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CHAPITRE XXII

L'Evangile se tait sur les esclaves. — Doctrine des apôtres sur l'esclavage.

— Ils se défendent, comme les philosophes, d'appeler les esclaves à la liberté d'ici-bas. — L'épi ire à Pbilémon. — Les esclaves des fraternités ne sont pas mis en commun. — Pierre traite de faui docteurs cem qui prêchent l'émancipation. — Conseils a m maîtres. — Êpitre de Jaciiues. — Épllre de Barnabé. — Les esclaves des fralernltés aspirent à la manumission

— Épitre d'Ignace à Polycarpc. — Canons et constitutions des apôtres. — L'éplscope et l'église propriétaires d'esclaves.

Lorsque le Christ apparut et prêcha son Évangile dans la Judée et la Galilée , une grande révolution était déjà accomplie; César, chef du parti de la plèbe, avait jeté les premiers fondements de l'empire romain , et Octave , après lui , avail mis la dernière main à l'immense édifice. L'humanité était en marche vers de nouvelles destinées. La philosophie et le droit étaient à la recherche de la justice ; les augures ne pouvaient plus se regarder sans rire, et ils saluaient avec respect la raison, comme Cicéron, cet orateur philosophe, que ses fonctions sacerdotales ne détournèrent point de l'étude de la sagesse. Les grandes intelligences entrevoyaient la possibilité de constituer la morale et d'atteindre à la justice , par les seules forces de la raison et de la conscience humaines. A de lointains horizons, elles apercevaient les premières lueurs des vérités qui illuminent nos sociétés modernes. Sous le sceptre de César, l'égalité tendait à s'établir devant le droit romain : les nations montaient au Capitole pour y recevoir le droit de cité; les plé-

béïens pouvaient aspirer aux plus hautes fonctions ; parmi les affranchis devenus citoyens se recrutaient la plèbe et parfois le Sénat ; les esclaves s'élevaient en masse à la liberté et à la cité. Dans tout l'Empire , la vie municipale laissait aux nations et aux provinces une sorte d'autonomie. Dans la plupart des pays, il y avait plus de liberté pour les citoyens, pour les provinciaux et même pour les esclaves , sous la domination romaine, que sous leurs gouvernements autochthones.

Mais la plèbe et les esclaves , toute la multitude ignorante de l'espèce humaine qui en compose la majeure partie, se sentant impuissante par elle-même à conquérir le bien-être et la liberté, tournait ses regards et ses espérances vers un divin libérateur. Affamés de choses surnaturelles , de cultes nouveaux, ou, comme dit Tacite, de nouvelles superstitions, les hommes de ces classes infimes sont admirablement disposés, par la profonde inégalité qui règne encore sur la terre, à rêver de passer tout d'un coup à l'égalité parfaite dans une autre vie, et même dans celle-ci. Cependant nulle part plus qu'en Judée ne sont vivaces l'idée messianique et les aspirations communistes , déjà réalisées par la secte des Esseniens.

Ce fut dans ces dispositions d'esprit que le prophète de Nazareth trouva la grande majorité de la race humaine et particulièrement ses concitoyens des provinces de Judée, de Galilée et de Samarie. Il semble avoir gardé le silence le plus prudent sur la question pourtant assez importante de l'esclavage. Dans les quatre évangiles canoniques qui le font parler d'une façon très-variée et parfois contradictoire, il ne nomme les esclaves que dans ses comparaisons et ses paraboles. Étant donnée l'institution sociale de l'esclavage, il l'accepte avec une sorte d'indifférence au moins apparente, sans en dire ni bien ni mal, sans manifester son approbation ni sa désapprobation. Les choses d'ici-bas, dira-t-on, le regardaient moins que les choses du ciel. D'accord; mais j'en conclus que sa doctrine évangélique est muette sur cette grave question de morale et de justice sociale ; et que, si l'esclavage a trouvé de puissants arguments pour briser ses chaînes, il ne les a puisés dans aucun

enseignement de Christ, dans aucun des évangiles de Mathieu, de Marc , de Luc et de Jean.

