CHAPITRE XXI
Thaumaturgie chrétienne. — Le livre du Pasteur d'ilcrmas. — Vrais miracles et foui miracles, selon Tcrtuliien et Origéne. — Miracles racontés par Cyprlen. — Grégoire le Thaumaturge. — Les visions des martyrs. — Les chréliens et les païens aux bétes ! — Derniers moments du communisme chrétien. - Les Agapes Interdites dans les églises.
Justin le Philosophe, qui fit l'apologie du Christianisme, Irénée, épiscope de Lyon , revendiquent pour leur seule religion les miracles, les dons de prophétie, de guérisons, d'exorcismes. Selon ce dernier, parmi les chrétiens, « les uns chassent les démons sûrement et véritablement, d'autres ont la science des choses futures, des visions et des discours prophétiques. Souvent, pour quelque nécessité, toute l'église d'un lieu l'ayant demandé avec beaucoup de jeûnes et de prières, l'esprit d'un mort est retourné dans son corps, et la vie d'un homme a été accordée aux désirs des saints. Ces morts ressuseités, ajoute-t-il, sont restés avec nous plusieurs années. Des frères parlent toutes sortes de langues par la vertu du Saint- Esprit, découvrent aux hommes, pour leur utilité, ce qu'ils ont de plus caché, et expliquent les mystères de Dieu. »
Je conseille à ceux qui voudront se rendre compte des aber-
rations de l'esprit humain, voyageant sur les ailes de l'imagination et de la fantaisie mystiques, dans le monde des rcvc- • ries apocalyptiques, de lire, après quelques épitres de Paul, après la révélation nébuleuse de Jean, le livre du Pasteur, ou plutôt le livre des Visions d'Hermas.
Comme Irénée, Tertuilien défie les païens et les hérétiques dans le champ clos des miracles. » Qu'on amène un possédé devant les tribunaux, s'écrie-t-il ; que le premier chrétien venu commande 1m démon de parler ; il avouera et qu'il esl un démon, et qu'ailleurs il se dit faussement un dieu. Que l'on amène de même un de ces gens agités par un dieu, qui, ouvrant la bouche sur les autels, reçoivent le Dieu avec la fumée du sacrifice, puis parlent hors d'haleine, l'écume à la bouche. Si ceux qui les agitent ne confessent pas qu'ils sonl des démons, n'osant mentir à un chrétien, qu'on répande surle-champ le sang de ces chrétiens. »
Quelle audace de foi ! Car je répugne à croire à l'audace di* la supercherie et du charlatanisme chez Tertuilien ! H croit aux miracles, aux possessions, comme tous ses contemporains, à l'influence des démons qui rendent des oracles et se font passer pour dieux ; et une des preuves les plus éclatantes du Christianisme, c'est pour lui le don qu'a le chrétien de faire parler les démons. Elle occupe, comme de raison, une place importante dans son apologie. Ce qui distingue le plus, à ses yeux, l'Église chrétienne du paganisme et de l'hérésie, c'est que chez elle il se fait de vrais miracles. Qu'un hérésiarque essaie donc de prouver sa mission, comme les apôtres, par des miracles !
Simon le Mage et Apollonius de Tyane ont bien fait des miracles, selon leurs disciples et admirateurs ; mais c'étaient des imposteurs, des prestidigitateurs, qui faisaient de faux miracles par magie et enchantements, par l'opération du démon, et non de l'Esprit-Saint. — Conclusion. — Le Christianisme seul a opéré de vrais miracles, ce qui prouve évidemment la vérité et la divinité de sa doctrine. — Le fait est que la raison humaine n'a rien à répondre à cet ordre de preuves, et serait de bonne peine de s'aventurer, pour la discussion ou
la lutte, sur ce terrain fantastique, dans ce pays des chimères, où la crédulité échappe à sa poursuite et se réfugie dans la citadelle inaccessible de ses merveilleuses visions.
