CHAPITRE XXIII
Les actes des martyrs de Vienne et de Lyon. — Chrétiens propriétaires d'esclaves. — Dlandine et les esclaves d'OctavIe. — Doctrine de Justin, de Clément d'Alexandrie el de TeriuWen sur l'esclavage. — Première épltre du pape de R ime, Éliennc I. — Enclaves et affranchis eiclus du sacerdoce. — Pierre d'Alexandrie. — Apostasie el damnation de l'esclave pour le Sblut du maître. — Concde d'Elvire.
Dans le cours du second siècle de l'ère chrétienne, l'esclavage continue à fleurir dans les fraternités. Les frères possèdent, aussi bien que les païens, des esclaves chrétiens et païens. En effet, l'historien ecclésiastique, Eusèbe Pamphile, évêque de Césarée, nous a conservé les actes des martyrs de Vienne et de Lyon, qui souffrirent sous Marc-Aurèle ; or voici ce que racontent les frères de ces deux églises persécutées aux frères d'Asie:
• On prit aussi quelques esclaves païens appartenant à nos « frères, parce que le gouverneur avait fait une ordonnance « pour qu'on nous recherchât tous. Ces esclaves, encore dans « les tilets de Satan, redoutant les tortures qu'ils voyaient souf- « frir aux saints, et excités à ces aveux par les soldats, con- « fessèrent mensongèrement que nous nous livrions à des
• orgies deThyeste, à des débauches d'OEdipe, et à toutes sor- « tes de crimes qu'il ne nous est permis ni de nommer ni de ■ concevoir | ar la pensée, ni même de croire qu'ils aient
• jamais été commis par des hommes. Ces accusations ayant a été divulguées, tous furent saisis de rage contre nous, en
« sorte que si quelques-uns, à raison des liens d'amitié avec « les nôtres, gardaient encore à notre égard quelque mesure, « ils s'emportèrent violemment et se courroucèrent contre « nous. Alors s'est accomplie parmi nous la parole du Seigneur: « Un temps viendra où quiconque vous tuera pensera offrir un « sacrifice agréable à Dieu, i
Donc les saints ont des esclaves païens, que l'on met à la torture pour en tirer l'aveu sincère ou mensonger des mystérieuses pratiques de leurs maîtres. Ils ont des esclaves chrétiens, car parmi les martyrs, la jeune esclave Blandi ne montre un courage et une fermeté incroyables qui étonnent tous les frères et particulièrement sa maîtresse selon la ebair, qui luttait aussi pour sa foi.
Cette douce figure de jeune fille, mise en croix et livrée en pâture aux bétes, est un de ces prodiges de constance qui montrent ce que l'âme, toute pleine d'une croyance, d'un sentiment profond et exalté, peut donner d'énergie ou d'impassibilité à un être faible, à un corps débile. Toutes les persécutions n'ont jamais eu d'autre résultat que de mettre en lumière la rage stupide et féroce des persécuteurs, et le courage surbumain de quelques persécutés. Tacite raconte que Tigellin, par ordre de Néron, fit mettre à la torture les esclaves d'Octavie qu'il voulait répudier, afin de leur faire confesser que leur maîtresse avait souillé sa couche nuptiale. Au milieu des tourments, une de ces pauvres femmes osa jeter à la face de Tigellin ces paroles pleines d'outrage et de mépris : Castwra esse mulirbria Octaviœqnam os ejus.
Martyrs de la fidélité, martyrs de la raison , martyrs des religions, des sii|)erstitions, des hérésies, martyrs de toutes les idées et de toutes les croyances, protestent, au nom de la raison et de la justice, contre la contrainte imposée à Tanic éternellement libre. Us témoignent de l'injustice odieuse des persécuteurs qui veulent faire pénétrer la violence dans le sanctuaire inviolable de la conscience, mais nullement de la vérité des idées ou de la divinité des croyances que la force brutale poursuit et veut atteindre dans ce dernier et suprême refuge de la liberté de penser et de croire.
Les deux philosophes chrétiens, Justin et Clément d'Alexandrie, contemporains de la persécution de Vienne et de Lyon, ne s'élèvent pas au-dessus des enseignements que professèrent, touchant les esclaves , les philosophes et les apôtres. Esclaves ou ingénus, dit Justin, sont appelés à connaître Christ et la vérité contenue dans son Évangile et dans les livres des prophètes; ainsi Jacob, image de Christ, a épousé deux esclaves de ses deux femmes ingénues. Donc tous peuvent parvenir à l'éternelle liberté.
