que la résurrection était déjà faite, et en « pervertissant ainsi la foi de quelques-uns. » Paul se plaint vivement à ce même disciple de ce que tous ceux qui sont en Asie se sont éloignés de lui , et entre autres Phygelus et Hermogènes. Presque à chaque page de ses épîtres, il recommande aux fidèles de ne pas se laisser séduire par des doctrines variées et étrangères, de ne pas se repaître d'aliments qui ne servent point à ceux qui les prennent, et de n'oublier ni la bienfaisance ni la communauté.
Jean l'apocalyptique ne réve de son côté qu'antéchrists. « Mes petits enfants, s'écrie-t-il , voici l'heure dernière , et « comme vous avez appris que l'antéchrist arrive, maintenant « aussi beaucoup d'antéchrists sont venus, d'où nous savons « que voici l'heure dernière. Ils sont sortis de nous, mais ils « n'étaient point de nous ; car s'ils eussent été de nous, ils se-
« raient restés avec nous Mes bien aimés, ne croyez pas à
« tout esprit, mais éprouvez les esprits pour savoir s'ils sont de « Dieu ; car beaucoup de faux prophètes sont venus dans le « monde. Voici à quoi se reconnaît l'esprit de Dieu : Tout esprit « qui confesse que Jésus-Christ est venu dans la chair, est de « Dieu ; et tout esprit qui divise Jésus n'est pas de Dieu ; c'est « l'esprit de l'antéchrist, dont vous avez entendu dire qu'il « vient, et qui déjà est dans le monde. >»
Tous ces faux prophètes et ces antéchrists, toutes ces fausses doctrines et ces hérésies, ces combats et ces luttes dont se plaignent Paul aussi bien que Pierre, Jacques aussi bien que Jean, ne prouvent pas que l'unité de croyance et de foi soit bien parfaite dans les Églises primitives; et ce sont des tableaux de fantaisie qui représentent l'Église catholique et apostolique naissante comme une collection parfaitement une et bomogène de saints et d'homme parfaits.
Jean l'Ancien, le prêtre (rrpia&mpoî) de l'Eglise, écrit à Gaîus, le fidèle bien -aimé : « J'aurais écrit à l'Église; mais Dio- « trephes qui, parmi les fidèles, ambitionne la suprématie, ne « nous admet point. C'est pourquoi, si je viens, je représente-
rai les actions qu'il commet, débitant de mauvais discours ■ contre nous, et non content de cela, non-seulement il ne « reçoit pas les frères, mais il empêche môme ceux qui les « veulent recevoir et les chasse de l'Église. »
L'apôtre Jude, résumant en quelque sorte ces lamentations sur les discordes et les fornications qui divisent et souillent l'Église naissante, accuse « ces hommes impies qui se sont « glissés parmi les fidèles, changeant la grâce de Dieu en «débauche et reniant le seul maître et seigneur, Jésus- « Christ. »
U rappelle Sodome et Gomorrhe, brûlées par le feu du ciel, pour s'être livrées à la prostitution, et avoir recherché les plaisirs contre nature. « Pareillement, ajoute-t-il, ceux-ci se « polluent et ne rêvent que les chairs ; ils méprisent l'autorité « et blasphèment la doctrine... Us blasphèment ce qu'ils ne « connaissent point, et en tout ce qu'ils connaissent physique- « ment comme les bêtes brutes, ils se corrompent. Malheur « à eux ; car ils ont marché dans la voie de Caïn, ils ont perdu « leur salaire par l'erreur de Balaam, et ils ont péri par la « rébellion de Goré. Ils sont dans les agapes des souillures, s'y « régalant sans crainte et s'y repaissant ; nuées sans eau « ballotées par les vents, arbres sans fruits, deux fois morts, « déracinés »
Ainsi, — c'est Jude qui l'atteste dans son épttre catholique, — non -seulement la rébellion de Coré Dathan et Abiron, contre l'autorité des apôtres et des anciens, non-seulement les fornications conseillées par Balaam se sont glissées dans les agapes des fraternités chrétiennes, mais Sodome et Gomorrhe même y ont recherché le'plaisir contre nature (ôjtûtw <rapxôç mpoç)