Passons donc aux Apôtres et aux disciples , aux premières assemblées de chrétiens, aux fraternités de la primitive Église, et voyons quelles en ont été les doctrines et les pratiques. L'apôtre par excellence , l'évangélistc cosmopolite , sans lequel le Christianisme courait risque de rester confiné sur les bords de la mer Morte , c'est le pharisien Saul ou Paul , le disciple de Gamaliel, qui persécuta d'abord les disciples de Christ, au nom du Judaïsme qu'ils avaient abandonné pour former une secte nouvelle ou une hérésie.

Voyons ce qu'il rapporta pour la rédemption des esclaves , de sa vision sur la route de Damas , de sa retraite de trois ans en Arabie, en tête à tête avec l'Esprit, et de son grand voyage dans le troisième ciel.

Une telle préparation ne prédispose pas à s'occuper des choses de la terre. Aussi Paul écrit-il aux Romains , que la loi de l'Esprit de vie en Jésus-Christ délivre de la loi du péché et (Je la mort ; que la sagesse de la chair est la mort , et la sagesse de l'esprit la vie et la paix; que la sagesse de la chair est ennemie de Dieu , car elle ne se soumet pas à la loi de Dieu, elle ne le peut pas ; que c'est en agissant par l'esprit de Dieu , qu'on devient fils de Dieu, héritier de Dieu, cohéritier de Christ. Cet héritage céleste, entrevu à travers le prisme de l'espérance et de la foi , doit être la seule préoccupation , le seul but de la vie du disciple de Christ. Mais , avant d'y atteindre, comme il faut bien traverser le monde et la société d'ici -bas, Paul recommande la soumission aux puissances, attendu qu'il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu , et que toutes celles qui existent ont été établies par Dieu.

Cette doctrine est sage, de la sagesse du monde, et elle n'aurait pu que plaire aux puissances , si les actes et la vie des chrétiens y étaient toujours restés conformes. Mais quoi ! la puissance même du maître sur l'esclave vient de Dieu et a été établie par Dieu ? N'en doutez pas ; car Paul l'enseigne formellement aux Kphésiens, aux Colossiens, à son disciple Titus : « Esclaves , ^crit-il , obéissez aux maîtres selon la chair,

« avec crainte et tremblement, dans la simplicité de votre « cœur, comme au Christ ; non pour plaire aux hommes et « comme des esclaves qui n'obéissent que sous l'œil du maître, « mais comme des esclaves de Christ , faisant la volonté de « Dieu du fond de l'âme, servant avec bon vouloir, comme si » vous serviez le Seigneur, non les hommes , sachant que tout « ce que chacun aura fait de bien aura auprès du Seigneur « sa recompense, que l'on soit esclave ou libre. Et vous, maîtres, « faites les mômes choses pour eux; vous abstenant de me- « naces , et sachant que leur mattre et le vôtre est dans les « cicux, et qu'auprès de lui il n'existe point d'acception de « personnes. » — « Maîtres , donnez aux esclaves la justice et « l'égalité, sachant que vous aussi vous avez un maître au ciel, « persévérez dans la prière, veillez pour prier et rendre « grâces ; priant ensemble et aussi pour nous , afin que Dieu « nous ouvre la porte du verbe, pour parler le mystère do « Christ. « — « Que les esclaves soient soumis à leurs maîtres , « leur complaisant en toutes choses, ne les contredisant point, « ne les trompant point, mais faisant preuve de toute bonne « fidélité, afin qu'ils ornent en tout la doctrine du Sauveur, « notre Dieu. Car. la grâce de Dieu , notre Sauveur, a brillé « pour tous les hommes... -