• Maîtres, dit Clément d'Alexandrie, faites pour vos esclaves ■ ce qui est juste et équitable, sachant que vous avez aussi un « maître au ciel; là où il n'y a ni Grec, ni Juif, ni circonci- « sion ni prépuce, ni barbare ni scythe, ni esclave ni libre, « mais où tout est Christ et tout est en Christ.... »
La seule résistance à laquelle il invite la femme et l'esclave, c'est celle qui a sa base dans le domaine de la philosophie et de la religion. Menacés de supplices, que l'esclave et la femme philosophent malgré le maître et le mari, et ne s'abstiennent ni des œuvres de la piété ni du culte de Dieu, de qui seul il ne faut pas se séparer.
Tertullien donne de semblables avis, laissant à la conscience des esclaves et affranchis chrétiens des maîtres païens de juger quels services ils peuvent rendre à ces maîtres ou aux magistrats, dans les sacrifices offerts aux idoles. Il blâme les chrétiens de permettre à leurs esclaves de mettre des lampes et des couronnes de laurier sur leurs portes, les jours de réjouissances publiques, parce que cette pratique a lieu en l'honneur des petits Dieux (Du minores) que les païens placent à leur seuil; et il cite l'exemple d'un frère qui fut réprimandé dans une vision pour avoir trouvé, en rentrant chez lui, sa porte ainsi illuminée et couronnée par ses esclaves. Il n'avait lui-môme ni commandé ni fait cette cérémonie; il était sorti pendant que ses esclaves y procédaient à son insu ; mais il paraît qu'il aurait dû ou l'interdire, ou à son retour faire enlever le* lampes et les couronnes.
Au reste, il ne peut être révoqué en doute que les chrétiens eussent des esclaves, ou païens ou chrétiens, et le trente-hui-
tième canon des apôtres, d'accord avec les inductions qu'on peut tirer de ce fait, établit que, durant les trois siècles de lutte que parcourut l'Église militante, ses épiscopes eux-mêmes se faisaient servir par des esclaves. Ainsi, dépouillée du prestige divin dont il a plu aux historiens de l'entourer, voilà donc la société des premiers chrétiens, malgré son communisme et ses agapes, qui suit les errements delà société païenne, et dont les chefs et les frères possèdent, et par une conséquence nécessaire, achètent, vendent, donnent et lèguent des esclaves.
L'Église a beau leur dire qu'ils seront affranchis dans le ciel, c'est une espérance consolante, mais qui ne suffira pas toujours à calmer leurs désirs de liberté. Le communisme et les agapes s'en vjnt, et seront abolis par le triomphe, tandis qu'en sens inverse l'esclavage qui reste verra resserrer ses liens. Vers le milieu du ni" siècle, environ cinquante ans avant Constantin, le pape de Rome, Etienne Ier, contemporain et rival de Gyprien, pape deCarthage, dans sa première Épître, énumère les infâmes indignes d'être promus au sacerdoce, qui déjà, comme nous l'avons vu, excitait l'ambition et les brigues des candidats ; puis il ajoute : « Tels sont ceux qu'il n'est pas permis d'élever aux ordres sacrés (ordines), non plus que les esclaves avant la manumission légale. » Ni les esclaves* ni les affranchis ne peuvent être ordonnés sans l'autorisation du maître ou du patron. Les rangs et les distinctions de classes apparaissent avec des démarcations bien tranchées, et l'épiscope, dont les successeurs porteront la triple couronne, place parmi les gens indignes du sacerdoce, à côté des infâmes, tout esclave qui n'a pas obtenu sa manumission et l'autorisation de son maître, tout affranchi qui n*a pas l'autorisation du patron auquel il doit encore la déférence et diverses prestations.
C'est la loi de l'Empire, dira-t-on, et Christ a enseigné l'obéissance à la loi. Or elle interdit d'admettre l'esclave dans 1ns collèges ou associations des petites gens ( Temnorum collegia) sans l'assentiment du maftre; à plus forte raison ne devait-il pas être admis au sacerdoce, au ministère divin des fraternités sans sa permission.