Il est vrai qu'en revanche les miracles y abondent, les prophètes y pullulent. Ce ne sont pas seulement les apôtres qui ont des visions ; « en ces jours-là, il vint de Jérusalem des prophètes à Antioçhe, et l'un d'eux, nommé Agabus, se levant, annonça par la révélation de l'Esprit, qu'une grande famine devait régner par toute la terre, laquelle arriva sous Claude. »
Dans ses pérégrinations, Paul, venant de Chypre, aborde à Tyr, où il demeure une semaine, avec les disciples qu'il y
rencontra. Là, ces disciples lui disaient par la révélation de l'Esprit, de ne pas monter à Jérusalem. Mais Paul n'en quitte pas moins Tyr pour se rendre à Ptolémaïs, puis à Césarée. 11 y reçut l'hospitalité avec ses compagnons de voyage, dans la maison de Philippe l'évangéliste , l'un des sept premiers diacres de l'Église. « Ce Philippe avait quatre filles vierges « qui prophétisaient. Comme ils demeuraient quelques jours, « arriva un prophète de Judée, nommé Agabus. Étant venu « vers Paul et les disciples, il prit la ceinlure de Paul, et s'en « étant lié les pieds et les mains, il dit : Voilà ce que dit l'Es- « prit -Saint: L'homme à qui appartient cette ceinture sera « lié ainsi à Jérusalem par les Juifs, et ils le livreront aux « mains des Gentils. »
Et les prophéties de l'illustre prophète Agabus, qui avait annoncé la famine sous Claude et l'arrestation de Paul, s'accomplirent et prouvèrent que l'Esprit parlait par sa bouche.
Au reste, le don de prophétie est tellement de l'essence de la religion naissante, que quiconque a la foi se met à prophétiser. 11 faut que l'apôtre Paul l'organise et le réglemente; il faut qu'il assigne aux prophètes leur rang dans l'Église.
« Dieu, dit-il, a placé au premier rang les apôtres, au second « les prophètes, au troisième les docteurs, puis les puissances « ou facultés (famine) ensuite les grâces des guérisons, les se- « cours, les directions, le don des langues, l'interprétation des « langues. Est-ce que tous sont apôtres ? Est-ce que tous sont « prophètes? Est-ce que tous sont docteurs? Est-ce que tous « ont des puissances ? Est-ce que tous ont des grâces de gué- « risons ? Est-ce que tous parlent ou interprètent les langues ? « Rivalisez donc pour atteindre aux grâces les meilleures, et « je vous montrerai encore une voie bien plus haute (1). »
« Il y a des grâces distinctes , mais le même Esprit ; il y a « divers ministères, mais le même Seigneur; il y a diverses « œuvres, mais le même Dieu, opérant tout en tous. A chacun «est donnée la manifestation de l'Esprit pour son utilité; à « l'un est donné par l'Esprit, le langage de la sagesse , à
(1) Paul, |« aux Corinthiens, C. 12, V. 28 et s.
« l'autre par le môme Esprit, le langage de la science (de la « gnose), à l'autre la foi dans le môme Esprit, à l'autre les « gracesdesguérisonsdanslemêmeEsprit.àl'autrela force des « puissances, à l'autre le don de prophétie, à l'autre le discer- « nement des Esprits, à l'autre le don, à l'autre l'interpréta- « lion des langues. Or, le même Esprit opère tout cela, choi- « sissant chacun selon qu'il lui plaît (4). »
« Rivalisez donc, ajoutc-t-il, dans les choses de l'Esprit, « surtout afin que vous prophétisiez. Car celui qui parle une «langue (mystérieuse) ne parle pas aux hommes, mais à « Dieu; car personne ne l'entend, mais il parle des mystères « a l'Esprit. Mais celui qui prophétise parle aux hommes pour « les édifier, les encourager, les consoler. Celui qui parle une « langue (mystérieuse) s édifie lui-même; celui qui prophé- « Use édifie l'Église de Dieu. Je veux donc que tous vous par- « liez des langues, mais surtout que vous prophétisiez; car il « vaut mieux prophétiser que parler des langues, à moins « qu'elles ne soient interprétées, afin que l'Église en reçoive « de l'édification. Et maintenant, frères, si je viens à vous, « parlant des langues, à quoi vous serai-je utile, à moins que « je ne vous parle ou en apocalypse ( en révélation ) ou en « prophétie, ou en gnose ou en doctrine ?
