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CHAPITRE XIX

Troisième siècle. - Progrès du Christianisme sous Elagabal et Alexandre. - \ ^ \ d \ o i â ri d r i C- * ^ iiss^É S de oo D ol 1 1 ^ t i o o 1 î 1 ï û i 1 €^ o l^i f 6 l 1 ft s^3 1 *

— Le gnostlque ou savaul cbrélleu. — Relâchement du communisme. — Avances laites par le Christianisme à la société romaine. — Terlullien. — Il prêche la tolérance en faveur des chrétiens et proscrit la philosophie et le libre choix des doctrines. — Néanmoins, Il devient lui-même hérésiarque.

— Orfgène. — 11 se mutile pour être sauvé. — L'église recule devant son abominable logique. — Orlgéne nie l'éternité des peines. — État de l'Église au temps d'Origène. — Scandales dans le clergé — Brigues. — Ambition. — Le communisme chrétien s'en va.

Le troisième siècle de l'ère chrétienne s'ouvre par la persécution de Septime Sévère; mais la victoire est déjà assurée au Christianisme. Sous Élagabal, ce prêtre syrien qui voulait être le souverain pontife de toutes les religions, les chrétiens, libres de se livrer à leur ardeur de prosélytisme, recrutent partout des illuminés nouveaux (vtwp&morovç). Ils ne sont que d'hier, comme dit Tertullien, et ils remplissent déjà les villes, les îles, les châteaux, les bourgades, les camps, les tribus, les palais, le Forum et le Sénat. Sous Alexandre, le Christianisme vient ouvertement enseigner à la cour, avec Origène ; l'empereur admet Christ dans sa chapelle, et Marnée, sa mère, appelle auprès d'elle l'illustre docteur chrétien d'Alexandrie. Bientôt même un empereur, Philippe l'Arabe, plus peut-être par politique que par foi, se fera chrétien ou

affectera de le paraître, pour lutter contre Decius, son compétiteur. Les efforts désespérés du polythéisme romain, qui agonise, ne servent qu'à hâter sa défaite.

De grands noms de docteurs chrétiens, de Pères de l'Église, remplissent ce siècle de décadence politique de leur gloire d'orateurs, d'écrivains et de philosophes. Ce sont Clément d'Alexandrie et Origène, en Égyptc; Tertullien et Cyprien dans la province d'Afrique. Clément est un Grec lettré et philosophe, imbu des doctrines philosophiques de l'antiquité, et surtout de celle de Platon ; il essaie de marier la science et la philosophie avec la foi. La foi est l'élément principal et fondamental de sa doctrine. « La foi, selon lui, est une connaissance o sommaire des vérités les plus nécessaires. La science est « une démonstration ferme de ce qu'on a appris par la foi. « La philosophie prépare à la foi, sur laquelle se fonde la « science ou gnose. »

Le digne homme ne demanderait qu'à pouvoir sceller pour l'éternité cette alliance de la philosophie, qui prépare à la foi, avec la foi, qui est le germe de la gnose ou de la science parfaite. Que l'on juge du succès de son entreprise.

Les stoïciens avaient fait de leur sage un être fantastique et paradoxal, toujours bon, honnête, juste, riche, seul libre, seul citoyen, seul vraiment roi, seul vraiment beau, en un mot, un homme parfait, irréprochable, impeccable. Clément semble se souvenir de ce type de perfection du Portique, quand il trace le portrait de fantaisie de son gnostique ou savant. Le vrai gnostique ou philosophe chrétien, tel que furent les colonnes de la primitive Église, Jacques, Pierre, Jean, Paul et les autres apôtres, sait tout et comprend tout de science certaine. Cette science ou gnose, d'où il tire son nom, est le principe de ses desseins, de ses actions, et embrasse môme les objets incompréhensibles aux autres hommes, parce qu'il est disciple du Verbe, parce qu'il a foi dans le Verbe, à qui rien n'est incompréhensible. Tranquille, prudent, modéré, tempérant, riche, parce qu'il ne désire rien et a besoin de peu; juste, bienfaisant, fidèle, doux, affable, et en môme temps sévère au point de ne pas même être tenté, ne donnant

