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CHAPITRE XX

Thasce Cyprien, ëvéque de Carlhagc. — Le célibat. — Les vierges ehrétleones. — Les vierges de Dyonislane. — Les eunuques chrétiens. — Persécution de Décius. — Affaiblissement de la discipline dans l'Église et le clergé. — Les Laps. — Le confesseur Lucien et le pape Cyprien, scbismcs. — Novallen et Corneille, deux évêques à Rome, — Trois évêqoes à Carlhage. — Le pape de Cnrthagc en lutte avec le pape de Home.

Disciple de Tertullien, qu'il appelait le maître, Thasce Cyprien, évêque de Carthage, remplit non-seulement l'Afrique, mais tout l'Occident de la renommée de sa prudence et de sa sagesse. De longues années de paix et môme de faveur avaient étendu la domination de l'Église ; mais aussi l'antique discipline et la foi s'étaient sensiblement relâchées. Cyprien avait été élu évéque n'étant encore que néophyte, contrairement au précepte de Paul. Mais ici le peuple avait eu raison; car personne n'était plus digne que lui de gouverner les frères de Carthage. Chose plus grave! le luxe, la coquetterie, les mœurs dissolues, des crimes même avaient pénétré dans la fraternité africaine. Quoique le célibat du clergé ne fût pas encore ordonné par l'Église, la continence parfaite était considérée comme un haut degré de perfection. « La première « maxime fut de croître et de multiplier, enseignait Cyprien, « la seconde, de s'abstenir. Quand le monde était désert, le « mariage a dû le peupler. Aujourd'hui que le monde est

« peuplé surabondamment, il faut garder, si Ton peut, sa vir- « ginité. » Donc, parmi les clercs, et même parmi le commun des fidèles, le désir d'atteindre à la vie parfaite avait poussé un certain nombre de chrétiens et chrétiennes à tenter de garder cette continence si difficile sous le soleil ardent de l'Afrique. Des jeunes filles avaient voué à Dieu leur virginité, sans cependant quitter le monde pour vivre en cénobites ni en solitaires. Elles ne renonçaient ni aux plaisirs ni aux vanités; — car Cyprien leur reproche de se parer de laines aux couleurs éclatantes, de porter de lourds colliers d'or et de pierreries, de suspendre de riches joyaux à leurs oreilles et de chausser des entraves d'or. Il craint que Dieu, au grand jour, ne reconnaisse pas ses créatures dans ces vierges coquettes, qui si; teignent de noir, de blanc ou de rouge les cheveux, les joues, les sourcils, les paupières, tout le visage et toute la tôte.

Mais ce luxe et cette coquetterie des vierges chrétiennes ne sont que des symptômes du relâchement des mœurs. Cyprien porte contre elles de plus graves accusations. Ces fleurs odoriférantes, comme il les appelle, se laissaient quelquefois flétrir, et succombaient aux entraînements de la volupté. Il faut dire aussi qu'elles s'y exposaient d'une singulière façon; ainsi, outre qu'elles attiraient les regards par leur luxe de toilette et les couleurs dont elles peignaient leurs visages, elles fréquentaient les bains publics, où les hommes nus voyaient les femmes nues. « Et celles qui vont dans les bains, dit Cyprien, « où les deux sexes vont se baigner, qui livrent à l'impure « curiosité du regard un corps consacré à la pudeur et à la « chasteté, qui ne rougissent pas de voir et de se montrer « sans voile ! n'est-ce pas là offrir une amorce aux passions a impures, et solliciter le désir à l'impudeur et à l'outrage ? « Chacun verra, dis-tu, dans quelle intention il sera venu; « moi, je ne veux que laver ma petite personne (corpusculi). « Ta réponse ne te justifie pas ; elle ne saurait excuser ton « effronterie lubrique. Un tel bain ne te lave pas, il te salit ; « loin de te purifier il te souille. »