Sénèque le philosophe ne désavouerait pas ces conseils de Paul le mystagogue , son contemporain. Mais il n'enseignerait pas qu'il faut obéir au maître comme à Dieu , avec crainte et tremblement ; car le Dieu de Sénèque se contente d'être aime et honoré, et il écrit à son ami Lucilius, que le maître doit, comme Dieu, préférer d'être honoré et aimé, plutôt que craint. L'esclave et l'ingénu ont la même origine , dit Sénèque ; la fortune changeante souvent fait d'un esclave un ingénu , et d'un ingénu un esclave. Paul , considérant plutôt la tin que l'origine de l'homme, la vie céleste plutôt que la vie terrestre, veut que maîtres et esclaves prient ensemble le Maître commun qui est au ciel, devant lequel seulement il n'y a pas d'acception de personnes. Il conseille aux maîtres de s'abstenir de menaces, et de donner à l'esclave la justice et l'égalité ; mais c'est la justice et l'égalité devant Dieu, non la justice et l'égalité sur

la terre, puisque la puissance du maître vient de Dieu , et que l'esclave doit lui obéir comme à Christ, ne jamais le contredire. Sénèque ose plus que Paul, en félicitant Lucilius de vivre familièrement avec ses esclaves , ces amis d'humble condition , comme les appelait Épicure ; de manger avec eux , et d'effacer de l'esclavage tout ce qu'il a d'odieux et d'outrageant pour Ja dignité de l'homme.

En somme , le docteur de la nouvelle religion ne prêche rien de nouveau au sujet des esclaves, rien qui n'ait été enseigné par Épicure, Cicéron, Horace, Sénèque, les philosophes, les sages de l'ancienne religion. Le seul avantage qu'ait ici le Christianisme naissant sur la philosophie , c'est de vulgariser et de répandre parmi les classes les moins élevées les préceptes de la raison et de la morale, destinés à éveiller dans le cœur de l'esclave le désir de l'émancipation. Paul n'a en vue que l'égalité devant Dieu ; les illuminés de l'Évangile , initiés aux mystères de Christ, en concluront que les fraternités doivent racheter et affranchir les esclaves , et nous verrons bientôt les docteurs de l'Église s'effrayer de cette conséquence , qu'ils n'avaient ni voulue ni prévue , et combattre la tendance des esclaves à demander leur liberté. Ce qu'ils redoutent surtout , c'est que leur doctrine soit blasphémée , c'est-à-dire qu'on les accuse d'appeler les esclaves à la liberté. C'est aussi la préoccupation de Sénèque. • Mais, dira-t-on, j'invite les esclaves à mettre sur leur téte le bonnet de la liberté , et à jeter les maîtres à bas , en leur disant de les honorer plutôt que de les craindre! •

Ceux qui parlent ainsi ont raison ! Oui , philosophe ; oui , apôtres, la conséquence lointaine de l'adoucissement de l'esclavage , c'est l'abolition de l'esclavage. Votre philosophie et votre religion peuvent s'en effrayer ; elles peuvent s'imaginer que le pauvre petit progrès dont elles se contentent suffira à la race humaine; elles se trompent. L'implacable logique de la raison humaine saura bien tirer de ces prémisses l'émancipation complète des esclaves. Vous voulez que les hommes soient égaux devant la fortune et devant Dieu, pourquoi ne le seraient-ils pas sur la terre?

L'Épitre de Paul à Philémon montre combien l'apôtre, de môme que le philosophe, craignait d'être accusé d'attaquer l'institution sociale de l'esclavage. Onésime, esclave de Philémon, avait, selon Jérôme, commentateur de Paul, pris la fuite après avoir volé son maître. Le fugitif s'alla cacher en Italie, dans l'immense désert d'hommes de la ville des Césars. Là, il s'attacha à l'apôtre, après avoir dépensé dans la débauche l'argent volé à son maître. « L'apôtre Paul, dit Jérôme, aurait pu « garder Onésime auprès de lui pour le ministère, sans con- •• sulter la volonté de Philémon. «» Mais en homme prudent il renvoya le fugitif à son maître en priant celui-ci de lui pardonner toutes ses fautes, et sa fuite et son vol. « Je te supplie, « lui écrit-il, pour mon fils Onésime que j'ai engendré dans « les fers ; pour Onésime qui t'était inutile autrefois, et qui

■ maintenant est utile et à toi et à moi. Je te l'ai renvoyé;

■ reçois-le, ce fruit de mes entrailles. Je voulais le garder « près de moi, afin que pour toi il me servît dans les fers de

* l'Évangile; mais sans ta volonté je n'ai rien voulu faire, afin « que ta bonne œuvre fût volontaire et non forcée. Car pcut- » être a-t-il pris la fuite dans le temps pour que tu l'aies dans « l'éternité, non comme un esclave, mais plus qu'un esclave, « comme un frère bien-aimé, surtout pour moi, et combien