prise sur lui ni au plaisir, ni à la douleur, délivré de toutes ses passions, s'élevant par la contemplation et la prière audessus des choses de la terre, quoique son corps paraisse encore demeurer ici-bas; le gnostique, le sage chrétien, l'homme parfait, habite déjà par la charité avec le Seigneur ; il regarde sa femme comme sa sœur, et est inflexible aux voluptés du jour et de la nuit ; il ne satisfait, dans son corps, que les désirs nécessaires à l'entretien de la vie, comme la faim et la soif. Les sciences humaines lui seront permises, mais comme divertissement et récréation, comme des confitures au dessert, à la fin du repas.

Ainsi Clément appelle à l'Église la philosophie, les sciences humaines, et il faut lui savoir gré de cette bonne pensée, mais c'est à la condition que la philosophie et les sciences, que la raison et l'intelligence humaines seront les très-humbles servantes de la foi. Les mystères et la gnose révélée des agapes, voilà la vraie et substantielle nourriture des saints; la philosophie et les sciences ne sont pour l'homme parfait que des hors-d'œuvre, des confitures tolérées au dessert du banquet de la vie chrétienne.

Cependant cette tolérance de Clément d'Alexandrie, ce libéralisme bienveillant, et peut-être peu orthodoxe de sa doctrine, est un signe caractéristique du prochain triomphe du Christianisme. Évidemment, si la philosophie des Antonin, des Marc-Aurèle, si l'éclectisme d'Élagabal et d'Alexandre Sévère non-seulement tolère, mais protège et favorise le Christianisme, de son côté, la religion nouvelle se rapproche de la société romaine et lui fait des avances. Le communisme s'est relâché ; la fraternité s'est constituée en une sorte d'hétairie ou de collège gouverné par un chef, l'épiscope; l'ordre et la hiérarchie s'y sont introduits, à l'exemple des collèges et corporations légalement reconnus, à l'imitation de l'Empire et de son organisation. Déjà Justin a parlé en philosophe à un empereur ami de la philosophie ; et voilà que Clément, professeur dans la ville où fleurit l'école néo-platonicienne, tend la main à la philosophie, .en l'invitant à venir aux assemblées des chrétiens, en déclarant qu'elle a préparé les Grecs à recc-

voir la foi et l'Évangile, comme la loi (le Moïse a préparé les Juifs à recevoir la loi nouvelle. L'Église a besoin de conquérir le monde ; elle sourit à la philosophie, qui lui fait échec : vienne le triomphe, viennent les Constantin et les Théodose, elle l'étranglera derrière l'autel, ou la brûlera sur les bûchers des hérétiques ; car, victorieuse, elle ne peut pas ne pas être intolérante; la tolérance, grand Dieu! peut-on sérieusement la demander à qui se flatte d'avoir la science certaine, la gnose et la révélation divine, l'infaillibilité ? Les docteurs pacifiques et conciliants comme Clément d'Alexandrie seraient même fort malmenés s'ils osaient , à une époque de grandeur et de puissance, laisser poindre leur tendance à la tolérance.

Je ne sais si l'excellent Père de l'Église rencontra jamais, à Alexandrie ou ailleurs, son parfait gnostique; mais, comme Athénagore, un autre philosophe chrétien, il recommande la sainteté dans le baiser de paix, qui serait une source de péché, s'il était souillé d'une pensée impure ; il blâme ceux qui abusaient des agapes pour les convertir en festins, et les ambitieux qui créent ou maintiennent de fausses églises et de fausses agapes plutôt que de renoncer aux premières places qu'ils y occupent, à l'épiscopat ou à la primatie qu'ils y ont obtenue. C'est que, hélas! en devenant une puissance dans les églises, l'épiscopat et la prêtrise sont devenus aussi un objet de convoitise!