« Les êtres sans vie rendent aussi des sons, tels la flûte, la « cithare; mais s'ils ne rendent pas des sons distincts, com- « ment comprend ra-t-on les airs de flûte ou de cithare ? Et si « la trompette sonne des sons au hasard, qui se préparera à la « guerre? De même, si par la langue vous ne faites pas «entendre un langage ayant une signification, comment « saura-t-on ce que vous dites? Vous parlerez en l'air. 11 y a « dans ce monde une multitude de voix, et rien n'est sans « voix. Si donc j'ignore la signification de la voix, je serai « pour celui qui parle lui harhare, et celui qui parle sera un « harbare pour moi. Ainsi, vous, puisque vous rivalisez d'es- « prils, faites en sorte que ce soit pour l'édification de l'Eglise. « C'est pourquoi, que celui qui parle une langue, obtienne
(1) Paul, Sm« aux Corlntn., C. 14, V. 28 et sulv.
« par la prière de l'interpréter. Car si je prie en une langue, « mon esprit prie, mais mon amc est sans fruit. Quoi donc? je « prierai d'esprit, mais je prierai aussi de manière à être coni- « pris; je chanterai d'esprit, mais de manière à être compris. « Autrement, si lu bénis d'esprit, comment les simples qui « remplissent les assemblées diront-ils Amen à ta bénédie- « tion, puisqu'ils ne savent pas ce que lu dis. Sans doute, lu « dis bien ta bénédiction, mais les autres ne sont pas édifiés. « Je rends grâces à mon Dieu de ce que je parle votre langue « a tous. Mais j'aime mieux daus l'Eglise dire cinq paroles qui « soient comprises, afin que j'instruise aussi les autres, que dix
« mille paroles en langue (incomprise)
« Ainsi les langues sont un signe non aux croyants, mais « aux infidèles; la prophétie est un signe non aux infidèles, « mais aux croyants. Si donc l'Eglise entière s'assemble en un « même lieu, et que tous parlent des langues (mystérieuses), « surviennent des simples ou des infidèles, ne diront-ils pas « que vous êtes fous? Mais si tous prophétisent, survienne un « simple ou un infidèle, il est convaincu par tous, il est jugé « et reconnu par tous. Les secrets de son cœur sont mis a «jour; et ainsi tombant sur sa face, il adorera Dieu, et il « publiera que Dieu est vraiment avec vous. Quoi donc, frères? « quand vous vous assemblez, chacun de vous a un chant, a « une instruction, a une révélation (un apocalypse) a une « langue, a une interprétation; que tout soit pour l'édifica- « tion. Si quelqu'un parle une langue (mystérieuse) que « deux ou trois au plus parlent, chacun à son tour, et qu'un <i fidèle l'interprète ! S'il n'y a point d'interprète, que celui « qui a une langue mystérieuse se taise et parle avec Dieu. « Que deux ou trois prophètes prennent la parole , et que les « autres jugent. Et si quelque chose est révélé à quelqu'un qui « est assis, que celui qui parlait avant se taise. Car vous « pouvez tous prophétiser l'un après l'autre, afin que tous « apprennent et que tous soient consolés. Et les Esprits des « prophètes sont soumis aux prophètes.Xar Dieu n'est pas un « Dieu de discorde , mais un Dieu de paix , comme je l'en- « seigne à toutes les Églises des saints. Quant aux femmes
« qu'elles se taisent dans les églises ; car il ne leur est pas « permis de parler, mais elles doivent être soumises, comme «le dit la loi. Si elles veulent apprendre quelque chose, « qu'elles interrogent à la maison leurs maris. Car c'est une « honte qu'une femme parle dans l'Église. La parole de Dieu «est-elle venue de vous, où est-elle seulement parvenue « jusqu'à vous? Si quelqu'un croit être prophète ou spirituel « qu'il reconnaisse que ce que je vous écris sont des comman- « déments du Seigneur ; et si quelqu'un est ignorant, il sera «ignoré. En résumé, Frères, rivalisez entre vous pour pro- « phétiscr, et n'empêchez pas de parler des langues incom- « prises. Que toutes choses se fassent avec ordre et bien- « séance (1). «
Certes, je ne me flatte pas d'avoir toujours parfaitement compris et traduit les rêveries apocalyptiques que Paul adresse aux Corinthiens, sous le titre pompeux de commandements du Seigneur. Il faudrait avoir plus que le don inférieur d'interprétation, le don de prophétie serait quelque peu nécessaire pour débrouiller clairement ces oracles sybillins. Or, il n'y a plus de prophètes dans la vieille Église de nos jours, et je ne me sens pas assez croyant pour prophétiser.