Ces vierges, qui se faisaient voir nues à des hommes nus dans les bains publics, n'apportaient pas plus de retenue et de

modestie dans leur langage. Dans les festins de noces, auxquels elles assistaient, elles se livraient à une liberté de langage, elles se mêlaient à des conversations indécentes, où les propos plus que lestes avaient pour but et pour fin d'animer la mariée à ne pas se montrer rebelle aux désirs du marié, et le marié à faire preuve d'ardeur et d'audace. Non contentes d'écouter tout ce qu'elles n'auraient pas dû entendre, elles disaient tout ce qu'elles n'auraient pas dû dire. Aussi ne faut-il pas s'étonner que Cyprien redoutât de voir tomber ces vierges fragiles, se risquant sur une pente aussi glissante. La mut qui précéda son martyre, son assemblée de chrétiens entourait la maison où il était gardé prisonnier, afin de veiller et prier. Lui, qui connaissait la fougue des passions africaines, recommanda de respecter et de surveiller les jeunes filles. Son livre de la Parure des vierges montre combien il se fiait peu à la vertu des sœurs et des frères.

Et il n'avait pas tort; car, à Dyonisiane, des vierges, qui avaient fait vœu de chasteté, avaient été surprises dormant avec des hommes, dont un était diacre. Il est vrai que ces vierges folles, tout en avouant le fait, affirmaient que leur virginité était restée intacte et n'avait point souffert de cette communauté de lit. Pour s'assurer du fait, Cyprien, consulté par l'évèque de Dyonisiane, conseilla de les faire visiter soigneusement par des sages-femmes. Aucun document n'atteste ni que ce conseil fut suivi, ni que les matrones, après cette étrange inspection, purent affirmer que les sœurs de la fraternité de Dyonisiane étaient demeurées vierges. Cyprien, môme dans cette hypothèse, n'en condamnait pas moins ce commerce dangereux : « Quoi! disait-il, la présence dans une

• même couche, l'embrassement, l'entretien, les baisers, le

• sommeil à côté l'un de l'autre, quelle honte, quelle impureté, ■ quel crime! >» Le diacre fut excommunié, et les vierges probablement soumises à Ycxomologàse ou à la pénitence Cependant Carthage aussi eut à déplorer de semblables abus. Des confesseurs et des martyrs, après avoir enduré courageusement l'exil et la torture, n'avaient pu résister aux charmes de la volupté et avaient souillé leurs corps sanctifiés par la

confession et le martyre. Cyprien en gémit et écrit que, quand môme iJs n'auraient pas chargé leur conscience d'un stupre, c'était un grand crime de causer par leurs exemples scandaleux la perte des autres frères. A Cartilage comme à Alexandrie, des chrétiens, désespérant de maîtriser la chair, se mutilaient; et pourtant ses aiguillons survivaient au sacrifice volontaire de la virilité. Les eunuques de la fraternité cherchaient encore à assouvir les désirs d'une volupté impuissante. « Nos eunuques, est-il dit dans un ouvrage attribué à Cyprien, ne peuvent endurer de dormir hors de la compagnie d'une femme. » Mais l'Église africaine fut encore bien plus scandalisée par le crime du prêtre Novat, qui tua son enfant en frappant au ventre sa femme enceinte.

Malgré les efforts et le zèle de son habile et illustre évèque, une Église, où avaient pu se glisser de pareilles mœurs, ne devait pas lutter contre les persécutions sans éprouver de défaites. Sous le règne de Décius, un grand nombre de chrétiens abjurèrent, et l'on en vit s'exciter les uns les autres à l'apostasie. On vit des pères présenter leurs enfants aux autels des dieux. Conformément à l'édit, comme un jour avait été fixé pour se rendre au Capitole de Carthage abjurer la foi chrétienne, il y eut mie telle affluence d'apostats, qu'il fallut remettre des abjurations au lendemain. « Une longue paix, dit Cyprien, avait corrompu la discipline et endormi la foi. On s'attachait à grossir son patrimoine, on courait après l'or. Plus de dévouement dans le prêtre , plus de foi dans les ministres! plus de charité dans les œuvres! plus de frein dans les mœurs ! On contractait des mariages avec les infidèles. On tendait des pièges à l'innocence. Les évèques quittaient l'autel 'pour le négoce, couraient de marché en marché, amassaient des trésors, captaient insidieusement des héritages, et, accumulant les intérêts, grossissaient leurs revenus. On a ainsi allumé la colère du ciel; mais Dieu a été si bon qu'il a envoyé moins une persécution qu'une épreuve. >» « Ne dissimulons plus la cause de nos chutes, ajoutait Cyprien. Ce sont nos richesses qui ont vaincu notre foi. » A peine la puissance du dehors avait-elle rendu la paix à