• plus pour toi, et dans la chair et dans le Seigneur. Si donc « tu me considères comme un frère et ami, reçois-le comme « moi-môme. S'il t'a fait du tort ou s'il te doit quelque chose, « porte-le à mon compte. Moi, Paul, je t'ai écrit de ma main, « je te paierai, afin que je ne te dise pas que tu me dois ton « existence (ta foi, ta conversion). »

Ainsi, quoique les biens des frères soient communs, les esclaves ne le sont pas; et Paul, qui pouvait dire à Philémon qu'il lui devait son initiation aux mystères, sa vie nouvelle, qui avait bien le droit, selon Jérôme, sans doute comme apôtre et chef de la fraternité, de garder auprès de lui pour le servir Onésime, le fruit de ses entrailles, ne veut rien faire sans l'assentiment du maître selon la chair de l'esclave fugitif. Bien plus, il engage sa parole, il engage sa signature, et promet de payer à Philémon le dommage que lui a causé son

esclave Onésime. Il le supplie bien de le traiter comme un frère bien-aimé en Christ, mais il ne songe nullement à l'inviter à l'affranchir. Donc, en résumé, Paul, à qui toutes choses sont révélées, Paul qui est monté jusqu'au troisième ciel, admet en principe l'esclavage sur la terre, et n'entrevoit son abolition que dans le royaume de Dieu. Comme Sénèque, il repousse l'accusation d'appeler les esclaves, même les esclaves de la communauté chrétienne, à mettre sur leurs têtes le bonnet de la liberté. Il ne conçoit rien au delà du partage égal de l'héritage de Christ et de la manumission céleste que donne la mort. •

Pierre, sur ce point, professe la même doctrine que Paul. « Toute chair est comme l'herbe des champs, et toute gloire « de la chair comme la fleur de l'herbe ; l'herbe s'est desséchée

• et sa fleur est tombée.... Mes bien-aimés, je vous exhorte « comme des étrangers et des pérégrins à vous abstenir des « désirs de la chair qui font la guerre à l'âme, à vous bien «• conduire au milieu des Gentils, afin qu'au lieu de vous

- accuser d'être des malfaiteurs, en voyant vos bonnes œuvres, « ils glorifient Dieu au jour de l'inspection. Soyez donc soumis

• à toute créature humaine à cause de Dieu, soit au roi, comme

• à celui qui est placé au-dessus des autres, soit aux magis-

- trats, comme à ses délégués, pour punir les malfaiteurs et

- louer ceux qui font de bonnes œuvres; car telle est la « volonté de Dieu, afin qu'en faisant le bien vous fassiez taire

- l'ignorance des hommes dépourvus de sens. Comme des

- hommes libres, et non comme des gens qui se couvrent

- comme d'un voile de la liberté de mal faire, mais comme « des esclaves de Dieu, honorez tous les hommes, aimez la

• fraternité, craignez Dieu et honorez le roi. Esclaves, soyez

- soumis en toute crainte à vos maîtres, non-seulement aux « bons et équitables maîtres, mais aussi à ceux qui sont dif- « ficiles et durs. Car c'est une chose agréable à Dieu, d'endu-

- rer des afflictions et de souffrir injustement en vue de « Dieu. »

Enfin Pierre traite de faux prophètes et de faux docteurs ceux qui, enseignant des doctrines de leur choix, des hérésies

de perdition, suivent comme des brutes les entraînements des sens, déparent et souillent les agapes, et, enflés de vanité, prêchent la liberté, lorsqu'ils sont eux-mêmes esclaves de la corruption.