Mais vraiment, je le demande à tout esprit droit, à toute saine raison, n'y a-t-il pas, dans ce tableau de la primitive Église, tracé par Paul lui-même, son principal fondateur, de quoi humilier la raison humaine? Et les païens étaient-ils donc si coupables de considérer comme des maniaques ces sectateurs d'un Dieu crucifié, qui se réunissaient pour parler sans se comprendre, pour dire des mystères en langage inconnu, pour chanter des chants incompris, qui avaient besoin d'être interprétés même pour les Frères, ces illuminés, qui voulaient tous prophétiser à l'envi, et attribuer aux révélations de l'Esprit-Saint, leurs visions et leurs rêves, et les hallucinations de leurs cerveaux troublés par le fanatisme religieux? Quels sont donc vraiment les plus sages et les plus sensés de ces prophètes qui peuplent les églises, de ces révélateurs, de ces
(t) Paul 1" aux Corinthiens. C 14, V. 1 et sulv.
interprètes de mystères, ou de ces astrologues, de ces mages, de ces devins, pour la plupart Juifs, Chaldéens et Asiatiques, comme les premiers chrétiens, qui venaient enseigner l'avenir et dire la bonne ou la mauvaise aventure aux empereurs, aux sénateurs, aux chevaliers, aux matrones de Rome et à la plèbe de tout l'univers? Placez un sage, un Sénèque ou un Pline, au milieu d'une assemblée de prophètes, d'interprètes, de guérisseurs de maladies, se levant chacun à leur tour pour proclamer leurs prophéties, leurs apocalypses et leurs miracles, un tel spectacle ne soulèvera-t-il pas son indignation et son mépris? Et de quel. ridicule ne se couvrirait pas, de nos jours, un club d'illuminés qui aspireraient tous à prophétiser et à dévoiler les révélations de l'Esprit ?
Ajoutez à cela la débauche omnimode dans les églises, soit par entraînement et propension aux péchés de la chair, comme à Corinthe, soit par principe et par religion, comme à Pergame et à Thyalire. Il faut entendre Paul parler aux Corinthiens des agapes de leur communauté fraternelle, pour se convaincre que les belles couleurs sous lesquels on les a peintes sont de pure fantaisie.
« Quand vous vous rassemblez en église, j'apprends qu'il y « a des schismes parmi vous et j'en crois une partie ; car, i! « faut bien qu'il y ait des hérésies, afin que les fidèles éprou- « vés soient manifestés parmi vous. Donc quand vous ras- « semblez ainsi (divisés) ce n'est pas manger le repas du « Seigneur; car chacun se hâte de prendre d'avance son <■ propre repas pour manger, en sorte que l'un est affamé, « l'autre est ivre. N'avez -vous pas vos maisons pour y « manger et y boire? Ou méprisez - vous l'Église de Dieu, « et faites -vous honte à ceux qui n'ont rien? Que vous « dirai-je? Vous louerai-je? En cela je ne vous louerai pas !... « Donc, mes Frères, quand vous vous rassemblez pour man- « ger, attendez-vous les uns les autres; si quelqu'un a faim, « qu'il mange dans sa maison, afin que vous ne vous réunis- « siez pas pour votre condamnation. Je réglerai les autres « jioints quand je serai venu parmi vous (1). »
(I) imt aux Corinlh., C. xi, V. 18 cl suiv.
Hélas! riiommc est toujours l'homme, môme dans l'Église des saints. A peine l'Église est fondée, la Fraternité communautaire établie, les divisions éclatent, les riches méprisent l'assemblée et y font honte aux pauvres qui n'ont rien ; les gourmands arrivent les premiers, et sans attendre les frères, ne songeant qu'à manger et à boire, s'enivrent tandis que les autres restent afTamés et le ventre vide. De là des querelles, des dissensions au sein môme des agapes, ou repas d'amour.
