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CHAPITRE XVIII

Second siècle. - Léplscopal et le sacerdoce ont pris en main l'autorité spirituelle et temporelle. — Le communisme chrétien se soumet au pouvoir éplscopal. — Résistances et hérésies. — L'Eglise au temps de Justin. — Prophéties et miracles. — Le livre d'Irénée contre les hérésies. — Hors de l'Eglise, ni vérité, ni science, ni salut.

Nous avons vu quelle était l'organisation de la communauté chrétienne, sous la direction de Paul, comment la hiérarchie sacerdotale , dès le temps de Clément, à la fin du premier siècle, a pris pour modèle la société romaine et brisé l'égalité communiste pour mettre à son sommet l'évôque empereur ou préfet, les prêtres tribunset lesdiacres centurions, etdistinguer la fraternité en grands et petits, le corps des fidèles en tète et en pieds.

Au commencement du second siècle, la révolution qui soulevait la colère des Corinthiens est un fait accompli ; l'épiscope chrétien, d'abord intendant et inspecteur des victuailles, chargé d'acheter et distribuer le pain et les vivres que les diacres servaient aux agapes, l'épiscope qui, à l'instar de l'épiscope municipal, inspecteur de la boulangerie et des denrées alimentaires , et distributeur de l'annone, n'avait comme

lui dans la cité qu'un rang subalterne dans la fraternité chrétienne, est monté au premier rang et est devenu la téte de l'Église. Et qui s'en étonnerait? L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau mangeant; et s'il ne vit pas seulement de pain, il lui en faut pourtant; c'était du moins l'opinion bien arrêtée de la plèbe romaine, qui ne cessait de crier : Du pain et des spectacles! — Les chrétiens, eux, vivaient de pain et de religion, de pain et de mystères; ils avaient même institué le mystère du pain, les agapes ou repas d'amours, qu'ils mangeaient avec bénédiction ou eucharistie (usrà iCgafiffriac). Que les contemplateurs des misères de la nature humaine s'en humilient et en gémissent, rien ne sert ; la question de subsistances, la question économique, la question de pot-au-feu, qu'on me passe le mot, se dresse sans cesse, non -seulement en face des maîtres du monde , mais même en face des autres et fondateurs de religions. Donc l'autorité et le gouvernement sont le prix de la solution de ce grand problème, et appartiennent, dans l'Empire, à celui qui donne à la plèbe le pain et les spectacles, dans la fraternité chrétienne, à celui qui reçoit et distribue les dons et les offrandes, qui achète et distribue les vivres, en môme temps qu'il dispense les mystères et la doctrine.

Ignace, surnommé Théophore (Porte-Dieu), épiscope de l'église d'Antioche, la première église chrétienne, fondée par Paul et Barnabé, écrit à l'église d'Éphèse que les fidèles doivent concourir à la volonté de leur épiscope, que les anciens doivent être d'accord avec lui, comme les cordes d'une lyre ; qu'il ne faut pas lui résister, afin d'être soumis à Dieu, parce qu'il est évident que les frères doivent regarder leur épiscope comme le Seigneur lui-même. « Que personne - lie se trompe , dit-il : quiconque est séparé de l'autel es! « privé du pain de Dieu. » Or, J'autel est le lieu où l'on dépose les offrandes , et le pain de Dieu est le pain des agapes qui se mange avec eucharistie.

11 félicite les Éphésiens d'avoir bouché leiirs oreilles aux discours des gens qui ont passé chez eux, enseignant une

mauvaise doctrine; ce sont des trompeurs, des bêtes farouches, des chiens enragés. Loin de Jes écouter, dans un même esprit iis obéissent à l'épiscope et aux anciens, rompant un même pain, qui est le remède pour l'immortalité, l'antidote pour ne point mourir, mais pour vivre toujours en Jésus-Christ.