Origène, dans sa réfutation du livre de Celse contre le Christianisme, soutient aussi qu'il y a de faux miracles qui viennent des démons, et de vrais miracles qui viennent de Dieu. Bien entendu, les vrais miracles sont ceux des chrétiens; les faux miracles, ceux des païens. Renversez la proposition d'Origène, vous aurez celle du philosophe épicurien. Celse, en effet, veut bien croire que Christ a fait des miracles, mais par des opérations magiques dont il avait appris le secret en Egypte. Les faux miracles, pour lui, ce sont ceirx du Christianisme; les vrais miracles, ceux des dieux du paganisme. « Non pas, disait Origène; les chrétiens chassent les démons non avec des cérémonies magiques, des applications de drogues, comme les charlatans païens, les mages, les astrologues, mais par des prières et de simples conjurations, quelquefois accompagnées de jeûnes. Ils les chassent en prononçant le nom de Jésus-Christ et en récitant les évangiles. Ils les chassent, ces esprits de ténèbres, non-seulement des corps des hommes, mais des corps des bêtes, des lieux qu'ils hantent ou qui leur sont consacrés. Us guérissent aussi miraculeusement les malades. » Celse et Tacite, et les auteurs de ï Histoire Auguste, en disent autant des empereurs et des dieux païens. Et adhuc sub judiee lis est ! — Je me trompe; le procès est jugé; et la raison, ce juge souverain, a renvoyé les parties dos à dos.
Cyprien, comme pour donner plus d'autorité à ses conseils et à ses réprimandes, écrit à ses prêtres et à ses diacres : « Dieu ne cesse point de nous reprendre jour et nuit. Car, outre les visions nocturnes, le jour même, les enfants innocents qui sont avec nous sont remplis du Saint-Esprit. Us voient en extase de leurs yeux, ils entendent et disent les choses dont le Seigneur a la bonté de nous avertir. Vous apprendrez tout à mon retour. »
Le diacre Ponce, son disciple, raconte qu'un an, jour pour jour, avant son martyre, il eut durant son sommeil une vision
qui lui annonça sa sentence de mort et son exécution par le glaive. Gyprien lui-même, dans son livre des Laps, rapporte ■ les miracles suivants : « Un chrétien, qui était monté volonlairement au Capitole pour renier sa foi, devint muet dès qu'il rut abjuré. Une femme va au bain après son apostasie; elle tombe saisie du malin esprit, se déchire la langue avec les dents, et meurt peu de temps après. Des chrétiens, qui fuyaient la persécution, laissèrent une petite fille à la mamelle aux soins de sa nourrice, qui la porta aux magistrats chargés de recevoir les abjurations. Comme l'enfant ne pouvait manger de la chair immolée aux idoles, on lui fit sucer du pain (rem|>é dans le vin du sacrifice. La persécution apaisée, la mère, revenue de son exil volontaire et ignorant le sacrilège de sa petite fille, vint avec elle aux agapes, présidées par Gyprien. Pendant les prières, la petite ne fit que pleurer et se tourmenter. Lorsque le diacre vint présenter le calice aux frères, arrivé à la petite fille, il la vit détourner la tète, serrer les lèvres et refuser de boire. Le diacre insiste et la fait boire malgré elle ; alors elle se mit à sangloter et vomit ce qu'elle avait pris du breuvage eucharistique. — Une jeune femme, qui avait apostasié, se mêle aux fidèles et reçoit par surprise la nourriture consacrée ; mais tout à coup elle perd la respiration, et tombe tremblante et palpitante. Une autre ouvre son coffre, où était sa part de l'agape, et en voit sortir un feu qui l'épouvante; elle n'osa y toucher. Un laps, ayant reçu en cachette sa part de l'agape, ouvre les mains et n'y trouve que de la cendre. Plusieurs furent saisis des esprits immondes; d'autres perdirent la raison et devinrent furieux. Leçons terribles pour les chrétiens assez lâches pour renier leur foi ! »
Du temps de Cyprien, la thaumaturgie et le don de prophétie brillaient encore chez les pasteurs de l'Église. Un jeune étudiant, disciple d'Origène, nommé Théodore, qui suivait les cours de ce maître à Alexandrie, débuta dans la vie sainte par un éclatant miracle. D'autres étudiants formèrent le complot de ternir sa réputation de sagesse et de pureté. Une courtisane, qui avait été chassée d'un lieu de débauche, vint, à leur instigation, relancer Théodore au milieu d'une réunion de
- 23fl -
philosophes, pour lui rédamer le salaire dû à ses faveurs. Le jeune homme, sans s'émouvoir, pria ses amis de lui donner l'argent qu'elle demandait, afin qu'elle cessât d'interrompre leur discussion philosophique. A peine eut-elle l'argent dans la main, qu'elle se mit à hurler d'une voix qui n'avait rien d'humain et tomba le visage contre terre, arrachant ses cheveux épars, les yeux renversés, la bouche écumante. Le diable l'aurait étouffée, si Dieu n'eût écouté les prières que Théodore lui adressa pour elle.
