ÉTAT DE L'ESCLAVAGE A L'AVÈNEMENT DU CHRISTIANISME
servlle. — Spartâcos. — Triomphe de la Plèbe. — Jules César et — Mort el funérailles de César. — Le programme de l'Empire.
Tandis que Pompée, en Espagne, faisait la guerre à Sertorius, à Capoue, soixante-quatre fugitifs, ayant à leur tête Spartacus, s'échappent d'une école de gladiateurs, et, armés d'épées prises dans la ville, se réfugient d'abord sur le Vésuve. De jour en jour, avec une rapidité effrayante, s'accrut la multitude des esclaves révoltés, et la guerre servile désola l'Italie. Rome éprouva de graves échecs; et ce fut Crassus, le futur triumvir, le rival de César et de Pompée, qui eut la gloire de sauver la République, menacée par cette rébellion formidable d'esclaves. Deux fois il battit Spartacus ; et dans le dernier combat où périt bravement ce messie de l'esclavage, il avait sous ses ordres une véritable armée d'au moins quarante mille hommes ; car les légions romaines, qui ne faisaient aucun quartier à cette race vile et méprisée, tuèrent, dit-on, avec leur chef, quarante mille esclaves. En Sicile, un autre chef d'une armée servile, nommé Eu nous, fut aussi défait, pris et conduit à Rome, où il mourut, comme Sylla, d'une maladie pédiculaire.
Les débris des bandes de Spartacus se jetèrent dans les montagnes du Brutium et occupèrent la ville et le territoire
de Thurium, l'ancienne Sybaris. Us s'y maintinrent jusqu'après la défaite de Catîlina, dont les partisans proscrits et fugitifs vinrent se joindre à eux. Mais le Sénat donna l'ordre à Ocfavius, père d'Auguste, d'anéantir, chemin faisant, avant de prendre possession de sa province de Macédoine, les restes de la guerre servile et de la conjuration de Catilina. Octavius accomplit heureusement sa mission et délivra Thurium, sa patrie, des derniers esclaves révoltés à l'instigation du gladiateur Spartacus et du patricien Catilina.
Certes, tout en admirant cette énergique protestation de l'esclavage dont Spartacus fut l'inspirateur et le héros, il faut convenir que Crassus fit bien de vaincre et écraser ces malheureux révoltés. Car la victoire définitive de Spartacus, c'était évidemment le chaos et les ténèbres, une saturnale féroce, une orgie inintelligente de la race opprimée, se substituant, pour détruire sans rien pouvoir fonder, au despotisme justicier des Romains ; c'était peut-être l'anéantissement du travail de vingt siècles accompli au profit de l'humanité. L'épée de ces gladiateurs, ivres de licence plus que de liberté, aurait fauché en un jour tous les fruits des civilisations grecque et romaine, et mis à la place du Droit romain, comme régulateur du monde, le droit des Thraces, des Cimbres ou des Teulons. Que pouvait faire Spartacus vainqueur, sinon intervertir les rôles, faire des esclaves les maîtres, des mattres les esclaves, et se donner le spectacle de gladiateurs patriciens, comme les patriciens s'étaient donné le spectacle de gladiateurs gaulois, ibères ou germains? L'heure n'était pas venue d'abolir l'esclavage, et aucun esprit n'aurait pu concevoir la pensée d'effacer d'un seul trait une institution tellement enracinée dans le monde, qu'aujourd'hui encore, après dix-neuf siècles, elle lutte avec fureur pour maintenir son existence sur un petit coin du globe, au milieu de l'un des peuples les plus civilisés. Mais il n'en était pas moins beau et glorieux, utile, et même nécessaire à l'humanité, de donner tout son sang, comme le firent Spartacus et ses esclaves, pour affirmer le droit de l'homme à l'indépendance et proclamer l'éternelle revendication de la liberté.