Tertullien, le docteur de l'Afrique, se plaint vivement, dans son Apologie du Christianisme, de ce que les païens, qui permettent à chaque province, à chaque ville d'avoir ses dieux, n'interdisent qu'aux chrétiens d'avoir une religion particulière. Il taxe [d'irréligion la prétention qu'ils ont d'ôter la liberté de la religion et le choix de la divinité. Quel esprit droit n'applaudirait pas à son éloquente revendication de la liberté de conscience, de la tolérance à l'égard des chrétiens ? Mais Tertullien, qui n'aime pas la philosophie, qui ne veut pas souffrir que l'on considère la religion chrétienne comme une espèce de philosophie, qui réprouve les philosophes aussi bien que les hérétiques sortis d'entre eux, repousse la doctrine humaine que Clément d'Alexandrie admettait comme une

préparation à l'Évangile. Il proscrit le choix des doctrines ou l'hérésie («p»^), et l'hérétique qui invente ou embrasse une doctrine de son choix. « Pour les chrétiens, il ne leur est permis ni d'inventer, ni de choisir ce qu'un autre a inventé. C'est la philosophie humaine qui a été la source des hérésies, parce que les hérétiques, comme les philosophes, se sont mis à chercher, avec leur raison et leur liberlé de choisir, l'origine du mal, l'origine de l'homme et de Dieu même. » Tertullien reproche donc à Aristote de leur avoir fourni l'art de la dialectique, l'art des discussions , plus propre à ruiner qu'à établir la vérité; et en cela il est en contradiction flagrante avec son contemporain Clément d'Alexandrie, qui consacre le premier livre cle ses Stromates à montrer l'utilité de la philosophie humaine pour le chrétien, ne fût-ce que pour la réfuter en connaissance de cause, reconnaissant d'ailleurs qu'elle a préparé les Gentils à recevoir la foi.

Tertullien, plus sévère, plus intolérant, et enseignant une doctrine plus conforme à celle de Paul, condamne la philosophie humaine comme source d'hérésies. L'hérésiarque Valentin, dit-il, avait été platonicien, Marcion, stoïcien; les hérétiques, comme les philosophes, cherchaient à expliquer l'origine du mal, l'origine de l'homme et de Dieu même, et c'est contre cette philosophie trompeuse que Paul s'élève avec force dans son Epître aux Colossiens. « Qu'a de commun, en « effet, Athènes avec Jérusalem, l'Académie avec l'Eglise? ■ Qu'est-ce qu'un christianisme stoïque, platonique, dialec- « tique? Nous n'avons point besoin de curiosité après Jésus- « Christ , ni de recherche après l'Evangile. Quand nous « croyons, nous ne voulons plus rien croire au delà, o

A la bonne heure! voilà un Père de l'Église qui dit carrément son fait à la philosophie et à la science humaines. Ah ! vous voulez, hérétiques et philosophes, connaître Dieu et l'homme, le ciel et la terre, et les rapports qui unissent les créatures au Créateur? Ayez la foi et écoutez l'Église. Chercheurs d'idées et de vérité, vous osez rappeler la parole du Maître > Cherchez, et vous trouverez ! » Halte-là! Si vous doutez encore, cherchez la doctrine de Christ, et quand vous l'aurez

trouvée, ayez la foi et écoutez l'Église. On ne cherche que ce qu'on n'a pas encore et ce qu'on a perdu. S'il y a quelque chose à chercher, c'est dans l'Église et avec l'Église. Hors de l'Église, il n'y. a que recherches et spéculations vaines; hors de l'Église, il n'y a que ténèbres. Philosophes et hérétiques, vous osez discuter les Écritures? Les Écritures sont à l'Église, et non à vous ; vous êtes non recevables à les interpréter et à les discuter. D'ailleurs, le chrétien ne gagne rien à la discussion, et les faibles en peuvent être ébranlés! Donc, une seule chose est nécessaire : avoir la foi et écouter l'Eglise ! l'Eglise , qui sait toute la doctrine du salut, qu'elle tient de l'enseignement des apôtres; l'Église, qui respecte les épiscopes, qui n a ni variations, ni innovations, ni doctrines de fantaisie, mais des canons invariables et infaillibles.

