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CHAPITRE XXV

La Cité de Dieu d'Augustin. — Le péché source de l'esclavage. — Christ n'a pas fait des esclaves des hommes libres, mais des mquvais esclaves de bons esclaves ! — Christ a mis le bon ordre dans les maisons des riches. —Septième concile de Carlhoge. — Décret du pape Boniface. — Shte III et les domaines de Salnl-Picrre. — Épilre première Ju pape Léon I". — Droit canonique du même pape. — Sa morale à Ididroll du mariage. — Premier conçue d'Orange et onzième concile d'Arles. — L'Église défend ses esclaves contre les ravisseurs étrangers et contre la manie du suicide.

Dans l'Église d'Occident comme dans l'Église d'Orient, les Pères dans leurs écrits et les Conciles dans leurs canons enseignent et prescrivent aux esclaves de ne point aspirer à la liberté. Augustin, évêque d'Hippone, le grand docteur du christianisme occidental, trouve dans le péché la source et l'origine de l'esclavage, sa raison d'être et sa légitimité. ■ La « condition servile est imposée à bon droit au pécheur. La « coulpe, non la nature, a mérité aux esclaves leur nom. Le « droit de la guerre autorisait à tuer les vaincus ; mais, cono servés par les vainqueurs , ils furent appelés esclaves « (a servando servi appellati), ce qui est encore la peine du « péché ; car, quand on fait une juste guerre, on combat pour « le péché et contre le péché ; et toute victoire, quand elle est « remportée, même par les méchants, par une décision de la

« divine justice humilie les vaincus et corrige ou punit des « péchés... Donc la cause première de la servitude, c'est le « péché (1). »

Donc, vénérable Père, si le genre humain parvient, comme il en a l'espoir, à effacer l'esclavage de l'univers, il en aura effacé la cause et détruit ce terrible péché, origine de tous nos maux et pierre angulaire de l'Église? Donc plus l'esclavage diminue, plus s'amoindrit la délétère influence de ce péché qui explique et légitime tout ici-bas?

Mais l'Église, qui disait par la bouche de Paul : Il faut qu'il y ait des hérésies; et par la bouche de tous ses docteurs : 11 faut que l'homme, vivant en ce monde, y porte la peine du péché d'origine et de tous les péchés auxquels il ne peut résister que par la grâce, l'Église devait, suivant la doctrine d'Augustin, considérer et conserver dans l'esclavage une expiation nécessaire et de droit divin. « L'iniquité ou l'adversité, dit saint « Augustin, a fait l'homme esclave de l'homme; l'iniquité, « ainsi qu'il a été dit : Cbanaan maudit sera l'esclave de ses « frères ; l'adversité, ainsi qu'il est arrivé à Joseph vendu par

« ses frères, qui est devenu l'esclave d'un étranger Il y a

« même un certain ordre naturel qui soumet les femmes aux « hommes, les enfants aux parents, et là c'est justice que la « raison la plus débile soit soumise à la plus forte. Donc dans « les dominations et les servitudes, il est d'une évidente justice « que ceux qui sont supérieurs par la raison soient supérieurs « par la domination (2). »

Maîtres et esclaves, dominations et servitudes, il n'y a que ces deux termes et ces deux éléments opposés dans la société romaine de leur temps; l'Église et son docteur ne voient rien au delà. Je me trompe; ilsaperçoivent au delàdel'iniquitédu siècle, au delàde la perversité de la chair une félicitééternelle et mieux ordonnée ; mais ils condamnent la femme à servir l'homme sur la terre en punition du péché de la pomme, les vaincus et les faibles à demeurer esclaves des vainqueurs et des forts jusqu'à

(1) De civit. Del. l. xix, c. xv.

(?) yujrsuoncs la Geaesbn. L. I.

celte fin éternelle qui seule fait fleurir la liberté et réçner une félicité mieux ordonnée.