l'Église, que les troubles intérieurs éclatèrent. Diminuée de tous ceux qui avaient trahi leur foi, elle compta deux catégories de fidèles; au premier rang, les martyrs et les confesseurs; au second rang, ceux qui, n'osant tenter Dieu et se fier à leur intrépidité en face des tortures, avaient fui devant la persécution, à l'exemple de Gyprien lui-môme. Qu'allaient devenir ceux qui avaient failli, ceux qui étaient tombés avant de combattre ou en combattant, les Laps? lisse pressaient aux portes de la fraternité, impatients d'y rentrer. Ils suppliaient les confesseurs et les martyrs de les admettre à la communion des fidèles, et ces soldats victorieux, touchés de leurs prières et fiers de leur propre gloire, leur donnaient des billets d'admission pour les dispenser de la pénitence. Cyprien y vit une injure faite à l'épiscopat; il combattit les confesseurs et les martyrs, qui violaient la discipline et devenaient ingouvernables. Ceux-ci ripostèrent par une épître hautaine, écrite par le confesseur Lucien au pape Cyprien, lui annonçant qu'ils avaient donné la paix aux Laps, et qu'ils désiraient qu'il en informât les autres évêques. Ils terminaient en lui souhaitant d'avoir la paix avec les saints martyrs. A la suite de ce différend, la sédition commença; en plusieurs villes, le peuple s'éleva contre ses évéques, criant que les martyrs et les confesseurs avaient donné la paix à tous, et forçant les évéques par l'intimidation à la confirmer. Alors grande rumeur et schismes dans les églises d'Afrique. A Cartbage, des factieux, profitant de l'absence de Cyprien, élevèrent un autel sur une montagne voisine. Rome n'était pas moins agitée ; Nova tien, philosophe stoïque, devenu chrétien, s'était fait élire en opposition avec l'évêquc Corneille. Les partisans de Novatien le stoïque, qui ne voulait pas qu'on admît les Laps à la paix, mais qu'on leur fît faire pénitence, en laissant à Dieu le soin de les juger, nommèrent comme évêque à Cartbage Maxime ; ceux qui voulaient qu'on les admit avec leurs billets de martyrs immédiatement et sans pénitence élurent Fortunat; en sorte que cette église, divisée en trois camps, eut trois évéques.

Au milieu de ces schismes, à Rome et en Afrique, Cyprien prêchait dans le désert l'unité de l'Église. Lui-même, hélas!

ce rude athlète, n'a pas pu éviter le reproche de schisme, et presque d'hérésie. Il écrivait fièrement à Corneille, évéque de Rome, qu'il n'avait pas le droit d'informer sur ce que les évéques d'Afrique avaient résolu, et déjuger un coupable déjà condamné par eux. A chaque pasteur son troupeau. « Il ne faut donc pas que ceux qui sont soumis à un évéque courent çà et là et mettent la désunion entre les évéques; mais ils doivent plaider leur cause au lieu où ils peuvent avoir des accusateurs et des témoins de leur crime. » Le pape de Rome accepta la leçon du pape de Carthage, et se le tint pour dit. Mais Etienne, successeur de Corneille, trouva dans Cyprien un rude adversaire. Deux évéques d'Espagne avaient succombe' durant la persécution ; leurs clergés et leurs fidèles les déposèrent. L'un d'eux se rend à Rome et obtient d'Étienne des lettres favorables. Un concile de Carthage, consulté par le clergé de Mérida, l'une des deux églises espagnoles qui avaient déposé leurs évéques, déclara qu'il fallait maintenir les dépositions et la discipline, et ne point consulter l'évôquc de Rome, placé trop loin des événements et de la vérité.