Je ne prétends pas que Pierre et Paul n'eussent pas raison, au point de vue de la sagesse du monde, de modérer les appétits de liberté et d'affranchissement des esclaves. Ils auraient complètement échoué dans leur entreprise, si, comme Spartacus, ils avaient attaqué de front la vieille société polythéiste. Si le but de l'initiation à leurs mystères était d'établir le communisme entre les frères, en hommes prudents et habiles ils proclament le respect des puissances, sauf à enseigner secrètement aux frères à éviter de comparaître devant les tribunaux établis. Ce qu'ils veulent, c'est qu'on ne les prenne pas pour des apôtres de malfaiteurs, c'est que leur évangile ne soit pas blasphémé. Donc pour eux l'esclavage n'est incompatible ni avec le communisme ni avec la fraternité. Obéir aux maîtres comme à Christ, obéir aux méchants comme aux bons, telle est la loi du nouvel Évangile. Les apôtres, à qui Dieu a conféré une puissance telle, que tout ce qu'ils délient sur la terre sera délié dans le ciel, n'osent même pas s'aventurer à enseigner que les frères possesseurs d'esclaves doivent renoncer à leur pouvoir sur les frères esclaves. Paul, le docteur le plus hautain , l'apôtre le plus impérieux, s'abaisse aux supplications vis-à-vis de Philémon pour sauver Onésime du châtiment qu'il a encouru par sa fuite et par son vol domestique.

Il est vrai qu'ils recommandent aux maîtres la douceur et l'équité dans le commandement. Mais ils ne sont en cela que les échos de la philosophie antique. Avant eux, Épicure avait appelé les esclaves des amis; Chrysippe avait dit qu'on devait les considérer comme des mercenaires à vie, auxquels le maître devait le juste et le nécessaire; Cicéron avait vulgarisé la doctrine de Chrysippe et donné l'exemple lui-même de la bonté dans l'exercice de la puissance du maître. Contemporain de Paul et de Pierre, Sénèque , dans ses épîtres à son ami Lucilius, développe une doctrine plus large et plus humaine sur l'esclavage que celle qui ressort des épîtres des deux apôtres.

Enfin, pour nous résumer, les docteurs de la nouvelle religion sont à peine à la hauteur de la sagesse païenne sur cette grave question. Nous n'en sommes pas étonnés, nous qui ne voyons en eux que des hommes d'une science fort limitée, plus préoccupés de mysticisme que de philosophie ; mais, s'ils ont eu la révélation de toute justice et de toute vérité, comment n'ontils pas aboli l'esclavage au moins parmi les fçères? Gomment Pierre qui faisait tomber morts à ses pieds Ananie et Saphire, pour avoir gardé une partie de leurs biens, au détriment de la fraternité , n'a-t-il trouvé aucune foudre pour combattre et écraser l'injustice, sinon dans la société des iniques et des impies, du moins dans les assemblées des saints? Pierre répond qu'il convient d'obéir à toute créature humaine ayant une autorité, qu'il ne faut pas que les Gentils prennent les Chrétiens |X)ur des malfaiteurs qui attaquent les vieilles institutions sociales, et blasphèment l'Évangile ; il se défend , comme Sénèque , d'appeler même les esclaves des frères à mettre sur leur tète le bonnet de la liberté. Ces apôtres, qui voient si clair dans les choses du ciel, ne sont plus que des hommes de leur temps, quand il s'agit des choses de la terre. Leur sentiment de justice et d'équité ne s'élève pas plus haut que celui d'un philosophe païen. Les partisans de l'esclavage auraient donc grand tort de les accuser d'avoir songé à l'abolir ; ils trouveraient plutôt, dans leurs épltrcs canoniques, si la raison était obligée de se soumettre à la lettre des préceptes qu'elles renferment, si elles étaient l'expression de la justice absolue et de la vérité révélée, un puissant argument pour perpétuer l'esclavage parmi les hommes, et nous verrons, en effet, par la suite de cette étude, que l'Église, depuis Pierre et Paul jusqu'à notre époque, s'accommodera parfaitement avec les divers systèmes de servitudes, et ne trouvera d'anathèmes que contre ceux qui leur déclarent la guerre.