'« Di< u a ordonné son Église de telle sorte que toute puissance « ordonnée dans le siècle soit honorée,et quelquefois même par « des hommes meilleurs qu'elle. Ce que je dis de l'une d'elle « comme exemple, appliquez-le à toutes les puissances. La « première et quotidienne puissance de l'homme sur l'homme, « c'i st celle du maîlre sur l'esclave. Presque toutes les maisons «« ont cette sorte de puissance. Il y a des maîtres, il y a des « esclaves; ce sont des noms différents; mais les uns et les « autres ont le même nom d'hommes. Et que dit l'Apôtre, « enseignant aux esclaves à être soumis aux maîtres ? Esclaves, « obéissez à vos maîtres selon la chair, parce qu'il est un « maître selon l'esprit. Celui-là est le vrai maître, le maître ■ élernel, ceux-ci sont de s maîtres temporels selon le temps. « Lorsque tu marches dans la voie, lorsque tu vis dans cette « vie, Christ ne veut pas te faire superbe. Tu as eu le bonheur « de devenir chrétien, et cependant tu as un homme pour « maître, tu n'es pas devenu chrétien , afin de dédaigner « d'être esclave. Car lorsque, par ordre de Christ, tu sers un « homme, tu n'es pas son esclave, mais l'esclave de celui qui . t'a ordonné de l'être. Et l'Apôtre dit : Obéissez à vos « maîtres, etc. (£>A.,c. 6, v. 5). Christ n'a pas fait des esclaves « des hommes libres, mais des mauvais esclaves de bons es- « claves. Combien les riches sont-ils redevables à Christ, qui « met le bon ordre dans leurs maisons (1) - ?

En vérité, il peut bien être permis de douter que Christ eût approuvé cette pelite réclame d'Augustin à l'adresse des riches? Il faut pourtant bien se le tenir pour dit : L'ÉgJise triomphante et l'un de ses plus grands, de ses. plus doctes Pères, proclament que Christ n'est pas venu pour alTranchir les esclaves, mais pour les rendre plus dociles, plus fidèles, même envers des maîtres iniques et infidèles, pour établir la paix et le bon ordre dans la maison , dans la famille servile des riches. Ce n'est, après tout, que le commentaire des Épîtres de Pierre et de Paul, et,

(1) Enairatlo In Psalmum CXXV.

comme eux, Augustin relègue les esclaves dans leur perpétuelle servitude, pour que le nom de Dieu et la doctrine de l'Église ne soient pas exposés aux blasphèmes d'une société où l'esclavage fleurit et forme un des principaux rouages de la machine gouvernementale. L'ancien Testament pouvait fournir de graves arguments aux esclaves avides d'émancipation ; l'évéque d'Hippone prend bien soin de récuser leur autorité sur ce sujet.

« Les prescriptions relatives à l'esclave hébreu, dit il, qui « lui enseignent de servir pendant six années, et au malire <• de l'affranchir gratuitement, les esclaves chrétiens n'en » doivent pas demander l'application à leurs maîtres ; car l'au- « torité apostolique ordonne aux esclaves de rester soumis à « leurs maîtres, afin que le nom de Dieu et la doctrine ne soient « pas blasphémés (1). »

Mais si le génie d'Augustin, embarrassé dans les erreurs sociales et les préjugés de son temps, n'a pu s'élever assez haut, et plonger dans l'avenir un regard assez profond pour concevoir cette utopie de l'abolition de l'esclavage qui de nos jours tend à devenir une réalité universelle, il est juste de dire que sa grande âme, qui cherchait le juste et le vrai, et ne l'a pas toujours trouvé, s'est largement ouverte à la sympathie et à la compassion pour la race condamnée par le péché à la servitude sur la terre. C'est une grande question pour lui que de savoir si les esclaves doivent être rangés parmi les choses mobilières ou immobilières que le maître possède» et considérés au môme titre. Cependant cette graïuie question, il la résout d'une façon favorable à l'esclave et à l'adoucissement de son misérable sort. « Car il ne faut pas qu'un chrétien possède un « esclave au môme litre et de la môme manière qu'un cheval « ou une somme d'argent , quoiqu'il puisse se faire que le <• cheval soit d'un plus grand priv que l'esclave, et qu'une « somme d'or ou d'argent vaille beaucoup plus; si cet es- « clave est élevé par toi , son maître, plus convenablement « et plus honnêtement, de façon à mieux servir Dieu qu'il ne

(1) QtMMtlones in Eiodom. Llb. II.

« peut l'être par celui qui désire l'enlever par une contesta- « tion judiciaire, je ne sais si quelqu'un osera dire qu'il n'en « doit pas être fait plus de cas que d'un habit. Car l'homme « doit aimer l'homme comme soi-même, et le maîlre de tous « les hommes ordonne d'aimer même ses ennemis (1). »

Dans un chapitre de sa Cité de Dieu où il trace les règles de l'équité dans l'exercice de la puissance dominicale, il propose pour modèles les justes qui distinguaient leurs fils de leurs esclaves, au point de vue de la vie sociale et des biens temporels, mais qui les réunissaient dans un même amour et une même charité, au point de vue de la religion et de l'espérance des biens éternels. Mais presque aussitôt l'erreur sociale le ressaisit , et il proclame justes et licites non-seulement les réprimandes mais les coups, non-seulement les châtiments par paroles mais les étrivières et la bastonnade, pour ramener l'esclave au devoir et à l'obéissance. 11 faut bien empêcher de commettre le péché, ou le punir quand il a été commis, afin que celui qui est châtié et frappé se corrige, ou que les autres soient effrayés par l'exemple du châtiment; car de la paix domestique se composent la paix et l'ordre dans la cité (2).