Ter t ni lien aime et préconise la foi, l'ordre, l'autorité ; il a raison, comme docteur de l'Église; car c'est avec cela qu'on peut fonder les religions et les empires, les pouvoirs spirituels et temporels. Il a tort aux yeux de la raison, qui n'admet de puissance, au spirituel comme au temporel, que celle qui ne lui interdit pas la liberté féconde de ses investigations, que celle qui ne la confisque pas pour le plus grand avantage de l'autorité absolue et de la foi.

Avec un tel caractère, avec une telle tendance, ce Père devait encourager l'épiscopat à attirer à lui toute l'autorité de l'Église. Aussi trouve-t-il fort juste et très-naturel que l'épiscope ait la haute main sur ses ouailles, qu'il préside souverainement aux agapes, et y reçoive double portion par honneur pour son rang, qu'il distribue les sacrements et les aumônes, et choisisse les vierges admises, comme les veuves, à toucher des pensions sur le trésor de l'Église.

Et cependant, vanité des vanités, cet homme de la foi et de l'autorité, qui déclame contre-la philosophie et le libre choix des doctrines, il a laissé sa raison s'égarer dans des recherches qui l'ont conduit à l'hérésie; il a formé une petite église hors de l'Église catholique, et les Tertullianistes n'ont cessé d'exister et de faire bande à part que du temps d'Augustin, évèque d'Hippone. Quel exemple, grand Dieu ! et n'y a-t-il pas là de

quoi confondre les téméraires qui osent proscrire le libre choix des doctrines et imposer silence à la raison. Terlullien avait eu aussi cette témérité, et lui-même, par son hérésie, il a protesté d'une façon éclatante contre son propre anathôme.

En Orient, à Alexandrie, un autre Père, non moins célèbre, Origène, arrive, par la même voie de l'austérité et du zèle poussé à l'excès, à une grosse erreur qui le rend coupable encore plus vis-à-vis de l'humanité que vis-à-vis de l'Église. Ce jeune homme, né avec les passions ardentes des pays chauds, obligé par ses fonctions de catéchiste, de converser avec des femmes, et sentant son impuissance à résister aux désirs impérieux de la chair, donna le déplorable exemple de se faire eunuque 1 Le Maître avait dit, selon saint Mathieu, dans son sermon sur la montagne : « Vous avez appris qu'il a « été dit aux anciens : Tu ne commettras point d'adultère. « Mais moi, je vous dis que quiconque regardant une femme « a désir de la posséder, a déjà commis l'adultère dans son « cœur. Or, si ton œil droit te scandalise , arrache - le et « jette-le loin de toi; car il est utile pour toi qu'un de les « membres périsse, et que tout ton corps ne soit pas jeté dans

• la géhenne. Et si ta main droite te scandalise, coupe -la et « jette-la loin de toi; car il est utile pour toi qu'un de tes o membres périsse, et que ton corps n'aille pas dans la « géhenne. » Le maître ne s'était point lassé de répéter cette maxime, et àCapharnaum, comme sur la montagne, il disait à ses disciples, toujours selon le môme évangéliste Mathieu (1) : « Si ta main ou ton pied te scandalise, coupe-le et jette-le loin « de toi ; car il vaut mieux pour toi entrer dans la vie mutilé

• ou boiteux, que d'être jeté, ayant deux pieds et deux mains, « dans le feu éternel. Et si ton œil te scandalise, arrache-le et

• jette-le loin de loi ; car il vaut mieux pour toi entrer borgne « dans la vie que d'être jeté, ayant tes deux yeux, dans la « géhenne du feu. » — « Il y a des eunuques qui ont été cono çus ainsi dès le ventre de leur mère ; et il y a des eunuques

(l)Cf. Mathieu, c. xix. v. li. Les eunuques qui se son! châtrés eux-mêmes à cause du royaume des deux.

f« (jui ont été faits eunuques par les hommes ; et il y a des « eunuques qui se sont faits eunuques à cause du royaume « des cieux. Que celui qui peut comprendre, comprenne ! •

