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CHAPITRE XXIV

L'Église triomphante. — Conciles de Laodleée et de Cangres. — Le pape de Rome. Jules I. — Grégoire de Naiianze — Égaillé devant Dieu. — Isonomle mystique. — Basile. — Y a-t-il un esclave dans la Trinité 1 — Doctrine de Baille sur l'esclavage. — L'esclave de Simplida élu évéque. — Lettre de Basile à Simplicia. — Lettre de Grégoire de Nazianze a Simplicia. — Esprit conservateur et anii-révotullonnalre de l'Eglise.

Dès que l'Église a conquis une place élevée et une large part d'autorité dans la société romaine, elle s'empresse de donner des gages de son esprit d'ordre et de conservation au pouvoir temporel qui lui a tendu la main. Le concile de Laodicée donne le coup de grâce au communisme expirant, en interdisant les agapes et les festins fraternels dans i< s maisons de Dieu. Le concile des Gangres proclame anathème « quiconque, sous prétexte de religion (eiowfcia;) enseignerait à l'esclave à mépriser son maître, à fuir son service, et à ne pas obéir à son maître avec une bonne volonté et avec une entière déférence. » Le pape Jules I"r,dans la première moilié du quatrième siècle, partant du principe de l'égalité devant la loi de Dieu (quantum pertinet ad Deum), décrète que l'esclave, une fois lié par le mariage, ne peut le rompre. Mais depuis plus de deux siècles les commentateurs de la loi romaine enseignent que les maîtres doivent respecter les liens naturels de la famille servile, ne pas séparer les esclaves unis par le contubernium, ni les enfants de leurs parents. L'Église donne sa consécration religieuse à cette espèce de mariage servile, mais ne l'élève pas au rang

des justes noces; encore ne consacre-t-elle ces unions serviles qu'avec Je consentement des maîtres; et nous verrons que ce n'est que vers le milieu du douzième siècle que le pape Adrien IV validera et déclarera indissolubles les mariages des serfs contractés sans le consentement des maîtres.

Le même pape, Jules l'r, dit « ^ue si un maître affranchit son esclave pour se la donner pour épouse, c'était une question pour quelques-uns de savoir si un tel mariage était ou non dejustes noces. Nous donc, poursuit-il, tranchant cette vieille controverse, nous sommes d'avis qu'une telle union constitue de justes noces. Car si toutes les noces (ou unions) procèdent de l'affection, et si rien d'impie ni de contraire aux lois ne peut se rencontrer dans une telle copulation , pourquoi prohiberions-nous les noces susdites ? » Pourquoi, en effet, l'Église refuserait-elle sa consécration à un mariage permis depuis des siècles par la loi civile, qui ne défendait qu'aux sénateurs, à cause de leur rang, de se mésallier avec leurs affranchies? Il est certain que je ne comprends pas qu'une controverse ait pu se soidever à ce sujet dansl'Église, etque Jules Ier ait éprouvé le besoin de la trancher, plus de trois siècles après l'empereur Auguste et les Lois Julia et Papia Poppea. Car, comme l'observe ce pape, il n'y a rien de contraire aux lois dans un pareil mariage.

Les Pères du quatrième siècle, dans l'Église grecque et dans l'Église latine, n'ont pas fait faire un pas à la question de l'esclavage. Ils se contentent de commenter la Bible et les apôtres, et leurs théories sont loin de surpasser celles de Sénèque et des philosophes ou des jurisconsultes du paganisme. Un des plus grands d'entre eux, Grégoire de Nazianze, surnommé le Théologien, dans ses quatrains poétiques s'exprime ainsi : « Maître « ou esclave, qu'est-ce autre chose qu'une mauvaise distinc- « tion? Il n'y a pour tous qu'un seul créateur, une seule loi, un « seul tribunal. Servi par un esclave, vois en lui un compagnon « d'esclavage, afin que, quand tu mourras, tu brilles plus glo- « rieux. »

Cependant cette mauvaise distinction, le poète théologien l'admet, et recommande aux esclaves de servir avec bon vouloir, parce que c'est le caractère et non la condition qui fait la

liberté et l'esclavage. Pour lui, l'explication de l'origine de l'esclavage est facile; le péché originel, Eve et le serpent rendent compte de tout ; comme chez les anciens, de la boîte de Pandore étaient venus tous les maux. Dans la pratique de la vie, il recommande au chrétien d'honorer l'antique liberté, d'avoir en vue cette isonomie primitive et non la mauvaise distinction introduite par le péché dans l'humanité. Mais quelque respect, quelque admiration qu'on ressente pour ce grand génie et cette grande âme, lumière de l'Église d'Orient, on s'aperçoit pourtant qu'il se préoccupe surtout de cette isonomie mystique qui ne distingue devant Dieu ni juif ni gentil, ni Romain ni Grec, ni Scythe ni Barbare, ni mattre ni esclave.