Dans son épitre aux Magnésiens, il loue le diacre Sotion de ce qu'il est soumis à l'épiscope comme à la grâce de Dieu, et aux anciens comme à la loi de Jésus-Christ. Damas, leur épiscope, est vieux et revenu à une jeunesse apparente, c'està-dire quelque peu tombé en enfance; il engage les fidèles à ne point abuser de son âge, mais à lui céder comme à Dieu le Père. Car l'épiscope préside l'assemblée à la place de Dieu, et les prêtres ou anciens à la place du sénat des apôtres ; les diacres sont ceux à qui est confié le mystère de Christ, c'esta-dire qui servent les frères dans les agapes. « Donc, ajoute- « t-il, comme le Seigneur n'a rien fait, ni par lui, ni par ses

• apôtres, sans le Père auquel il est uni, ainsi ne faites rien « sans l'épiscope et les anciens. N'essayez pas même de trou- « ver rien de raisonnable en particulier; mais n'ayez tous « ensemble qu'une pensée et une espérance. »

Ainsi, l'épiscope et les anciens, le clergé, accaparent toute l'autorité. L'épiscope est l'image de Dieu le Père, suivant Ignace, les anciens l'image des apôtres; le fidèle ne doit plus songer à rien trouver de bon et de raisonnable sans eux. Toutes les grâces, les puissances, les prophéties, ne sont plus qu'en eux et par eux.

Les conseils d'Ignace aux Tralliens sont de la même nature que ceux qu'il adresse aux Magnésiens : ne rien faire sans l'épiscope, mais être soumis même aux anciens comme aux apôtres. « Il faut, leur dit-il, que les diacres, ministres des « mystères de Jésus-Christ, plaisent à tous en toutes manières. « Car leur ministère ne regarde pas le boire et le manger, « mais le service de l'Église de Dieu... Tous aussi doivent res- « pecter les diacres, comme établis par l'ordre de Jésus- « Christ ; l'évêque comme l'image du Père, les prêtres comme ■ le sénat de Dieu, comme la compagnie des apôlres. Sans

* eux, il ne faut point parler d'Kglise. »

Nous voilà loin des sept diacres élus pour servir aux tables, des églises domestiques fondées par des croyants dans leurs maisons, du temps de Paul, et des Stephanas, Fortunatus et Achaïcus qui se sont ordonnés eux-mômes pour le ministère ou diaconat des saints, par le seul mouvement de leur zèle, qui les a poussés à coopérer et à travailler à l'évangélisation.

Cependant, l'autorité épiscopale ne s'établit pas sans contestation et sans tiraillements. Quoique Ignace écrive aux Philadelpbiens que c'est l'Esprit qui a déclaré qu'on ne devait rien faire sans l'épiscope, il a trouvé parmi eux sinon la division, du moins des distinctions et quelque tendance aux schismes ou scissions. Il les invite donc à ne pas suivre les auteurs de schismes et à resserrer les liens de l'union avec l'épiscope, afin d'être à Dieu et de vivre selon Jésus-Christ.

L'hérésie des Docites ou Fantastiques, qui croyaient que Christ, étant Dieu, n'avait pris que l'apparence d'un corps et n'avait souffert sa passion qu'en apparence, avait sans doute pénétré dans l'église de Smyrne, car Ignace, dans son Épître aux Smyrniens, s'élève contre ces hérétiques, qui s'abstenaient de l'eucharistie et de la prière, ne confessant pas que ce fût la chair du Sauveur. Il défend de leur parler en particulier ou en public, et insiste sur sa thèse de prédilection : ne rien faire sans l'épiscope, ne compter comme eucharistie légitime que celle de l'épiscope ou de celui qu'il a commis, t II n'est permis, dit-il, sans l'épiscope, ni de baptiser, ni de o faire l'agape. Ce qu'il approuve est agréable à Dieu... Celui t qui fait quelque chose à l'insu de l'évêque sert le démon... »

Il écrit à Polycarpe, épiscope de Smyrne, et comme lui disciple de Jean l'Évangéliste : « Si quelqu'un peut demeurer

• dans la continence en l'honneur de la chair du Seigneur, « qu'il y demeure, mais sans vanité. S'il s'en glorifie, il est « perdu, et s'il veut paraître plus que l'évôque, il est cor- ■ rompu. Quant à ceux et celles qui se marient, ils doivent le « faire avec l'autorité de l'épiscope, afin que le mariage soit