Théodore, après ses études, revint à Néocésarée, sa patrie, où il renonça à ses biens et à son avenir de philosophe et de jurisconsulte, pour vivre dans la solitude. Peut-être renonça t-il en même temps à son nom ; car c'est lui qui, devenu évèque de Néocésarée, s'appellera Grégoire le Thaumaturge. Voici comment il fut nommé évèque. Phédime, évèque d'Amasée, qui avait le don de prophétie, voulait lui conférer le ministère. Mais Grégoire fuyait d'une solitude dans une autre. Phédime, ne pouvant l'atteindre, résolut, par l'inspiration de Dieu, de l'élire évèque de Néocésarée, où il n'y avait que dix-sept chrétiens, quoique l'élu fût éloigné de lui de trois journées de chemin. Grégoire se rendit et reçut l'imposition des mains. Mais il pria Phédime de lui accorder quelque temps pour mieux connaître les mystères. Grégoire passa toute la nuit à examiner la doctrine, et vit apparaître un vénérable vieillard, qui se dit envoyé de Dieu pour lui découvrir la vérité de la foi. Puis le vieillard lui montra une femme qui brillait, ainsi que lui, d'une grande lumière. Ce vieillard était Jean l'évangéliste, et, sur l'invitation de la femme qui était la mère du Sauveur, il expliqua à Grégoire Je mystère de la foi. La vision alors s'évanouit ; mais Grégoire écrivit aussitôt ce qui venait de lui être révélé. 11 l'enseigna toujours dans son église, et le laissa écrit de sa main à ses successeurs.
Armé de son Apocalypse, le thaumaturge quitte sa retraite pour prendre possession de son église de dix -sept frères. Chemin faisant, la nuit et une pluie violente le surprennent près d'un temple d'idoles, le plus fameux du pays, à cause de ses oracles. 11 y entre en invoquant le nom de Christ, en fai-
sant des signes de croix, et probablement en soufflant et en crachant par mépris, comme cela se pratiquait, au témoignage de Tertullien ; puis il y passa la nuit à chanter les louanges de Dieu. Le lendemain, après son départ, le prêtre du temple y vient faire les cérémonies accoutumées. Les démons, ses faux dieux, lui apparaissent pour lui signifier que leur temple n'est plus habitable pour eux, à cause de l'homme qui y a passé la nuit. Le prêtre, ainsi délaissé, essaie de retenir ses dieux fugitifs par des sacrifices et des purifications. Rien n'y fait. Furieux, il cherche Grégoire, le menace de le maltraiter et de le faire punir pour avoir osé, lui chrétien, entrer dans le temple des dieux. Le thaumaturge, sans s'émouvoir, lui répond : — Avec l'aide de Dieu, je puis chasser les démons d'où il me platt, et les faire entrer où il me plaît. — Fais-les donc rentrer dans leur temple, repartit le prêtre. — Alors Grégoire déchire le feuillet d'un livre qu'il tenait à la main, et écrit ces mots : Grégoire à Satan. — Entre.
Le prêtre emporte son Compellc intrare, le pose sur l'autel et offre ses sacrifices ordinaires, et il vit dans son temple tout ce qu'il avait accoutumé d'y voir auparavant. Alors il pria Grégoire de lui faire connaître ce Dieu qui commandait à ses dieux. Grégoire lui expliqua la doctrine des chrétiens ; mais le païen ne voulait pas croire au dogme de l'Incarnation. Il demanda un miracle, la chose du monde la plus facile pour le thaumaturge. Il lui montra une pierre énorme, et lui dit de commander à cette pierre de marcher jusqu'à un endroit qu'il lui indiqua. Grégoire commanda à la pierre. Elle obéit comme un être animé. Le païen ne douta plus de rien, pas même de l'Incarnation, et abandonna sa femme, ses enfants, sa maison, ses biens, pour se faire le disciple d'un homme qui faisait marcher les pierres. Quant aux guérisons miraculeuses que Grégoire opéra, elles furent innombrables. Un jour il décida un procès d'une façon qui rappellerait un peu la fable de l'Huître et des Plaideurs, s'il était permis de comparer les petites choses aux grandes. Deux frères, dans le partage de la succession paternelle, se disputaient un étang. L'évèque ne put les mettre d'accord. Us rassemblèrent, de part et d'autre,
des gens armes. La veille du jour où ils devaient en venir aux mains, le thaumaturge alla passer la nuit en prières au bord de l'étang et commanda à l'eau de s'en aller; il n'en resta pas une goutte. Bien étonnés furent les frères ennemis, quand le matin ils trouvèrent l'étang desséché. Cent ans après, on en montrait encore l'emplacement.