Un dissentiment autrement grave sépara l'Afrique de Rome. Un synode africain, réuni à Carthage, décide que le baptême donné par les hérétiques est inefficace, et qu'il faut rebaptiser. Etienne avait condamné déjà cette opinion en Orient. Il condamne la décision des évéques d'Afrique, refuse le message qui la lui apporte, et interdit aux députés l'entrée des maisons chrétiennes. Alors Cyprien convoque un nouveau synode et y déclare, à l'ouverture de la session, qu'on sera d'accord, puisque aucun évôque d'Afrique ne prétend s'ériger en évéque des évéques, ni forcer un collègue par une terreur tijrannique. On députe un diacre pour porter à Rome et en Orient la décision du nouveau synode, confirmative de celle du précédent; et Firmilien, évéque de Césarée, d'écrire à l'évéque de Carthage pour bénir l'insolente audace de l'évéque de Rome, qui unit, par la foi et la charité, des églises qu'un long espace sépare ; en sorte que si Cyprien n'avait calmé les effervescences de l'Afrique et de l'Asie, elles devançaient de plusieurs siècles les événements qui devaient un jour les

séparer de Rome. Augustin pense que par sa constance à demeurer dans l'unité, par l'abondance de sa charité, par son martyre, l'évoque de Carthage a compensé l'erreur de son dissentiment; mais l'auteur du Livre du Pape se contente d'espérer que le martyre de ce saint personnage a expié tous ses torts. Espérons-le, nous aussi, qui ne cherchons point à savoir ce qui se passe là-haut.

Pour ce qui est des choses d'ici-bas, sans passion pour ou contre l'orthodoxie, également éloignés de l'esprit de dénigrement et de l'enthousiaste exagération du pauégyrisme, nous qui dans les religions voyons des œuvres humaines incomplètes et imparfaites, et dans les saints des hommes plus ou moins sensés et sages, constatons que si l'illustre évêque de Carthage fut digne par son génie, par ses vertus, par sa prudence, de gouverner les consciences et de diriger des églises, s'il contribua à fonder sur des bases solides la puissance épiscopale et ecclésiastique, et s'il fut une des colonnes et des lumières du christianisme militant, s'il prépara le triomphe prochain de la religion nouvelle, il la rapprocha aussi de la société romaine, la mit en rapport plus fréquent avec elle, tempéra l'ardeur indiscrète du martyre et la sévérité excessive de la doctrine vis-à-vis des faibles qui avaient sacrifié aux idoles. Aussi eut-il à lutter contre l'impureté de l'époque, qui pénétrait dans les fraternités, souillant les vierges, les confesseurs et les martyrs; contre l'ambition et l'intrigue qui assiégeaient déjà, à Rome comme à Carthage, les chaires épiscopales; contre les envahissements du mercantilisme et de l'avarice des épiscopes; contre l'éternel abus des captations d'héritages; en un mot, contre toutes les faiblesses et les passions humaines, qui s'épanouissent môme dans les assemblées des saints.

Cependant , malgré les défauts et les" vices qui déparaient ses églises, le Christianisme contribuait au progrès de l'espèce humaine au môme titre que la philosophie et le droit des païens. Mais sa tendance trop prononcée à quitter la terre pour le ciel, à dédaigner la science accessible à l'intelligence de l'homme pour se livrer à la recherche de l'absolu,

le jetait dans la contemplation mystique, dans les vaines spéculations métaphysiques et égarait ses meilleurs esprits dans la région des songes, des visions et des révélations.

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