Basile, son ami et son rival de gloire et d'éloquence, nous apprend que dans l'Église chrétienne, aussi bien que dans la société des incrédules et des hérétiques, l'idée de l'esclavage, de la mauvaise distinction dont parle le Théologien, paraissait si naturelle, que certaines gens voulaient l'appliquer même aux choses du ciel, et au rang à fixer aux trois personnes de la Trinité. Ainsi, on se demandait si l'Esprit était l'esclave du Père. A quoi Basile répond que l'Esprit n'est ni esclave ni maître, mais libre ; que c'est blasphémer ou faire preuve d'une ignorance absurde, que d'employer ces comparaisons avec les choses humaines, sans « songer même que chez les hommes « nul n'est esclave par la loi de la nature. En effet, accablés « par la force, les hommes ont été mis sous le joug de la servi - « tude en qualité de captifs de guerre, ou ils ont été poussés à € la servitude par la pauvreté, comme les Égyptiens sous « Pharaon; ou par une sage et mystérieuse dispensation,ceux « qui parmi les enfants sont les plus mauvais, à la voix des « parents, ont été soumis à la servitude des plus sages et des « meilleurs, servitude qu'un équitable appréciateur des choses « humaines appellera un bienfait plutôt qu'une peine. Car « pour celui qui par défaut de sens n'a pas en soi la force de « se commander, il est plus utile qu'il devienne esclave d'un « autre, afin que, dirigé par la sagesse de son maître, il ressem- « ble au char que dirige le cocher, ou au navire dont le patron ■ tient le gouvernail. C'est pour cette cause que Jacob devient

« Je maître d'Ésaû par la bénédiction de son père, afin que « l'insensé fût, môme malgré lui, l'objet des bienfaits du sage, « parce qu'il n'a pas lui-même son propre guide, c'est-à-dire « l'intelligence. Et Clianaan, fils de Noé, sera l'esclave de ses « frères, parce qu'il a été indocile à la vertu... Donc amource d'hui on devient encore esclave de cette façon. Ceux-là sont « libres qui ont évité la guerre ou la pauvreté, ou qui n'ont « pas besoin des soins d'aulmi. Ainsi, quoique celui-ci s'ap- « pelle esclave, celui-là mallre, cependant, tous tant que nous « sommes, nous sommes entre nous de même condition, eteo- « esclaves de celui qui nousa créés. » Mais évidemment, poursuit Basile, il n'y a rien dans la Trinité qui puisse se comparer à l'esclavage bumain, et l'Esprit est libre comme le Père.

Ainsi domination delà force, domination de la riebesse, domination de l'intelligence, sont acceptées par Basile, et admises parmi Jes lois qui régissent la société. Il s'autorise, pour démontrer la nécessité sociale de l'esclavage, des exemples de la Bible et des enseignements des apôtres. Dans son Traité de morale, il cite tous les passagesdans lesquels Paul recommande la soumission aux esclaves, et notamment celui de l'Épître à Timothée: « Que tous les esclaves sous le joug estiment leurs « maîtres dignes de tout honneur, afin que le nom de Dieu et « la doctrine ne soient pas blasphémés. Que ceux qui ont des « maîtres fidèles ne les méprisent pas parce qu'ils sont frères, « mais plutôt qu'ils les servent parce qu'ils sont fidèles et bien- « aimés, et participants du bienfait (de la foi). »

Ce n'est ni dans la Bible ni dans les Épîtres des apôtres que l'homme peut trouver la doctrine de sa liberté. Basile, qui ne reconnaît pas de plus haute autorité, donne dans ses préceptes (ôpoi;) les règles que voici relativement aux esclaves: « Tous « les esclaves tenus sous le joug qui se réfugient dans les frater- • nités doivent être renvoyés à leurs maîtres après avoir été « avertis et rendus meilleurs. En quoi il faut imiter le bien- « heureux Paul, qui, quoique ayant engendré Onésime par « l'Évangile, le renvoya à Philémon, conseilla à l'esclave de « supporter le joug de la servitude de manière à plaire au « maître, afin de se rendre digne du royaume des cieux, et