Pour ce qui est des miracles, il est certain que l'Église en possède une collection plus complète que celles des religions auxquelles elle s'est substituée. C'est ce qui prouve, selon ses apologistes, sa supériorité et sa divinité. Il est fâcheux qu'ils ressemblent tant aux miracles de Vcspasien, d'Adrien, de Marc-Aurèlc, à tous les signes et les prodiges des païens, auxquels, Dieu merci, il est permis de ne pas croire. Les fervents, il est vrai, ppnsent qu'il y a miracles et miracles, oracles et oracles, les uns de Dieu, les autres du démon. Je ne saurais, pour mon compte, avec mes yeux d'homme de peu de foi, apprécier ces distinctions subtiles et vaporeuses. J'aime mieux rester sur la terre que tenter de m'élever dans ces régions pleines de nuages et de mystères, et confesser la faiblesse de ma raison, que lui faire violence et la contraindre à s'incliner devant des merveilles qu'elle n'admet pas.
Si la Synagogue, si le Judaïsme, se séparant des nations, les déclarant impures, s'étaitattiré leur mépris et leur animadversion, l'Église chrétienne, toute judaïque à l'origine, puis, alors même qu'elle prêche et recrute les Gentils, enseignant aux initiés à vivre d'une vie toute différente de celle de la société ambiante, à s'envelopper de mystères, à faire bande et société à part, pouvait-elle ne pas encourir la haine que les Juifs inspiraient particulièrement aux Romains? Entre les circoncis, disciples de Moïse, et les sectateurs de Christ, quelle différence notable y avait-il pour les païens? Les martyrs de Néron, que Tacite ose plaindre à cause de l'excès des supplices, n'en sont pas moins convaincus de haïr le genre humain et d'en être haïs. Tout ce qu'on imputait aux Juifs, on l'imputait aussi aux Chrétiens ; promiscuité monstrueuse daus leurs assera-
blées, révoltes, massacres, anthropophagie, superstitions odieuses. S'imagine-t-on que Titus, Trajan, Adrien, en rendant à la nation juive massacres pour massacres, extermination pour extermination, fissent une différence entre les Juifs et les chrétiens? Comme les Juifs, si les chrétiens affectaient une soumission apparente aux maîtres de la terre, en réalité ils se faisaient gloire entre eux d'être haïs du monde et de n'obéir qu'aux apôtres, aux anciens et à l'Esprit qui se révélait aux prophètes. Qu'on les en blâme ou qu'on les en loue , c'étaient des ennemis de l'Empire romain et de toutes les institutions sociales des nations.
« Frères, ne vous étonnez pas, disait Jean, que le monde « vous haïsse.» Paul écrit à ses Corinthiens : « Quoi! quela qu'un de vous ayant une affaire contre un autre, ose la « faire juger par les injustes et non par les saints? Est-ce que « vous ne savez pas que les saints jugeront le monde? Or, si le ■ monde doit être jugé par vous, êtes -vous indignes de juger « de plus petites choses ? Ne savez-vous pas que nous jugerons « les anges, et à plus forte raison les choses de la vie ? Si dont: o vous avez procès pour les choses de la vie, choisissez pour « juges les frères dont on fait le moins de cas dans l'Église. Je « le dis à votre honte. Quoi, il n'y aura pas parmi vous un « seul sage qui pourra juger ses frères? Mais le frère aura un « procès avec le frère et sera jugé par les infidèles ? C'est déjà « une faute parmi vous d'avoir des procès entre vous. Pour- « quoi ne supportez-vous pas plutôt l'injustice? Pourquoi ne « vous laissez -vous pas plutôt tromper? Mais vous-mêmes « vous êtes injustes, et vous commettez des fraudes, et cela t envers des frères (1). »
Cette société des saints qui ne doit pas admettre les jugements des infidèles, n'est-elle pas en hostilité flagrante avec la société constituée? Que l'on me trouve donc aujourd'hui un gouvernement au monde, aussi libéral et aussi tolérant qu'on le suppose, qui admettrait une secte, une réunion d'hommes, proclamant comme règle et comme premier principe de leur
(l) Paul !«• ouj Corinthiens. C. vi, v. i cl s.
association, qu'aucun de ses membres ne devrait reconnaître la juridiction des tribunaux établis, ni faire juger les procès entre eux par d'autres que par des adeptes, des sectaires ou des frères? Et remarquons ici, en passant, quelle baute idée l'apôtre se fait de la justice. Dans cette assemblée de saints, où les saints doivent prendre leurs juges naturels, ce sont ceux dont on fait le moins de cas qu'il faut choisir pour rendre la justice. Qu'est»ce donc en effet qu'un juge, pour Paul et ses fidèles, comparé aux interprètes de visions, aux révélateurs d'apocalypses, aux guérisseurs de maladies, aux orateurs en langues inconnues, aux docteurs, aux prophètes et aux apôtres? Ce n'est qu'un sage selon la sagesse des hommes, et non selon la sagesse de l'Esprit, un homme de rien , un des frères les moins doués de dons et de grâces.