Lorsqu'on s'attaque à une opinion reçue, à un préjugé depuis longtemps enraciné, il faut aller au-devant de toutes les objections. L'égalité, dira-t-on, n'est pas seulement entrevue et annoncée comme devant se réaliser dans le ciel; déjà elle est pratiquée dans les réunions et les agapes des fraternités de la

primitive Église. Là, nulle acception de rang et de personne; car Jacques écrit aux douze tribus qui sont dans la dispersion : a Mes frères, qu'il n'y ait point d'acception de personnes dans « la foi que vous avez en la gloire de Notre-Seigneur Jésus- « Clirist. Car s'il entre dans votre synagogue un homme ayant « aux doigts des anneaux d'or et vêtu de brillants habits, et « s'il entre en même temps un pauvre vêtu d'habits sordides, « et que, considérant celui qui porte de brillants habits, vous a lui disiez : Toi, assieds-toi là à cette place d'honneur; et « que vous disiez au pauvre : Toi, reste ici debout, ou assieds- « toi sur cet escabeau, à mes pieds , — ne jugez-vous pas en « vous-mêmes, et n'êtes-vous pas devenus juges de pensées « iniques? Écoutez, mes frères bien-aimés : Dieu n'a-t-il pas « élu les pauvres de ce monde riches dans la foi , et coparta- « géants de la royauté qu'il a annoncée à ceux qui l'aiment? « Et vous, vous avez méprisé le pauvre. Est-ce que les riches « ne vous oppriment pas par leur puissance et ne vous traî- « nent pas à leurs jugements? »

Sans méconnaître que Jacques a des accents plus mâles, un sentiment plus profond de la fraternité que Pierre et Paul, je constate qu'il ne s'agit ici nullement des esclaves; et fussentils compris dans la catégorie des pauvres, quoique cela répugne aux idées du temps, il faudrait voir encore quelle doctrine a prévalu dans la primitive Église ? — Or il n'y a pas de doute possible, c'est celle de Pierre et de Paul. Barnabé, le compagnon de prédication de Paul, écrit aux fidèles, — si l'épître qu'on lui attribue est bien de lui : — « Tu seras soumis au « Seigneur, et aux seigneurs comme à l'image de Dieu, avec « respect et crainte. Tu ne commanderas point avec amer- « tume à ta servante et à ton esclave, de peur de ne pas - craindre Dieu, notre maître commun, qui est venu appeler, « sans avoir égard aux personnes, ceux à qui il a préparé « l'esprit. »

Il ne s'agit toujours que de l'égalité devant Dieu et dans les réunions communes pour le culte de la nouvelle religion; en dehors de là, le maître reprend ses droits, et le seul conseil qu'on lui donne, conseil que fournit la raison aussi bien que

les révélations de l'esprit, c'est de commander sans amertume.

Cette quasi-égalité des agapes disparut bientôt elle-même, ainsi que nous l'avons vu, dans la hiérarchie cléricale.

Cependant les esclaves des fraternités aspiraient à la liberté môme sur cette terre ; et les plus raisonneurs, sans doute, faisaient ce raisonnement assez logique, à savoir,: que si le Dieu des chrétiens ne faisait acception ni de personne ni de condition, les épiscopes, les anciens, les diacres de la communauté chrétienne, voire môme les frères-maîtres devaient en agir avec eux de la môme façon. Les plus exigeants durent penser que leurs maîtres chrétiens remplissaient, en les affranchissant, un devoir de religion, et que les fraternités étaient dans l'obligation de faire des sacrifices pour obtenir leur manumission de leurs maîtres païens. C'est ce qui résulte, ce me semble, d'un passage de la lettre d'Ignace, 'épiscope d'Antioche, à Poly carpe, épiscope de Smyrne :

« Que les assemblées soient fréquentes, dit-il. Cherchez-y « chacun par son nom. Ne méprisez pas les esclaves; mais « aussi qu'ils ne s'enflent pas. Au contraire, qu'ils servent « mieux pour la gloire de Dieu, afin d'obtenir de lui une « meilleure liberté. Qu'ils ne désirent pas d'être affranchis par « la communauté de l'Église, de peur de devenir esclaves de « leurs passions. »

Ainsi, dans les temps de la première ferveur on admet les esclaves aux assemblées et à la table commune des agapes, malgré quelques répugnances des frères libres et ingénus; mais déjà on leur recommande de ne songer qu'à la liberté céleste, et non à la manumission d'ici-bas.