• exhorta le maître non-seulement à lui faire grâce des châti- « ments dont il l'avait menacé, mais à se souvenir du vrai « Maître qui a dit: Si vous remettez aux hommes leurs péchés, « votre Père céleste vous remettra aussi vos fautes ; — afin

■ qu'il traitai son esclave plus équitabîement que par le passé, t Aussi lui écrit-il : Peut-être s'est-il enfui dans le temps, « pour que tu le recouvrasses pour l'éternité, non plus comme

• un esclave, mais comme un frère bien-aimé. »

« Si cependant le matlre est méchant au point de prescrire « des actes contraires à la loi, et de faire violence à l'esclave

• pour le contraindre à violer les commandements du vrai

• maître, Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous devons faire en « sorte que le nom de Dieu ne soit pas blasphémé à cause de « cet esclave, et qu'il ne fasse rien qui puisse déplaire à Dieu. « Or on doit de deux manières montrer cette sollicitude vis-à-

• vis de l'esclave, soit en le préparant à supporter les misères « qui lui seront infligées, pour que, selon qu'il est écrit, il

• obéisse plutôt à Dieu qu'aux hommes, soit, de la part de

• ceux qui lui ont donné asile, en supportant eux-mêmes d'une

■ manière agréable à Dieu, les tentations qui les menacent à < cause de lui. •

La lettre à Philémon est encore pour Basile la loi et les prophètes. Pour les chrétiens et les Pères de l'Église qui croient que Paul a vu Dieu sur la roule de Damas, et reçu de lui-même la révélation complète de l'Évangile de vérité, rien ne peut être vrai que la doctrine de la Bible, de l'Évangile et de Épîtres canoniques des apôtres. Ils ne sortent pas de là, et c'est là précisément le vice du système chrétien ; se croyant complet, infaillible, en possession de toute lumière venant en ce monde, il immobilise le genre humain, et l'emprisonne dans le cercle tracé par ses révélateurs. Grégoire et Basile sont deux génies lumineux que nous saluons avec respect et admiration: ils brillent comme deux phares étincelants à une époque de transition, où le soleil de la civilisation antique commence à s'obscurcir et où la nuit de la barbarie commence à étendre sur le monde son voile de ténèbres. Ce sont mieux que deux grands saints, ce sont deux grands hommes. Mais

ces Pères n'imaginent même pas que Ja chaîne de l'esclavage puisse être brisée ailleurs que dans le ciel. Comme leurs contemporains, ils n'attaquent pas la discipline ecclésiastique qui défend, à raison de la bassesse et de la vileté de leur condition, d'élever les esclaves au sacerdoce.

Cependant, une fois dans leur vie, ils violèrent cette règle des canons des apôtres, passée en force de loi sous les empereurs chrétiens. Voici dans quelles circonstances : Une église de Cappadoce, d'un commun consentement, élut pour évêque un esclave de Simplicia, riche matrone, généreuse envers les pauvres, mais, à ce qu'il paraît, soupçonnée d'hérésie. Les fidèles amenèrent leur élu à Grégoire et à Basile , pour qu'ils le leur donnassent pour évêque en lui imposant les mains. Les prières de ce peuple furent si vives et si pressantes que les deux, évêques cédèrent, et ordonnèrent l'esclave de Simplicia, malgré son refus et sa résistance, et sans attendre le consentement de sa maîtresse. Celle-ci, dès qu'elle fut informée de celte atteinte portée à son pouvoir dominical, écrivit des lettres pleines de menaces, d'injures et aussi de preuves de sa propriété et de l'illégalité de l'acte des deux évêques. Elle osa faire des Remontrances, donner des leçons à Basile, et l'accuser d'impéritie. Elle excita même contre lui des hommes que nous allons voir traités par lui avec une vivacité fort humaine.

Voici la réponse de Basile :

« A Simplicia, hérétique :

« Les hommes poursuivent témérairement de leur haine

« les meilleurs d'entre eux et chérissent les plus mauvais.