Remarquons que l'esclave d'un maître païen est admis dans
la fraternité sans son autorisation, qu'il n'aurait probablement jamais donnée; donc en ceci on viole bien la loi ; il est vrai que c'est pour Dieu ; mais s'agit-il de faire de l'esclave un prêtre, un évéque, on suit fidèlement la loi. — L'esclave étant une chose vénale, si on l'avait promu au sacerdoce, on courait risque de désorganiser les églises, en leur doni ant des prêtres qu'un maître eût pu faire vendre à l'encan. — Cette objection est juste, mais ne s'adresse qu'à la promotion des esclaves de maîtres païens; quant aux esclaves de chrétiens, qui empêchait de prescrire à leurs maîtres, au nom de Christ, d'abandonner leurs droits sur leur esclave élu et ordonné prêtre? qui empêchait de leur prescrire, au nom de Christ, de renoncer à leur puissance dominicale sur leurs esclaves ? en quoi cet abandon volontaire violait-il plus la loi que la mise en commun des biens ?
Que demandez-vous? réplique-t-on ; des choses impossibles! Pouvez-vous exiger qu'une société religieuse, vivant au milieu de la société romaine, respirant le même air, imbue, en dehors des choses de Dieu, des mêmes préjugés, fasse immédiatement table rase de tous les vieux abus? Le Christianisme n'est pas venu pour sauver les corps, mais les âmes.
Eh bien, soit! mettons-nous d'accord. Les premiers chrétiens s'a; pelaient les saints et les parfaits; ils avaient la justice et la vérité révélées par le Fils de Dieu lui-même ; peut-être aurions-nous pu à ce tilre exiger qu'ils fissent pour les esclaves plus que la raison et la société purement humaine. Il n'en est rien; ils suivent ses préjugés, ils copient ses distinctions de classes; ils n'ont pas une vue plus large qu'elle de la justice; mais alors pouvons-nous dire à ces saints et à ces parfaits : Nous vous reconnaissons, vous n'êtes que des hommes. Dans les miracles, les prophéties, le don des langues, les apocalypses, vous excellez ; mais l'humanité ici-bas n'en a que faire. Vous parlez des choses du ciel comme si vous les aviez vues; mais pour les choses de la terre vous vous traînez à la remorque de la philosophie et du droit des païens. L'initiative en ce qui touche l'émancipation progressive des esclaves ne vient pas de vous. Elle vient des empereurs, des légistes, des philo-
sophes, des affranchis, des esclaves eux-mêmes; tout le genre humain a travaillé à ce progrès, par l'expansion de ses vices non moins que de ses vertus. Gomme hommes, comme membres de la grande famille humaine, vous avez apporté, peut-être sans en avoir parfaitement conscience, ainsi que tous vos contemporains, votre coup de pioche pour enlever une pierre à l'inique institution de l'esclavage, votre pierre neuve pour contribuer à la reconstruction de l'édifice social. Mais, pas plus qu'aucun de vos contemporains, vous n'avez songé à la possibilité même de l'abolition de l'esclavage. Comme société religieuse, en possession de la vérité révélée, vous n'avez promis et assuré à l'esclave que l'égalité d'outre-tombe.
Donc, si le Christianisme a aboli l'esclavage, ce n'est toujours pas durant les trois siècles de sa ferveur, à l'époque où le communisme et les agapes fleurissaient encore dans l'Église naissante et persécutée.
Au commencement du ivc siècle, durant la dernière persécution ordonnée par les empereurs Dioclétien et Maxiraien Hercule, la peur des tourments et le désir de ne pas renier la foi produisirent un fait singulier dans lequel l'esclavage joue le principal rôle. Pierre, évêque d'Alexandrie, qui eut la tête tranchée par ordre du césar Maximin Daza, a écrit des canons ou règles de pénitence, dans lesquels il trace la conduite à suivre dans la persécution et blâme ceux qui se sont mal comportés, indiquant la pénitence à laquelle ils doivent être soumis. Quelques chrétiens avaient feint d'être épileptiques pour ne pas être menés aux temples et contraints de participer aux sacrifices; d'autres avaient envoyé des païens à leur place; enfin on avait eu recours à une foule d'expédients et d'artifices, pour éviter à la fois la persécution et l'apostasie. Pierre, dans ses canons, déclare que ces chrétiens tièdes doivent être soumis à une pénitence de six mois. « Quelques-uns, « ajoute-t-il, ont substitué à leur place des esclaves chrétiens. « Les esclaves, qui étaient sous leur puissance (sub manu), et « pour ainsi dire, prisonniers de leurs maîtres, et qui, effrayés « par leurs menaces, ont été poussés par la crainte à renier la « foi, feront une année de pénitence, pour apprendre désormais,
« comme esclaves de Christ, à faire la volonté de Christ et à le ■ craindre, sachant que chacun, esclave ou libre, aura du « Seigneur sa récompense pour le bien qu'il aura fait.