• selon Dieu, et non selon la concupiscence Écoutez ,

« l'épiscope, si vous voulez que Dieu vous écoute. i>

Ignace fut livré aux bêtes, sous Trajan, vers l'an 107. Ses

sept épîtres furent écrites durant sa captivité et peu de temps avant son^ martyre. Donc, dès cette époque, l'épiscope, chef absolu, j'allais dire infaillible, de la fraternité, avec son sénat d'anciens et ses diacres, gouvernait les fidèles au nom de Dieu, depuis la triple immersion baptismale jusqu'à la mort. Le mariage même se faisait par son autorité; les agapes ne pouvaient avoir lieu sans sa permission. Le communisme chrétien tournait au despotisme épiscopal. Mais aussi, que d'hérésies et de schismes protestaient contre le nouvel ordre de choses, qui s'éloignait de plus en plus de la vie parfaite et des rêves d'égalité des premiers saints, pour se rapprocher de l'organisation sociale de l'Empire, et finir bientôt par la dominer et l'absorber. %

Un demi-siècle après Ignace Théophore, Justin, le philosophe grec, devenu chrétien et apologiste du Christianisme, sa nouvelle religion, nous apprend quelle était l'organisation de la fraternité chrétienne. Dans son apologie adressée à l'empereur Antonin Je Pieux et à son fils adoptif Vérissime, c'est-àdire Marc-Aurèle, ainsi surnommé à cause de sa sincérité, Justin se plaint de ce que les païens confondent les hérétiques avec les chrétiens, — les hérétiques, qu'il juge capables de commettre les abominations reprochées aux chrétiens. Les disciples de Simon le Samaritain, de Ménandre, de Marcion, se disent tous chrétiens. « Nous ne savons, ajoute-t-il, s'ils « font ce qu'on raconte, s'ils renversent les lampes, mangent « de la chair humaine et commettent d'autres abominations; m mais nous savons que vous ne les persécutez point et ne les « faites point mourir, même pour leur doctrine. » Après avoir défendu contre ces accusations odieuses le Christianisme, auquel la société romaine, incapable de subtiles distinctions de sectes, de doctrines et de mystères, reprochait tous les crimes des superstitions nouvelles, Justin expose, autant qu'il peut le faire sans trahison, les cérémonies de l'initiation et des assemblées des croyants. Après le jeûne et la prière, le catéchumène, préparé à l'initiation et ayant demandé à Dieu la rémission de ses péchés, avec le concours des frères, est amené au lieu où est l'eau, dans laquelle il est immergé et

lavé trois fois au nom du Père, du Fils et de l'Esprit. Cette triple ablution s'appelle illumination, parce que les âmes lavées du péché y sont illuminées. Alors, le nouvel iUummé est conduit au lieu où s'assemblent les frères. Là, les prières faites, les frères et sœurs se saluent par le saint baiser. « Puis on présente à celui qui préside aux frères du pain et « une coupe de vin et d'eau. Les ayant pris, il donne louange • « et gloire au Père, par le nom du Fils et du Saint-Esprit, el n lui adresse une longue action de grâces pour ces dons dont « il nous a gratifiés. Après qu'il a achevé les prières et l'action « de grâces, tout le peuple assistant dit à haute voix : Amen. « c'est-à-dire, en hébreu, ainsi soit-il. Ensuite, ceux que « nous appelons diacres distribuent à chacun des assistants le « pain, le vin el l'eau consacrés par l'action de grâces, et en « portent aux absents. Nous appelons cette nourriture Eueha- « ristie; et il n'est permis à personne d'y participer, s'il ne « croit à la vérité de noire doctrine, s'il n'a été lavé par la « rémission des péchés et la nouvelle vie, et s'il ne vit conforme mément aux préceptes de Jésus-Christ. Car nous ne le pre- « nons pas comme un pain commun et comme un breuvage « ordinaire; mais, comme par la parole de Dieu Jésus-Christ « s'est fait chair, et a pris la chair et le sang pour notre salut, « ainsi la nourriture sanctifiée par la prière de son Verbe « devient la chair et le sang du même Jésus-Christ incamé, « elle qui deviendrait notre chair et notre sang par le chan- « gement qui arrive à la nourriture. »

Les principales réunions pour célébrer ces agapes et manger la nourriture eucharistique, qui fait des clu*étiens autant de Théophores ou de Christopliores, porte-Dieu ou porte-Christ, ont lieu les jours du Soleil. Là, après la lecture des Apôtres et des Prophètes, l'épiscope, ou celui qui préside, fait un sermon au peuple pour l'exhorter à imiter de si belles choses. Puis, tous se lèvent pour prier; après quoi on offre du pain, du vin et de l'eau. « On distribue à tous ceux qui sont présents les choses sanctifiées, et on en envoie aux absents par les diacres. Les plus riches donnent librement, et selon qu'ils veulent, une certaine contribution, et ce qui est ainsi recueilli se garde

chez l'épiscope. Il en assiste les orphelins, les veuves, et ceux que la maladie ou quelque autre cause réduit à la pauvreté, les prisonniers, les étrangers; en un mot, il est chargé du soin de tous ceux qui ont quelque nécessité. »