« C'est pourquoi je contiens ma langue, et je tais l'opprobre

« des outrages qui me sont adressés. Pour mon compte, j'at-

« tendrai la décision du juge suprême, qui sait à la fin punir

« toute méchanceté. Car quand une personne répandrait

« l'argent à pleines mains avec plus de profusion que le sable,

« si elle foule aux pieds la justice, elle fait tort à son âme.

« Dieu , en effet , désire des sacrifices , non , à mon avis ,

« qu'il en ait besoin, mais il admet le sacrifice précieux

« d'une âme pieuse et juste. Or quand une personne s'a- « vilit elle-même par la prévarication, il juge que ses « prières sont impures. Donc, songe toi-môme à ton dernier « jour; et, s'il te plaît, ne nous donne pas des leçons. Nous t en sa vous plus que toi, et nous ne sommes pas obstrués de « ronces intérieures ; nous ne mêlons pas au peu de bien que

• nous faisons une méchanceté dix fois plus grande. Tu as « excité contre nous et lézards et crapauds, méchantes petites « bêtes immondes de ta domesticité. Mais du haut des airs il « viendra un oiseau qui les avalera. Pour moi, j'ai à rendre « compte de ceque j'ai fait, non comme tule juges, mais comme « Dieu sait le juger. Que s'il faut recourir aux témoins, on n'ira

• pas chercher des esclaves, ni des eunuques, race mal- « honnête et pernicieuse ; non , je le répète , on n'ira pas « chercher cette race ni màJe ni femelle, folle d'amour

• pour les femmes, envieuse, vénale et louant sa conscience

• à vit prix, colère, efféminée, esclave de son1 ventre, avare, « cruelle, pleurant la perte d'un dîner, inconstante, ignoble, « recevant tout ce qu'on lui offre, insatiable, furieuse, jalouse, « et, pour ne rien dire de plus, condamnée au fer dès la « naissance. Gomment se pourrait-il faire qu'ils eussent l'esprit « droit, eux dont les pieds ont été tordus (par les entraves, par « la torture?) — Ils mènent une vie chaste, mais sans mérite, « et par la vertu du fer ; mais ils sont fous d'amour, sans « résultat et sans fruit, à cause de leur propre turpitude. Ce « ne sont pas de telles gens qui seront admis à témoigner en

• justice , mais on appellera en témoignage les yeux des « justes, les regards des hommes parfaits; on appellera tous

• ceux qui verront alors de leurs yeux des faits vers lesquels « les reporte maintenant leur souvenir. »

Le courroux de Basile qui se répand, dans celte lettre à l'hérétique Simplicia, en invectives assez violentes, ne prouve pas le moins du monde que la consécration de l'esclave de cette matrone, sans sa permission, ne fut pas une violation de la loi. Peut-être même le Père ne s'emporte-t-il un peu que parce qu'il sent qu'il a tort. Aussi n'ose-t-il aborder de front la question, et soutenir carrément qu'il a bien agi. 11 eût fallu

pour cela professer , en dépit de la Bible et des apôtres, que l'Esprit-Saint , par l'élection du peuple, par l'imposition des mains des évêques, avait le droit d'enlever à SimplLia son esclave pour le sacrer évéque, de l'affranchir de la servitude selon la chair, pour l'ordonner esclave des esclaves du Christ. Basile ne l'ose pas ; il n'en conçoit môme pas la pensée ; car il s'arme de la loi civile pour récuser le témoignage des esclaves et des eunuques. Il traite de lézards et de crapauds, de hètcs domestiques les esclaves de Simplicia, et, quant à ses eunuques, il foudroie cette vile engeance de toutes les épithètes malsonnantes que peut lui fournir la verve de son mépris.

La colère de Basile eut pour effet , à ce qu'il paraît , de faire taire Simplicia, tant que vécut l'évêque de Césarée; c'est-à-dire pendant environ sept ans, de 372 à 379. Pendant ce temps, l'esclave-évéque administra-t-il son Église? Oui , comme nous Talions voir , grâce à l'énergique résistance de Basi.'e. Après la mort de ce Père, Simplicia songea de nouveau à revendiquer son esclave en justice et à l'arracher à son Église, peut-être pour l'employer au moulin. Avant d'intenter sa revendication, elle écrivit à Grégoire de Nazianze une lettre dans laquelle , tout en pariant de Basile avec honneur et vénération , elle soutenait avec force que l'ordination de son esclave devait être annulée, et menaçait des tribunaux séculiers.