Comme le Lycus débordait en hiver, le peuple vint prier Grégoire d'y remédier. II se rendit sur les bords du fleuve et se mit à prêcher appuyé sur son bâton. Puis, terminant son homélie par l'invocation à haute voix du nom de Christ, il planta son bâton au lieu même où le Lycus avait rompu sa digue, priant Dieu d'arrêter les eaux désormais. Le bâton prit racine, et devint un arbre qui servit toujours de digue au ileuve. Quel élève de l'école Polytechnique, quel habile ingénieur retrouvera jamais cette méthode perdue de dessécher les marais et d'arrêter les débordements des fleuves?
Gr égoire le Thaumaturge, par ses innombrables miracles, ne pouvait manquer de convertir le peuple au Christianisme. Il avait trouvé, au commencement de son ministère, dix-sept chrétiens dans la ville et le territoire de Néocésaréc. Il mourut le 17 novembre, ne laissant dans tout son diocèse que dix-sept l>aïens non encore convertis.
Les visions, les apparitions, les révélations jouaient un rôle important dans la conversion des païens, et surtout dans les persécutions et les tortures des martyrs. Les Actes des martyrs en sont remplis. « Dieu visitait ses martyrs, disent les Actes des martyrs de Vienne et de Lyon, et le Saint-Esprit était leur conseil... » Leurs corps répandaient de bonnes odeurs, en sorte qu'on croyait qu'ils se parfumaient. Vivia Perpétua, martyre de Carthage sous Seplime Sévère, raconte elle-même, dans le Journal de son martyre, qu'elle s'entretenait avec le Seigneur, et elle rapporte les visions qui la visitaient dans sa prison. L* libelle étroite qui conduit au ciel, le dragon au pied, prêt à dévorer ceux qui entreprennent la diflicile ascension, le jardin céleste, où un pasteur vénérable en cheveux blancs trait ses brebis, environné de milliers de personnes vêtues de blanc; le lieu'de ténèbres où l'on souffre; les luttes
avec le diable, dans lesquelles on triomphe, tel est h peu près le thème des visions de Perpétue. Et le tribun qui garde les martyrs craint qu'ils ne s'échappent de la prison par les enchantements de la magie.
Cette exaltation et ces visions donnent à des jeunes femmes, ù de pauvres esclaves, une énergie sublime, et leur fait affronter les tortures et les bêtes du cirque. A Lyon, Attale, Sanclus, Maturus, l'esclave Blandine, sont donnés en spectacle et tiennent lieu au peuple de gladiateurs. Des êtres faibles, animés par ces apparitions d'anges et de messagère de Dieu, par ces visions de la Jérusalem céleste, font des prodiges de courage el de constance. Mais, à cette même époque, l'amourpropre humain, l'ambition, le désir de plaire au prince, je ne sais quelle sotte ot incroyable vanité, jettent dans l'arène, parmi les gladiateurs ou en face des bètes, des victimes volontaires. Il faut voir le tableau que trace Gyprien, dans sa lettre à Donat, de cette rage de la mort ou de la gloire, qui saisit de jeunes et beaux citoyens romains, des chevaliers, et jusqu'à des sénateurs.