Enfin le Christianisme est fondé, non pas parce que Paul a eu ses visions, ni parce que, comme il l'affirme, l'apotre des nations est resté une nuit et un jour dans le gouffre de la mer, mais parce qu'il répond aux besoins d'agitation et de transformation sociale qui sollicitent les esprits et surtout les esprits des classes viles et opprimées ; parce qu'il offre la perspective d'une autre vie parfaitement heureuse, et d'une vie ici-bas d'égalité et de fraternité, qui se résout en un communisme à peu près complet. Le Christianisme, réalisation de doctrines et d'idées humaines, est fondé, parce que son culte mystérieux, non moins que ses enseignements moraux, ses croyances dans le merveilleux, et ses rêveries orientales, non moins que ses saines doctrines et ses vagues aspirations de progrès, doiment satisfaction a la tendance manifeste des esprits à chercher dans les religions, à demander au ciel, à la cité de Dieu, un modèle de l'organisation de la société, de la cité des hommes. Cette manifestation religieuse, la plus grande et la plus étonnante de toutes celles qui se sont imposées à l'humanité, a eu évidemment ses avantages et sa raison d'être, puisque l'humanité , après l'avoir conçue et mise au jour, l'a acceptée, adoptée, élevée au-dessus de toutes les autres religions. Les hommes n'étaient pas encore disposés à obéir à la morale, à la raison, au bon sens, à marcher d'eux-mêmes
dans Jes voies du juste et du bien. Il leur fallait des envoyés de Dieu, des apôtres, des messies pour guider leur marche chancelante et incertaine; et n'ayant pas la foi en la conscience et la raison humaines, il avaient besoin de la foi aux mystères, aux miracles, aux révélations. Les philosophes, les jurisconsultes et les empereurs mêmes, tels que Trajan, Adrien, Marc-Aurèlc, Antonin le Pieux, Probus, avaient tenté d'établir parmi les hommes le règne de la justice, sans la subordonner à la religion , sans asservir la conscience et la raison à la foi. Mais la race humaine livrée à l'astrologie, à la magie, à la divination, à toutes les superstitions, ne se sentit pas la force de s'émanciper de la tutelle religieuse, et, éliminant le polythéisme et son infinie variété de dieux et de cultes stupides cl grotesques qui encombraient la société antique, elle mit à leur place le Christianisme avec son Dieu un et trois, ou trois et un, avec sa morale, ses croyances et son culte moins matérialistes. Ce fut un progrès, en ce sens que la terre, qui avait été hantée par les dieux , ne fut plus que le séjour et Je royaume des hommes. Il est vrai que le Christianisme enseigna à ces hommes à devenir des saints, à se détacher de la terre pour converser avec Dieu et les esprits, à dédaigner la patrie terrestre pour ne considérer et ne convoiter que la patrie céleste, unique but de la vie d'ici-bas. Mais quand le communisme, essayé dans les fraternités aura bien vite démontré son impuissance à constituer la vie parfaite, quand le monachisme et la vie contemplative auront fait leur temps, quand enfin, après bien des tentatives infructueuses, la plupart des hommes auront reconnu que ne pouvant se faire saints et parfaits en ce monde, il leur faut rester hommes, l'heure sera venue pour l'humanité de ne plus chercher hors d'elle-même les principes de sa justice et de son gouvernement, l'heure sera venue pour elle de croire à la vérité de cette doctrine de Socrate : « Que le ciel est trop loin de nos connaissances bornées, que nous devons humblement nous occuper de la vie ordinaire, chercher en nous et non ailleurs la morale et la justice, et laisser les spéculations vaines d'une prétendue science surhumaine qui, alors môme qu'elle serait parfaite, ne nousdonne-
rait pas Ja rôfje pour bien et honnêtement vivre. » Et cotte -doctrine-là, à qui l'avenir appartient, ce n'est ni le matérialisme païen, ni le spiritualisme chrétien, c'est la vie humaine même avec son dualisme inséparable de matérialité et d'immatérialité.