« Quant aux hommes libres, ils seront éprouvés par trois « années de pénitence pour avoir eu recours à cette dissimula- « lion et avoir fait sacrifier leurs esclaves. Qu'ils regardent à « ce qu'ils ont fait en excitant a l'idolâtrie nos co-serviteurs (en - Christ?) »
L'idée peut nous paraître étrange de faire aposlasier et damner des esclaves pour échapper à l'apostasie et se racheter de la damnation. Mais si l'on considère la condition» des esclaves, l'habileté de ces chrétiens n'est pas si dénuée de sens. L'esclave est le bien du maître, c'est sa chose, corps et âme. L'Église admettra bien plus tard qu'on sauve et qu'on rachète son âme en lui faisant don des biens temporels; était-il si maladroit et si blâmable de sacrifier à son salut quelques tètes de son bétail humain? Pierre d'Alexandrie est peut-être bien rigoriste de condamner les maîtres à trois ans, et les esclaves à un an de pénitence. La pénitence eût été plus douce au dixième siècle, et ils auraient pu probablement, comme nous le verrons canoniquement établi, jeûner et se repentir par procureur d'un péché d'apostasie commis aussi par^ une personne interposée.
Ce sont encore les règles pour la pénitence qui vont nous donner la mesure de la douceur avec laquelle les chrétiens eux-mêmes traitaient leurs esclaves, avant même que le Christianisme eût triomphé. Le concile d'Elvire, tenu en 305, et qui prohibe, dans son quatre-vingtième canon, de promouvoir à la eléricature même des affranchis dont les patrons appartiennent au siècle, décrète dans son cinquième canon: « Que si une « femme dans la fureur de la colère a frappé à coups d'étri- « vières une de ses esclaves, de manière à ce qu'elle rende « l'àme au milieu des souffrances dans les trois jours, comme * il y a doute sur la question de savoir si elle l'a tuée volon- « tairement ou par accident; si c'est volontairement, après sept « années, si c'est par accident, après cinq années de légitime « pénitence, elle sera admise à la communion (des fidèles); si
« dans le temps fixé pour la pénitence elle se trouve malade, • qu'elle reçoive la communion. •
Sept ans de pénitence ! pour une femme qui a volontairement fait mourir sous ses coups une pauvre esclave! sept aus d'une pénitence libre et volontaire! Ah! mes Pères d'Eivire, vous qui communiquez directement avec l'Esprit- Saint, vous qui rendez des décrets en son nom, — Plocuit Spiritui soncto et nobis, il a plu au Saint-Esprit et à nous! — vous n'avez eu qu'un bien mince sentiment de la justice. Et qu'il me soit permis de vous dire que le niveau de votre justice est bien bas à côté du nôtre. Oui, dans la fibre et hérétique Angleterre, dans la France indifférente et révolutionnaire, douze honnêtes bourgeois, douze jurés sans communication avec le Saint-Esprit, rendraient la justice d'une façon plus sévère et plus équitable. Il est vrai qu'il n'y a plus d'esclaves dans ces pays, et que l'on n'y tolère plus l'esclavage qui ne déplaît ni au Saint-Esprit ni à vous.
A qui l'histoire en doit-elle rendre grâces? Ce n'est évidemment ni aux Pères du concile d'Eivire, ni aux autres pères ou frères de la primitive Église, ni au Christianisme militant des trois premiers siècles, ni aux apôtres. Mais le Christianisme triomphe, et l'Église monte sur le trône du monde ; voyons donc ce qu'elle va faire pour les progrès et l'émancipation de la race humaine.