« Porte les yeux sur les cités! Qu'y rencontres-tu? Une « agitation plus triste que le silence du désert. Un combat de « gladiateurs se prépare; il faut qu'un spectacle sanglant « charme une bizarre cruauté. Les sucs d'une nourriture o robuste nourrissent un corps athlétique, développent les « muscles sur cette masse vigoureuse, et engraissent la vic- « lime pour la faire tomber à plus de frais. Le meurtre de « l'homme est la volupté de l'homme. Tuer est une étude, « un exercice, un art. Non content de commettre le crime, on « le professe. O barbarie! ô douleur! on étudie l'art de tuer, « et l'on s'illustre en tuant. Mais de quel nom appeler, parle, « ces hommes qui, dans la fleur de l'Age et les grâces de la « beauté, se vêtissent richement pour se jeter, sans qu'on les « y condamne, à la rencontre des bêtes féroces? Ils se parent « vivants pour des funérailles volontaires, et, dans leur mal- « heur, ils s'applaudissent de leur misère. Us luttent contre « les bêtes, non pour expier un crime, mais pour assouvir une «< rage. Les pères assistent aux combats de leurs lils. Le frère
« est dans l'arène; la sœur est là qui regarde. Enfin, quelque « haut que la magnificence des préparatifs élève le prix du « spectacle, la mère, o douleur! la mère paie le droit d'assister « à sa propre infortune, et dans ces spectacles impies, barh bares, sanglants, nul ne songe que son œil est parricide. »
Sénèque, avant Gyprien, avait, au nom de la raison, déclaré que ces spectacles étaient simplement des homicides. Sur ce point, le Christianisme et la philosophie sont d'accord. Mais ne voit-on pas, sans établir un parallèle entre les martyrs chrétiens et ces gladiateurs volontaires, en donnant la préférence à ceux qui meurent pour une croyance, quelle qu'elle soit, sur ceux qui bravent la mort pour atteindre au but de leur ambition, ou s'illustrer par une vaine gloire, qu'il est des époques étranges, tourmentées de l'amour de la mort et du mépris de la vie, des époques où ceux qui tuent et ceux qui sont tués s'enivrent également de la volupté du sang, où les voluptueux épicuriens, comme les austères stoïques, les débauchés et les profanes, comme les purs et les saints, regardent en face la mort qui se promène au gré des puissances tyranniques, et se rient des bourreaux et des tortures? Nos pères ont traversé une de ces grandes crises sociales, et tous les partis, toutes les opinions ont eu leurs victimes également courageuses, également invincibles en face des juges, des bourreaux et de la mort.
Mais la seule leçon que la raison et l'histoire puissent tirer du courage sublime des martyrs du Christianisme, aussi bien que des victimes des révolutions et des tyrannies, c'est que le glaive et la hache n'ont jamais tranché les questions religieuses ou politiques, que les persécutions n'ont jamais étouffé les religions, les hérésies et les idées, pas même les superstitions, qui arrivent a leur heure et s'en vont quand elles ont fait leur temps; et qu'enfin la vie humaine mérite trop d'être respectée pour qu'on la sacrifie aux plaisirs des empereurs ou des peuples, et même au culte et à la colère des dieux.
Les derniers efforts de la persécution contre le Christianisme amènent la réaction qui le fait triompher sous Constantin, et comme la persécution appelle la persécution, le Paganisme
à son tour apprendra ce que peut entreprendre, au nom de Dieu, une religion de charité armée du glaive.
Est-il besoin de dire qu'à mesure que l'Église montait vers le pouvoir, le Communisme primitif, l'égalité première s'effaçait et faisait place à l'autorité? Le clergé d'abord, nous l'avons vu, formait la noblesse, la classe patricienne des fraternités. L'évéque, à sa tète, s'en couronnait empereur, et commençait à voir dans ses prêtres et ses diacres des ministres subalternes. Les zélés, les imitateurs des apôtres exhortent encore les frères à la vie commune. Terlullien déclare aux païens que tout est commun parmi les chrétiens, excepté les femmes. Le pape de Rome, Urbain Ier, vers Je temps d'Alcxandre-Sévère, écrit aux fidèles: «Nous savons que vous n'ignorez pas que jusqu'ici la vie commune fut en vigueur parmi les bons chrétiens et est encore en vigueur par la grâce de Dieu, et surtout parmi ceux qui ont été élus pour le domaine du Seigneur, c'est-à-dire les clercs. . » Il rappelle l'exemple fameux d'Ananie et Saphire; mais on sent sous son affirmation poindre le relâchement que Cyprien plus tard reproche aux frères. Si la vie commune est surtout en vigueur dans le clergé, elle tend donc à se dissoudre parmi le commun des fidèles. En effet , on ne met plus les biens en commun avec la rigueur d'autrefois ; on se contente d'apporter ses offrandes quotidiennes ou mensuelles pour la célébration des agapes et l'entretien du trésor de l'Église. Cyprien enseignait encore en principe que les fruits de la terre qui sont à Dieu, comme les rayons du soleil , devaient aussi être communs pour l'usage de l'homme. Mais la corbeille placée dans l'église pour recevoir les aumônes, les plaintes de l'évéque de Carlhage contre les évêques qui faisaient le trafic et couraient les marchés, évidemment pour leur compte, indiquent bien que les frères avaient des biens en propre et qu'il n'y avait que les fervents, comme Cyprien, qui vendaient tout leur patrimoine pour grossir le trésor de la fraternité.