Mais c'est surtout dans les actes et la législation de l'Église, qu'on peut trouver la preuve que, comme ses Pères et ses docteurs, elle ne pousse pas la société en avant, elle n'aspire pas à trancher ni même à dénouer le nœud gordien de l'esclavage ; bien au contraire, elle le consacrerait et l'éterniserait au nom de Dieu, si l'iniquité pouvait jamais recevoir une consécration légitime. Le code des canons de l'Église d'Afrique interdit le droit d'accuser, et par conséquent de comparaître comme demandeurs devant le juge ecclésiastique, à tous les esclaves, aux affranchis, aux gens notés d'infamie, aux histrions, juifs , hérétiques et païens. Or cette interdiction est formulée dans le quatre-vingt-seizième canon , chapitre 2 du VU* Concile de Carthage ; et parmi les rédacteurs et signataires des canons de ce concile figurent Augustin,

(1) De sermone Domlnl in Monte secundum Matin, {i} De Clvit. Dci LU). XIX, C. XIV.

évêque d'Hippone et son ami Alypius, évêque de Thagaste, tous deux députés de la province de Numidie (4) î

L'Église de Rome, comme les Églises d'Afrique et d'Orient, possède des domaines avec leurs circonstances et dépendances, c'est-à-dire avec des esclaves , et , au commencement du v* siècle, le pape Boni face Irr décrète que tout ce qui est consacré au Seigneur, homme ou animal, maison ou champ, sera saint et sacré parmi les choses saintes, et appartient aux prêtres. * C'est pourquoi sera inexcusable quiconque enlève, dévaste, envahit les choses qui sont à Dieu et à l'Église ; et jusqu'à ce qu'il ait fait une réparation et donné satisfaction à l'Église, le ravisseur sera sacrilège ; s'il refuse de donner satisfaction il sera excommunié.» Ces domaines de Saint-Pierre, en Sicile, sont pour le pape Sixte III la source de graves démêlés avec des propriétaires voisins, qui dans l'ardeur de la lutte, et sur les révélations d'un esclave du saint Père , l'accusèrent d'avoir séduit une vierge consacrée appelée Chrysognis. Le scandale de cette accusation souleva une grande partie du peuple romain contre Sixte, et sépara de sa communion un grand nombre de fidèles ; mais le pape et son clergé triomphèrent par cette excellente raison qu'il fut reconnu qu'il n'était pas permis de juger un pontife. Sixte excommunia ses adversaires et se donna la satisfaction de les envoyer au diable en les laissant mourir dnns les liens de l'excommunication.

Le pape Léon Pr, défenseur non moins zélé de la puissance et de la dignité de l'Église, se plaint de ce que « l'on admet pêle-mêle aux ordres sacrés des gens qui ne se recommandent ni par la dignité de leur origine ni par la dignité de leurs mœurs ; de ce que l'on élève à la fonction suprême du sacerdoce des individus qui n'ont pas pu obtenir de leurs maîtres la liberté, comme si la vileté servile avait le droit d'atteindre à cet honneur, comme si celui qui n'a pas même pu se rendre agréable à son maître s'imaginait pouvoir être agréable à Dieu ! « Donc , poursuit-il , il y a à cela une

(1) Concillorum, t. IV, p. 649. — Le litre grec de ce canon porte : Ou SoûXot xaù àTte)xû6tpoi, xal 7tdtvr« xi ^Tiji.o>juva Trpôdomat, xa-cr^opelv oùx ô?eO,©v<xiv.