Ces textes, parfaitement clairs, avaient armé la main d'Origène, et il s'était coupé toute occasion de désirer l'œuvre de chair, et il avait jeté loin de lui les organes qui étaient pour lui un sujet de scandale et de péché, préférant entrer dans la vie, mutilé et eunuque, plutôt que d'aller avec les organes de sa virilité brûler dans la géhenne du feu éternel. Ainsi, tandis que les empereurs païens s'efforçaient d'arrêter l'usage de la castration, et d'interdire de faire des eunuques, ce crime de lèse-humanité menaçait de devenir un acte de foi et de religion. Heureusement l'Église, qui se constituait alors en vue de conquérir et de gouverner le monde, eut le bon esprit de ne pas tomber dans ces excès de zèle et de repousser l'interprétation toute naturelle donnée par Origène aux paroles du Christ, rapportées par les évangélistes Mathieu et Marc. Un peu de bon sens humain lui fit éviter un écueil où les révélations de l'esprit avaient fait échouer Origène. Mais en môme temps qu'elle se prononçait contre la castration physique, eUe applaudissait à la castration morale de ces solitaires, qui déjà s'allaient cacher dans les Thébaïdes pour n'avoir soin que d'eux-mêmes et de leur propre salut et se mettre à l'abri des tentations. A l'exemple de Paul, elle exaltait le célibat et la virginité, en sorte que, pour atteindre à la vie sainte et parfaite, les épiscopes et le clergé, et à leur imitation les veuves, les vierges et les solitaires se vouaient à la chasteté et renonçaient à tout commerce sexuel. Or la logique impitoyable d'Origène, et son interprétation littérale du terrible précepte de l'Évangile, peut seule détruire dans leur germe ces désirs qui sont déjà des péchés.

Origène, comme la plupart des Pères de l'Église grecque, ne dédaignait pas la philosophie si vivement combattue et repoussée par Tertullien, et en général par les Pères de l'Église latine. Imbu de la philosophie de Platon qu'il avait profondément étudiée et méditée, et qui régnait à l'école d'Alexandrie, il y avait puisé, pensaient les orthodoxes, les

erreurs répandues dans ses nombreux ouvrages, et particulièrement dans son Traité des Principes. Ainsi, il enseignait que les peines sont médicinales et correctionnelles, n'ayant pour but que la guérison et la correction de celui auquel elles sont infligées; ce qui lui paraissait plus propre que des peines éternelles à concilier la justice de Dieu avec sa bonté. L'Église aujourd'hui rejetterait de son sein un homme qui professerait cette doctrine estimée par Origène bien plus conforme à la justice et à la bonté de Dieu.

Ce grand docteur d'Alexandrie pouvait mieux que personne, par son savoir et son éloquence, attirer au Christianisme les philosophes et les gens instruits de son époque. Aussi est-il jugé digne, par l'impératrice Marnée, de prêcher sa doctrine à la cour d'Alexandre Sévère, et plus tard, selon l'historien Eusèbe Pamphile, écrivait-il à l'empereur Philippe l'Arabe et à sa femme Sévera. Ce philosophe, comme l'appelle Eusèbe, était bien fait pour étendre les conquêtes du Christianisme et rallier à sa doctrine les nombreux disciples qui suivaient ses cours de grammaire, de rhétorique et de philosophie; car il essayait, autant que possible, d'accorder la raison avec la foi.

De son temps, un certain ordre s'est établi, une certaine organisation s'est faite dans l'Église, à l'image de l'organisation de la société romaine, t Jésus-Christ en est le chef, dit Origène ; les « évêques, les yeux; les diacres et les autres ministres, les « mains, et le peuple, les pieds. » Mais aussi le népotisme et la brigue assiégeaient Tépiscopat, devenu un honneur et une puissance. Origène est donc obligé de rappeler que les épiscopes sont élus, non pour commander, mais pour servir les églises, qu'ils ne doivent pas désigner par testament leurs successeurs, comme quelques-uns le faisaient, ni choisir leurs parents pour remplir leurs places, mais laisser ce choix à Dieu et au peuple, au peuple qui donne son suffrage, au peuple présent à l'ordination. Il s'élève contre les ambitieux qui sollicitent et briguent le diaconat, quoiqu'ils en soient indignes, pour parvenir ensuite à la prêtrise et à l'épiscopat, n'ayant en vue dans ces dignités que le prolit ou l'honneur des premières