Grégoire lui répond et la loue d'abord de faire l'éloge de Basile; mais il s'étonne qu'elle s'efforce néanmoins de détruire l'œuvre de celui dont elle fait l'éloge, c Car , dit-il , • si tu revendiques notre collègue comme ton esclave, si tu « recherches un gain si mince , je ne sais par quel argu- « ment je te prouverais, dans un langage concis et modéré, « que cela est on ne peut p!us indigne de ta grandeur d'àme. « N'eût-il pas été, en effet, absurde et inique que toi qui » honores Dieu de ton or, de ton argent et du superflu de tes « richesses, plus peut-être par ostentation que par piété, « tu voulusses priver toute une église de son prêtre, et la « spolier de ce très-saint don ? — Si cependant tu ne t'offenses

« que de ce que nous avons agi trop librement, de notre auto- « rité, sans t'en avertir, et de ce que nous n'avons pas donné « le temps à ta libéralité et à ta munificence de se manifester, « tes reproches seront justes, et le sentiment que tu éprouves

« est tout naturel

Mais, ajoute Grégoire, en ratifiant le don qu'elle aurait certainement fait, elle n'en aura que plus de mérite. Il l'engage donc à ne s'irriter ni contre son esclave ni contre eux ; car pour l'esclave, on lui a fait violence, et il n'a pas voulu faire injure à sa maîtresse. Quant à Basile et à lui-même , ils ont compté sur sa bienveillance et cédé au désir et à l'avis commun des fidèles.

• Pour toi, continue-t-il, tu as dû surtout reconnaître que

- ceux qui alors approuvaient, et maintenant désapprouvent « ce qui a été fait, n'agissent ni pieusement ni d'une façon

digne de gens honnêtes et ingénus. Us auraient bien

- mieux fait de s'y opposer alors, que de détruire aujourd'hui,

- pour te flatter, l'œuvre à laquelle ils ont concouru, et de « montrer plus de crainte des hommes que de Dieu. Réfléchis

• en toi-même sur la versatilité avec laquelle ces gens pour-

• ront, changeant de langage, dire un jour avec plus de vérité, « que c'est la crainte que tu leur inspires qui les a fait chan- «■ ger d'avis. Car il faut toujours qu'ils faillissent et qu'ils aient

• recours à des excuses fausses et captieuses. Que si toutes « nos raisons te paraissent justes, mais si tu exiges le compte « que ton esclave doit te rendre comme ayant administré tes m biens (c'est du moins ce qui m'a été rapporté, car tu n'en

• parles pas dans ta lettre), ce que tu demandes est juste, « raisonnable et humain, et nous ne nous en plaindrons pas;

• car il ne nous convient pas que la douceur et la bonté des « maîtres soient un motif pour les tromper.

• Que te dirai-je encore ï Peut-être prétends-tu attaquer « cet homme comme indigne de l'épiscopat, et pour cela « demander la nullité de son ordination? car c'est en-

• core une des objections spécieuses qu'on peut faire. Ma

• réponse à cela sera simple et aisée. Nous ne renvoyons

• acquitté sans examen aucun de ceux qui sont l'objet d'une

« accusation, fussent- ils liés avec nous de la plus étroite « amitié, fussent-ils d'une insigne noblesse (car rien n'est « plus vénérable que Dieu et la loi de l'Église) ; nous ne « le renverrons donc point lui-même acquitté sans examen. « Si quelqu'un a quelque grief contre lui, qu'il l'accuse en ta « présence et même en te prenant pour juge, s'il lui convient; « sinon, en ton absence et jugé par nous, s'il est reconnu « innocent qu'il soit absous, bien qu'il soit esclave. Car « esclaves et maîtres ont un même Père et un même Dieu, et « le droit ne se détermine pas d'après les dignités. S'il est « reconnu coupable, il sera condamné par son propre péché. « Ainsi la loi ne sera point violée, et le défunt (Basile) ne sera « point outragé (pour ce qui esi de moi , homme de nulle « valeur, peut-être n'en doit-il être tenu aucun compte) ; et « toi, tu éviteras le mauvais soupçon de n'agir dans cette « affaire avec plus de ruse que de générosité , que parce que c tu t'éloignes de notre foi, et de n'être mue, dans l'attaque « que tu diriges contre ton esclave, que par un sentiment « tout autre que celui que tu manifestes. Si tu écoutes mes « conseils, tu ne feras point une chose qui n'est ni sainte ni « honnête, et, méprisant nos lois, tu n'auras point recours aux « lois du dehors, tu ne lutteras pas avec opiniâtreté contre « nous Tu nous pardonneras, si nous avons commis une imtt prudence, à cause de la liberté de la grâce, et tu aimeras « mieux être vaincue honnêtement que de remporter une « méchante victoire, surtout en résistant à l'esprit. »