• double faute; d'abord le sacré mystère est pollué par la

• vileté des gens admis à le consacrer, et puis on viole

■ les droits des maîtres par la témérité de cette usurpa- « tion illicite du sacerdoce. Mes très-chers frères, que toutes « vos provinces s'abstiennent donc d'avoir de tels prêtres ;

• nous voulons môme que l'on ne consacre prêtres ni des

■ colons originaires ni des hommes liés à une condition quel-

• conque, si ce n'est sur la demande et du consentement de

• ceux qui prétendent avoir sur eux quelque puissance; car il « doit être indépendant vis-à-vis de tous, celui qui est enrôlé

• dans la divine milice, afin que du camp du Seigneur, où son « nom est inscrit, il ne puisse 0tre enlevé par aucune puis- « sance (i). »

U n'est pas possible d'accuser ce pape, si dédaigneux pour les vils esclaves, d'avoir été de son temps un abolitionniste.Son mépris pour la race ignoble lui inspire même une morale que de nos jours le premier honnôte homme venu, sans être ni pape ni infaillible, se croirait le droit de réprouver. Parmi ses réponses à des questions sur des cas de conscience, voici ce qu'il décide :

VIe question. — « De ceux qui abandonnent des femmes « dont ils ont des enfants pour prendre des é|>ouses {uames). » Réponse : Chasser une esclave de sa couche pour prendre « une épouse d'une certaine ingénuité, ce n'est pas de la « bigamie ; c'est un progrès dans l'honnêteté. » Ainsi que le maitre couche avec son esclave et lui fasse des enfants, c'est un simple péché de fornicatiqn que l'Église et son pape absolvent d'autant plus facilement que le fornicateur abandonne sa vile esclave et sa vile progéniture pour rentrer dans la voie de l'honnêteté et épouser une femme d'une certaine ingénuité.

Le sacrement de mariage, l'union de l'homme et de la femme ainsi compris, n'ont pas fait faire un pus à la morale et à la législation matrimoniale du vieux droit païen des Romains. Le pape Léon Ier n'a pas, sur ce chapitre, des idées et des vues différentes de celles des jurisconsultes du Digeste,

(1) Coocll. t. VIII, p. 53. Eplst. 1* i.conls Papas I,

Il ne conseille môme pas d'affranchir l'esclave et ses enfants pour s'en faire une famille légitime, comme le permettait la loi romaine ; il répond crûment que le procédé vraiment honnête, c'est de chasser la mère et ses petits, de les renvoyer à la chaîne, pour épouser une ingénue.

Cependant si l'Église fait si peu de cas de la race vile des esclaves, elle estime singulièrement ceux qu'elle possède en propre ; elle n'épargne rien pour les défendre en bonne mère de famille qui tient à sa chose et à son bien. Elle y met la même ardeur qu'un paysan de notre époque moins religieuse met à défendre son bœuf ou son champ contre l'agression de son voisin ; mais ses armes sont plus puissantes, et elle a recours, au besoin, à son ultima ratio, l'excommunication. « Si quelqu'un, disent les Pères du premier concile d'Orange « et du deuxième concile d'Arles, osait s'emparer des esclaves « des clercs pour remplacer leurs propres esclaves réfugiés

• dans l'Église, qu'il soit frappé dans toutes les églises de la « plus rigoureuse damnation (1). » — L'Église accorde encore sa protection spéciale à ceux qui ont été affranchis datis ses sanctuaires, ou qui lui ont été recommandés par testament, car ils font partie de sa clientèle (2). Elle proscrit avec sollicitude la rage du suicide, qui faisait souvent des ravages dans son troupeau d'esclaves, aussi bien que dans ceux des autres propriétaires. Le onzième concile d'Arles a consacré à cette interdiction du suicide son cinquante-troisième canon. « Si un « esclave poussé par la fureur s'est frappé lui-même. — Si un « serviteur, de quelque race et condition qu'il soit, rempli « d'une fureur diabolique, s'est frappé lui-môme, comme pour w exaspérer son maître et lui causer de l'embarras, il sera

* seul coupable de l'effusion de son sang, et l'odieux d'un « crime auquel il est étranger ne retombera pas sur le maître. »

Ainsi, que les rigueurs de l'esclavage, que la dureté des maîtres, qu'un désir impuissant et inassouvi de liberté poussent

(1) rond. t. VIII, p. 215.

(I) ConcU. t. VIII. Condi. Arausic. Canon VI, i. IX. Consll. Arelat Canon

de malheureux esclaves à se tuer, l'Église ne voit dans cet acte de suprême désespoir qu'une rage diabolique dont la responsabilité tout entière ne doit retomber que sur le malheureux suicidé, et elle proclame, au nom du Saint-Esprit, que Je maître, comme Pilate, peut se laver les mains, et rester pur et innocent de ce* sang répandu. Au nom de la conscience humaine, la justice de l'histoire montre la tache ineffaçable du sang du juste aux mains de Pilate, le juge inique et lâche, et du sang des esclaves aux mains des maîtres durs et impitoyables.

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