places; et il ne condamne pas moins sévèrement ceux qui vendent leurs suffrages. « Ceux qui vendent les colombes « dans le temple, dit-il, sont ceux qui confient les églises à a des évéques ou à des prêtres avares, tyranniques, sans dis- « cipline et sans religion. • Les scandales viennent principalement des mauvais pasteurs qui enseignent bien et agissent mal, et ne se mettent point en peine du salut du troupeau, ne cherchant que la vaine gloire et le profit temporel. Pour ce qui est du temporel, il considère comme une œuvre fort difficile pour les épiscopes, d'être à la fois des dispensateurs fidèles et prudents des revenus et du trésor de l'Église, afin de ne pas s'approprier le bien des pauvres; et, sous prétexte que celui qui prêche doit vivre de l'Évangile , ne pas se donner à soi-même plus que la nourriture et le vêtement nécessaires, et ne pas garder pour soi plus qu'on ne donne aux frères qui ont faim et soif, qui sont nus et dans le besoin.

Voilà donc, à la tête des assemblées des saints, des hommes tourmentés par toutes les passions et toutes les cupidités humaines, des intrigants, des tyrans, des avares, des ambitieux ; et parmi le commun des saints, il y en a « qui viennent à • l'église, qui s'inclinent devant les prêtres, témoignent de « la dévotion pour les serviteurs de Dieu, donnent pour « orner l'autel ou l'église, la servent volontiers, mais sans « quitter leur ancienne vie, demeurant engagés dans les « ordures et dans les vices. Aussi l'Église ne peut être entière- « ment pure sur la terre, et l'ivraie y est mêlée au froment. » Fussent-ils en minorité, les mauvais pasteurs et les croyants impurs sont là, dans l'Église du troisième siècle, pour enseigner ce qu'apprend la philosophie de l'histoire, à savoir qu'il n'y a pas plus d'églises parfaites que de doctrines parfaites, et que les religions qui apportent leur élément moral aux sociétés civiles ne détacheront jamais complètement l'homme de la terre et des passions inhérentes à sa nature fragile. Et plus les saints de la religion nouvelle s'éloigneront de l'exagération de leur doctrine et des pratiques inaccessibles de leur morale parfaite, plus ils se rapprocheront de la société dont ils s'étaient violemment séparés, plus ils auront de chances de

conquérir et s'assimiler cette société. La communion des premiers jours s'en va; Origène se plaint bien haut de ce que les chrétiens sont trop attachés aux affaires temporelles, à l'agriculture, au négoce, aux procès, aux lettres humaines, aux livres, aux voyages, au lieu d'étudier la loi de Dieu et les Écritures. Il vante les ascètes, les contemplateurs, uniquement occupés du service de Dieu et dégagés du soin des affaires temporelles. S'imagine-t-on que ce communisme et cet ascétisme eussent fait tant de chrétiens dans l'empire romain, que Philippe l'Arabe, pour lutter contre Decius, et Constantin, pour régner sur le monde, eussent jugé qu'il était de leur politique de favoriser le Christianisme? Le bon sens répond que Philippe qui s'appuya sur l'église d'Origène, que Constantin qui s'associa à l'empire l'église de Nicée, n'auraient jamais donné la main au communisme de Pierre, de Paul ou de Barnabé. Les temps approchent où l'épiscopat, pouvoir spirituel, dira au pouvoir temporel : Jungamus deœtras ; (jladium gladio copulemus! Serrons-nous la main, joignons le glaive au glaive. Et l'histoire dira ce qu'il en coûte aux empereurs pour ne pas être dévorés par ces pasteurs qui aspirent à la monarchie universelle, ce qu'il en coûte aux nations pour s'affranchir du sceptre temporel des successeurs de Pierre le communiste.

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