Rome, partout victorieuse, maîtresse de l'univers, plia toutes les nations et toutes les races sous le niveau de sa juridiction. Ce qui légitime sa conquête et la violence faite au genre humain, c'est la grande mission, entrevue par Virgile, de répandre sur toute la terre ses notions supérieures du droit et de la justice. Son triomphe, qui est celui de la plèbe sur l'aristocratie, est un pas fait vers l'émancipation des esclaves; son unité factice, violemment créée, brise les barrières qui séparaient les nations, les grandes familles humaines, et faisaient pour chacune d'elles des ennemis (hostes), des barbares de toutes les autres. Après cette réunion sous le même droit, les nationalités reconstituées pourront redevenir étrangères, sans être nécessairement et perpétuellement ennemies. Elles arriveront à comprendre et à sentir la haute portée morale de celte maxime du poète-esclave Térence : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne me semble étranger! »
Jules César, premier dictateur à vie, premier empereur du monde, est le représentant de la plèbe romaine qui triomphe, après sept siècles de luttes, de l'aristocratie sénatoriale et consulaire. Le divin Jules, vainqueur de Pompée et du parti de Cicéron, était l'ami de Calilina, de Lentulus Sura, de Cethegus, le neveu de Marius, c( l'héritier politique de ces nobles et vaillants frères, Tiborius et Caïus Gracchus, qui furent assassinés par la fraction patricienne, sous prétexte que le peuple, dont ils étaient les chefs et les idoles, voulait les faire rois. Or, cette plèb'* romaine, que Tiberius Gracchus proclamait plus misérable que les bêtes sauvages, parce qu'elle n'avait pas même de tanières pour s'abriter après avoir conquis tant de provinces, elle plongeait par ses racines, par sa partie la plus infime, dans les bas-fonds et les misères de l'esclavage; elle s'y recrutait par la manumission, comme aussi el'e y retournait parfois, précipitée par la pauvreté et par l'usure. Donc sa victoire sur l'aristocratie cruelle, dure et usurière, profitait aux esclaves et surtout aux affranchis; elle améliorait leur sort, en rendant plus facile la transition de l'esclavage à la liberté par l'affranchissement, et plus diffi-
cile le retour de l'affranchi sous le joug et le nœud (nexum) de la servitude.
Cette sorte de solidarité d'intérêt de la plèbe et des esclaves a laissé des traces nombreuses dans l'histoire. Elle apparaît plus manifestement dans la conjuration de Catilina. Catilina eut l'ambition de César sans avoir son génie et surtout son bonheur. S'étant mis à la tête de la faction plébéienne, il songea à solliciter à la révolte, non -seulement les pauvres citoyens, les gens endettés, tous ceux à qui il ne restait plus à perdre que leur misérable vie, mais encore les esclaves urbains; et lorsque, chassé de Rome par Cicéron, l'homme nouveau devenu consul et chef du parti aristocratique, Catilina eut rejoint le camp de Mallius, Lentulus lui écrivait : « Demande du secours à tous, même aux plus infimes. » En même temps, avec Cethegus, il armait ses affranchis et ses esclaves, et sollicitait les artisans et les esclaves de Rome. Quand la bataille fut livrée, Mallius, avec une troupe d'affranchis et les valets de l'armée, les plus vils d'entre les esclaves, défendit jusqu'à la mort l'aigle de la révolte qui avait jadis appartenu à Marius dans la guerre des Cimbres, et ces combattants méprisés luttèrent avec tant de bravoure, que chacun couvrit de son cadavre le poste où il avait été placé vivant.
Catilina vaincu a soulevé les imprécations de l'histoire; César vainqueur a été chanté par les poètes et mis au rang des dieux. Catilina ne méritait pas plus cette indignité que César cet excès d'honneur. César n'a pas dédaigné de suivre les exemples de Catilina; largesses au peuple, double paye aux légions à perpétuité, dons d'esclaves et de terres à ses fidèles légionnaires, congiaria à ses partisans, cajoleries à leurs affranchis, à leurs esclaves favoris, caresses aux citoyens pauvres, endettés, poursuivis en justice par leurs créanciers, avances à la jeunesse prodigue; tout fut employé pour grossir sa faction et assurer à la fois sa victoire et celle de la plèbe. 11 le surpassa même d'autant qu'il avait plus de ressources, de puissance, d'argent et de crédit. La profonde différence qui sépare César de Catilina, c'est le succès, bien plus peut-être que le génie.
Car pour la moralité , « l'homme de toutes les femmes et la femme de tous les hommes » ne valait pas mieux que Catilina. Ce voluptueux à la toge lâche et flottante qui fil, dit-on, l'expédition de Bretagne dans l'espoir d'y trouver des perles, poussa plus loin que Catilina la prodigalité et le luxe des ameublement somptueux, des tableaux, des œuvres d'art qu'il aimait passionnément. Il achetait des esclaves instruits et habiles à des prix si fabuleux, qu'il n'osait les porter sur ses livres de comptes; il est vrai qu'il préposait ses esclaves personnels à la monnaie et à la perception des impôts publics.