Moins ardent que Basile, Grégoire de Nazianze plaide habilement le système des circonstances atténuantes. Ils ont violé la loi du dehors, en sacrant évèque l'esclave de Simplicia ; il le reconnaît ; mais il oppose la liberté de la grâce, l'inspiration de l'esprit ; il offre à la maîtresse de recevoir les comptes de l'esclave qui a géré son patrimoine avant d'administrer une église; il ne nie pas qu'elle ait eu une juste raison de s'indigner de n'avoir pas été prévenue ; il caresse, il flatte la matrone. Basile, dans sa colère, l'avait traitée d'hérétique ; Grégoire la menace doucement du soupçon d'hérésie, si elle persiste à intenter un procès.

Réussit-il à persuader Simplicia, ou leur collègue redevint-il d'évêque esclave? Je l'ignore, tout en pensant que Simplicia céda aux instances de Grégoire. Mais ce que je vois clairement, c'est que le Christianisme suit les lois du dehors, c'est-à-dire les lois romaines pour tout ce qui regarde l'esclavage. Il se défend de rien innover, et s'excuse d'avoir cédé à l'inspiratjon de l'esprit et usé de la liberté de la grâce pour consacrer évèque un esclave*. Je doute qu'il se trouve dans toute l'histoire de l'Église un fait semblable à celui dont les lettres de Basile et de Grégoire nous ont conservé le souvenir. D donne la mesure de l'esprit conservateur de l'Église.

Mais c'est précisément cet esprit de conservation qui fait sa force et sa gloire, diront ses panégyristes. Elle a toujours donné l'exemple du respect de la loi, et vous osez l'en blâmer?

Dieu m'en garde ! il me suffit de constater qu'elle tache, en effet, de vivre en bonne harmonie avec toutes les puissances et toutes les dominations, y compris la puissance des maîtres sur les esclaves. Non certes, ce n'est pas elle qui a jamais eu l'audace de prendre à partie les juges et les lois. Elle n'a jamais été révolutionnaire que tout au plus à l'époque voisine de son avènement , où elle fut elle-même une révolution. Depuis il a fallu faire brèche dans ses institutions pour y faire entrer des progrès. Un temps arrive où les lois ont besoin d'être renouvelées et profondément modulées. L'Église a poussé l'esprit de conservation jusqu'à prétendre les maintenir immuables. La raison aventureuse et toujours à la recherche d'un mieux qui ne soit pas l'ennemi du bien les sape continuellement pour leur en substituer de plus conformes à l'équité. Quand la raison ne suffisait pas, des esprits ardents les ont violemment renversées, et ont mis la force au service du progrès humain. Dans ces luttes pacifiques ou sanglantes* l'Église a pris parti pour les puissances établies, pour les traditions du passé, comme il convenait à sa nature et à son caractère. Elle a aussi déclaré anathèmes ceux qui ont rêvé et amené l'abolition de l'esclavage, ainsi que l'ont fait les Pères du concile de Gangres.

Je concevrais donc que l'on pût soutenir que ce rôle a été

utile, que cet esprit de conservation, que cette résistance opposée aux innovations, ont servi à maintenir un équilibre nécessaire à la marche même du progrès, que l'Église a rempli sa fonction de serre-frein du convoi de l'humanité si consciencieusement que parfois elle l'eût volontiers fait marcher à reculons ; mais que l'on ne vienne pas dire, après les faits accomplis, après les révolutions consommées, qu'elle a pris l'initiative des réformes et des progrès ; que I!on ne vienne pas dire que c'est elle qui a aboli l'esclavage, mis à sa place le servage de la glèbe, émancipé les hommes, établi l'égalité devant la loi, la tolérance et la liberté de penser. Car l'histoire est riche de documents qui donnent un démenti formel à cette insoutenable prétention.

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