Les agapes, ou repas en commun, un demi-siècle après Cyprien, ne se font plus dans les églises. Le Christianisme vainqueur renonce à ses repas d'amour comme à son coni-
munisme. Ces festins fraternels se font encore dans les maisons particulières, probablement entre les plus humbles et les plus petits des fraternités, qui auraient tout avantage à partager les biens des riches chrétiens. En effet, voici ce qui a plu au Saint-Esprit et aux Pères du concile de Laodicée dans leurs vingt-septième et vingt-huitième canons, contrairement à ce qui avait plu au même Esprit -Saint et aux apôtres à peine trois siècles auparavant : « Il ne faut pas que ceux qui « sont chargés d'un sacré ministère, clercs ou laïques, appelés « à une agape, reçoivent des portions de mets, parce que par « là il est fait injure à l'ordre ecclésiastique.
« Il ne faut pas, dans les divines demeures, c'est-à-dire dans « les églises, qu'il se fasse des festins appelés agapes, ni que « l'on mange dans la maison de Dieu, ni que l'on s'y couche à « table. ■
Il me semble que l'injure faite à l'ordre ecclésiastique consiste en ce que de simples fidèles, ne pouvant plus célébrer l'agape primitive dans la maison de Dieu, la célébraient dans leurs propres maisons, et que s'il n'était pas interdit à des clercs ou des laïques chargés d'un sacré ministère d'y assister, comme à des repas ordinaires, du moins ils ne devaient pas rompre le pain, ni accepter des parts ou fractions de mets, semblables à ces portions que les diacres de la primitive Église distribuaient aux frères avec bénédiction ou eucharistie ([«ri tfyxwmxi). Car les agapes abandonnées aux laïques, transformées par cette distribution solennelle et mystique du pain , du vin et des mets , en véritable communion , faisaient tort et injure au clergé , aux élus de la vigne du Seigneur, qui devaient seuls offrir le pain et le vin consacrés. Cette explication vraisemblable ne fût -elle pas vraie, reste toujours la prohibition clairement exprimée de faire des festins appelés agapes, et de se mettre à table dans les divines demeures, dans les domiciles de Dieu.
L'histoire sincère et véridique de l'Église chrétienne , n'est pas faite encore , et je n'ai pas eu l'intention d'entreprendre ce travail gigantesque , auquel suffiraient à peine le génie le plus vaste et la plus longue existence d'un impartial historien.
Mais il me fallait bien jeter un coup d'œil sur l'origine et les progrès de l'Église militante depuis Jésus -Christ, ou plutôt depuis Paul, son véritable fondateur, jusqu'à Constantin et au concile de Nicée qui l'ont imposée à l'univers. J'avais besoin de pénétrer, avec le flambeau de la raison humaine, dans ces catacombes, dans ces assemblées de nuit, où vécut trois siècles, enveloppée de mystères, la société chrétienne, où le communisme parfait, la vie sainte, s'essayèrent et constatèrent leur impuissance, où des repas d'amour, des agapes, de l'égalité communautaire naquirent le clergé, l'épiscopat, la papauté, en un mot , la puissance de l'Église. J'avais besoin d'exposer rapidement ce que le Christianisme a emprunté d'idées , de croyances , de préceptes à la société romaine , et ce qu'elle lui en a apporté , afin de montrer, sans prévention hostile ou favorable , en parfaite connaissance de cause , avec des faits et des documents , ce que cette religion a enseigné et pratiqué relativement à l'émancipation des classes asservies, ce que son Église a enseigné et pratiqué pour élargir le domaine de la liberté.
Voyons donc ce qu'a fait pour l'esclavage l'Église militante et persécutée des trois premiers siècles. Nous dirons ensuite ce qu'a fait pour cette race de parias l'Église triomphante.