Les batailles de Pharsale et de Munda furent les sanglantes revanches de la défaite de la plèbe commandée par Catilina et Mallius, et le passage du Rubicon une réponse victorieuse et sans réplique aux Catilina ires de Cicéron. La conscience romaine de César ht -si tait sur le droit de passer le Rubicon; mais elle s'encourageait à accomplir cette révolution en répétant les vers d'Euripide : « S'il faut violer Je droit, c'est pour régner qu'il est beau de le violer, en restant juste dans toutes les autres choses! » Mais s'il était sorti du droit au passage du Rubicon, il y rentre dès qu'il est maître de la République. Il réforme les abus, et profite de sa qualité de souverain pontife pour porter la main sur les choses religieuses.
« Aucune religion, dit Suétone, ne l'arrêta ni le retarda jamais dans aucune entreprise. » Aussi, comme il devait rire des augures et des poulets sacrés, lui qui disait qu'il ne considérait pas comme un prodige qui put l'effrayer l'absence même du cœur dans la poitrine d'une victime. Il remanie les Fastes et le Calendrier des pontifes, donne à l'année trois cent soixante -cinq jours en la réglant sur le cours du soleil; il ouvre les portes du Sénat aux provinciaux et notamment à ses Gaulois semi -barbares, et affaiblit le patriciat en y introduisant ses créatures. Il partage les comices avec le peuple, se réservant le choix de la moitié des candidats, et laissant l'autre moitié au libre choix du populaire. Il admet aux honneurs les fils des proscrits, distribue quatre-vingt mille citoyens dans les colonies, et appelle à lui tous les artistes, les maîtres ès-
sciences et ès-aris libéraux, en leur octroyant le droit de cité. Il tourne ses regards vers l'agriculture, confiée entièrement aux esclaves, et veut que ceux qui s'occupent de l'élevage des bestiaux aient au moins un tiers de pasteurs ingénus.
Il étudie avec ardeur et dit le droit avec une justice sévère; il rêve la codification des lois romaines. Il cbarge M. Varron d'acbeter, composer et classer des bibliothèques grecques et latines, et forme le dessein de dessécher les marais pontins, d'établir des routes sur la croupe des Apennins, de percer l'isthme de Corinlhe.
C'est au milieu de ces projets que la mort le surprit. Des républicains à courte vue, aussi stupides qu'honnêtes, des épaves du patriciat vaincu, immolèrent César aux pieds de la statue de Pompée, l'idole de la plèbe aux pieds de la statue de l'idole de l'aristocratie.
Jamais cadavre n'eut pareilles funérailles; le peuple jette dans son bûcher les tribunaux avec leurs sièges; les joueurs de flûte et les comédiens y jettent les habits qu'ils avaient reçus de lui en présents à l'occasion de ses cinq triomphes, les vétérans leurs armes, les matrones leurs parures et les bulles prétextes de leurs enfants. On eut bien de la peine à empêcher le peuple d'incendier, avec des torches prises à son bûcher, les maisons de Brutus et de Cassius. Mais il éleva aussitôt dans le forum une colonne de vingt pieds, en pierres de Numidie, avec cette inscription : au père de la patrie, — et plaça César au rang des dieux. Dans l'excès du deuil public, la multitude des nations étrangères fit des processions autour de son bûcher, en poussant les cris et les lamentations en usage dans leurs pays; et les juifs surtout, les juifs qu'il avait bien traités, et qui voyaient peut-être en lui un Messie ou un précurseur du Messie attendu, vinrent plusieurs nuits de suite autour de ses cendres, lui rendre les honneurs funèbres selon les rites de leur religion.
Les patriciens ont beau faire, l'Empire est fait, et son programme tracé : unité et catholicité du monde; centralisation administrative et assimilation des nations vaincues par la concession libérale du droit de cité, et l'admission aux hon-
neurs; égalité des citoyens devant le fisc et devant l'empereur; émancipation progressive des esclaves; législation universelle, droit et justice uniformes par tout l'Empire, c'est-à-dire par tout l'univers.
Ce programme, si admirablement expliqué par P.-J. Proudhon, — éminent écrivain qui pourrait être un aussi grand historien qu'il est un grand penseur, — nous allons le suivre rapidement en ce qui touche plus particulièrement la question de l'émancipation des esclaves, à travers les trois siècles du régime impérial païen qui se terminent au règne de Constantin et au triomphe du Christianisme.