Qu'importe, dira-t-on, c'est un premier pas fait vers l'émancipation. C'est possible, mais je ferai remarquer aux apologistes qui exagèrent la portée de l'admission de l'esclave aux agapes des fraternités, que les païens avaient des collèges ou associations, dans lesquelles la loi permettait d'admettre les esclaves, avec l'assentiment du maître.

Je ne garantis nullement l'authenticité ni la date des canons des apôtres et des constitutions des apôtres; ce sont des œuvres

apocryphes ou remplies d'interpolations, que je prends pour ce qu'elles valent, c'est-à-dire comme des vestiges et des souvenirs de la tradition antique et des opinions reçues dans la primitive Église. D'ailleurs, quelle que soit la valeur de ces documents, ce ne sont pas les croyants, ceux qui les admettent comme des monuments authentiques de la discipline et de la doctrine de l'Eglise qui pourraient m'accuser d'y puiser des arguments. Or je vois à l'art. 39 des Canons apostoliques, qu'il est enjoint à l'épiscope de ne pas confondre son patrimoine privé, s'il en a un, avec le patrimoine du Seigneur ou de l'Église, « afin que l'épiscope, lorsqu'il meurt, ait la faculté de laisser « ce qu'il a à qui il veut et comme il veut; et que dans les cho-

• ses ecclésiastiques ne tomtant pas, pour s'y confondre, les

• choses de l'épiscope, qui a quelquefois une épouse et des « enfants, ou des parents et des esclaves; car il est juste

• devant Dieu et devant les hommes, et que l'Église n'éprouve « aucun dommage à raison de ce que l'on ignorerait quelles

• choses sont à l'épiscope, et que l'épiscope ou ses parents ne

• soient pas lésés sous prétexte de l'intérêt de l'Église, ou aussi « afin que ceux qui lui sont liés par la parenté ne tombent pas « dans les procès, et que sa mort ne soit pas enveloppée de « discussions et de diffamations. » . •

Le quatre-vingt-unième canon interdit de promouvoir à la cléricature les esclaves, sans l'assentiment préalable du maître et un acte de manumission en bonne forme. Quant aux constitutions des apôtres, elles renferment des préceptes qui ne sont que le commentaire de la doctrine des apôtres Pierre et Paul : « Que pouvons-nous dire des esclaves, sinon que l'esclave doit ■ se montrer plein de bon vouloir envers le maître, fût-il « impie et méchant? Cependant que raccord avec lui n'aille « pas jusqu'à la religion. Et que le maître aime l'esclave , et, « quoique celui-ci le serve, qu'il le considère cependant comme « son égal, en tant que maîtres et esclaves sont des hommes. »

Égalité à l'origine, égalité à la fin de la vie, telle est donc la doctrine du Christianisme naissant. En tant qu'hommes, tous procèdent du môme Père, et tous peuvent retourner au même Père qui partage également l'héritage céleste entre ses enfants.

Mais dans l'intervalle de l'origine à la fin, non-seulement il y a des inégalités profondes, des maîtres et des esclaves, mais le chrétien, l'épiscope même peut être propriétaire d'esclaves; l'Église même, nous le verrons bientôt, peut en posséder, à titre de personne morale, quand cette personnalité sera reconnue. Enfin l'esclave est réputé indigne d'être promu à la cléricature. Voilà ce que nous apercevons dès le début du christianisme ; c'est-à-dire que sur la question sociale de l'esclavage, il n'a rien innové, il n'a rien enseigné que la raison n'eût proclamé déjà; en sorte que, en résumé, Sénèqu? et la philosophie humaine sont, sur ce sujet, supérieurs à la doctrine apostolique, aux apôtres et à leurs épîtres, à leurs prétendus canons et à leurs constitutions. Il y a plus de philosophie dans l'épftreàLuciliuset dans les traités des Bienfaits et de la Constance, plus de conseils utiles à préparer l'émancipation des esclaves, que dans l'Épitre à Philémon, et dans les autres épîtres de Paul, de Pierre, de Iiarnabé ou d'Ignace, en un mot, dans toute la doctrine apostolique, qui n'jest elle-même qu'un reflet et un rayon de la raison humaine, en ce qui touche à la morale appliquée aux rapports entre le maître et l'esclave.

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