C'en est «fait évidemment de la république chrétienne, du communisme égalitaire des fraternités. L'épiscopat, la présidence à vie, avec sa double administration de la prière, de la doctrine et de la nourriture, avec son double gouvernement du spirituel et du temporel, ne laisse plus autant de place dans les assemblées à la fantaisie apocalyptique ou révélatrice, à la spontanéité des inspirations de l'Esprit, au débordement des prophéties, aux dons de langues incomprises, qui devaient donner lieu à des scènes étranges, dans lesquelles des énergumènes poussaient convulsivement des exclamations et des cris qui passaient pour des langages inconnus, que d'autres frères traduisaient en langue vulgaire, toujours par l'inspiration de l'Esprit et pour l'édification des croyants. L'ordre et la règle se sont introduits dans les Églises et ont calmé un peu l'effervescence des esprits des prophètes, des prophétesses, des révélateurs, des orateurs en langue inconnue. L'épiscope préside et fait les exhortations, les prières et les actions de grâces. Sous ses ordres, les anciens et les diacres, ses subordonnés, remplissent le ministère de la parole ou du service des tables et des frères absents. C'est lui qui bénit le pain, le vin et l'eau; et les agapes, qui avaient été de vrais repas en commun, où les moins sobres s'enivraient parfois, au témoignage de Paul, tendent à se transformer en symbole, en nourriture immatérielle et céleste, en communion eucharistique, dans le sens si éloigné de sa signification primitive que nous lui donnons aujourd'hui. La commémoration de la Cène, des agapes de Christ avec ses apôtres, commencent à devenir le sacrifice mystérieux de la nouvelle loi ; l'oflrande du pain • et du vin, de la nourriture du corps, sanctifiée par la prière du Verbe, commence à se changer en chair et en sang du Verbe. On pressent déjà la grave question de la transsubstantiation, destinée à tant agiter le monde religieux. Voilà pour

le spirituel. Quant au temporel, l'épiscope a la garde et la

répartition des biens, des aumônes, des secours aux veuves, aux orphelins, aux prisonniers, et, comme il est le dispensateur des grâces et des mystères, il est aussi le souverain distributeur du trésor commun. La puissance ecclésiastique et cléricale est constituée ; elle va bientôt éliminer la fraternité communiste, et, à la place de l'assemblée des saints, qui n'ont qu'un cœur et une âme, substituer l'Église du pape, des évéques et des prêtres, gouvernant infailliblement des sujets fidèles, tenus, sous peine d'excommunication et de damnation, d'obéir sans murmure et sans examen à tous ses commandements.

Cependant, les prophéties et les miracles allaient encore leur train : les visions, les révélations, les exorcismes étaient encore communs parmi les fidèles. Mais les hérésies naissaient de l'excès môme de la ferveur; ainsi Tatien, disciple de Justin, se fit l'apôtre d'une nouvelle secte, qui poussait le rigorisme de la continence jusqu'à proscrire l'usage du vin, et à interdire le mariage, dont il est moins facile à une société de se passer que de vin. Irénée, évéque de Lyon, qui écrivit un livre contre les hérésies, recommande vivement aux fidèles d'obéir à l'épiscopat, qui a reçu, avec la succession des apôtres, la grâce certaine de la vérité. Il enseigne que ceux qui se séparent de cette succession apostolique, et qui font des assemblées en quelque lieu que ce soit, doivent être tenus pour suspects d'hérésie ou de schisme, de superbe ou d'hypocrisie. Il n'y a plus moyen de s'ordonner soi-même ministre de Christ par la seule ardeur de la foi. Irénée professe que hors de l'Église il n'y a ni vérité, ni science, ni salut; que ceux qui abandonnent la doctrine de l'Église, la doctrine des apôtres, et accusent d'ignorance ses saints prêtres, ont grand tort de ne pas considérer combien un pieux ignorant est audessus d'un sophiste impudent et blasphémateur.

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