‹ L'Église et l'EsclavageChapitre 28 sur 78 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

8al vlen. — L'esclave dans la société cbréllone. — Esclaves et opprimés appellent l'Invasion des barbares. — Contédérallon Armoricaine et Bagaudles. — Sarus, ballu par les Bngaudes des Alpes. — Bagaudte de Tlbalon. — Le médecin Eudoiius. —Opinion de Sahien sur les Bagaudes.

Pendant ce cinquième siècle de l'ère chrétienne, tout rempli des misères et des horreurs de l'esclavage et de l'invasion barbare, une seule voix de prêtre, isolée et criant dans le désert, ose accuser les maîtres et plaider en faveur des esclaves. Salvien reproche aux riches et aux puissants de surpasser les vices des esclaves, et jamais les historiens de l'antiquité ne tracèrent un tableau plus hideux et plus repoussant de la société païenne, que celui qui nous a été laissé de la société chrétienne par le prêtre de Marseille, dans son livre de Gubernatione Dei.

« Parmi les esclaves, dit-il, les uns sont voleurs et fugitifs, c les autres adonnés à la gourmandise et à la gloutonnerie. « Mais plus nombreux et plus grands sont les vices de la « plupart des maîtres, sinon de tous. Il y a des exceptions, « mais si rares, que je ne les cite pas, de peur de paraître « plutôt publier les noms de ceux que je ne nommerais pas, « que louer ceux que je nommerais. Et d'abord, si les esclaves « sont voleurs, ils sont peut-être poussés au vol par le besoin ; « car si on leur fournit le salaire d'usage, c'est plutôt pour

« satisfaire à la coutume qu'aux nécessités de leur existence ; <« on leur donne une pension qui ne peut rassasier leur faim, »• en sorte que leur misère les rend moins coupables; car «' celui qu'on accuse de vol est excusable qui semble avoir été

« forcé malgré lui à voler Ce que nous disons des

« larcins des esclaves s'applique aussi à leur fuite, et même « avec plus de justice, puisque ce ne sont pas seulement les «« misères, mais les supplices, qui les poussent à fuir. En effet, « ils tremblent devant les intendants, ils tremblent devant les « silentiaires, ils tremblent devant les procureurs, de sorte « qu'au milieu de tous ces gens ils sont esclaves de tous plus « que des maîtres, et par tous ces agents battus de verges, par « tous foulés aux pieds. Bref, beaucoup d'esclaves se réfugient » auprès de leurs maîtres par crainte de leurs compagnons « d'esclavage. Donc nous devons moins les accuser de leur « fuite que ceux qui les y poussent. On leur fait violence, à « ces pauvres infortunés! Us désirent faire leur service, et on « les contraint à fuir! Ils ne veulent pas quitter leurs maîtres, « et la cruauté de leurs compagnons d'esclavage ne leur « permet pas de les servir. — Mais ils sont menteurs, dit-on a encore. — C'est l'atrocité du supplice présent qui les jette « dans le mensonge. C'est pour se soustraire aux tortures « qu'ils mentent ; et qu'y a-t-il d'étonnant qu'un esclave sous « le coup de la terreur aime mieux mentir qu'être flagellé? « — On les accuse aussi de gourmandise et de gloutonnerie. « — Plus on a souffert de la faim, plus on désire se saturer « d'aliments. Mais admettons que l'esclave puisse se rassasier » de pain, il endure au moins la faim des friandises et des « mets délicats ; et il faut lui pardonner de convoiter avide- « ment ce dont il est complètement privé. Mais toi, noble, « mais toi, riche, qui jouis de biens immenses, toi qui dois « honorer Dieu par de saintes œuvres d'autant plus que tu « jouis sans cesse de ses bienfaits, voyons sf tes actions sont « je ne dis pas saintes, mais innocentes. Et parmi les riches, « à l'exception d'un petit nombre, qui donc, je le répète, n'est

f. pas souillé de tous les crimes? Non-seulement les

« pauvres, mais presque l'universalité du genre humain

« souffre de la tyrannie. Qu'est-ce que la dignité des grands,

• sinon la proscription des cités? Et pour quelques-uns que

• je ne veux pas nommer, le gouvernement des provinces « qu'est -il autre chose que le pillage? Rien ne contribue

• autant au ravage des classes pauvres que le pouvoir. Car un « petit nombre de puissants achètent les honneurs pour les p payer par le pillage de tous. Est- il rien de plus indigne, « rien de plus inique? Les malheureux paient le prix des «< dignités qu'ils n'achètent pas; ils ne savent pas faire ce « trafic, mais ils savent bien le payer. Pour la glorification » d'un petit nombre le monde est bouleversé; les honneurs « d'un seul homme sont la ruine de l'univers. Enfin, les « Espagnes le savent bien , elles dont il ne reste que le nom ; « elle le sait, l'Afrique qui n'est plus ; elles le savent, les « Gaules dévastées, non pas par tous, il est vrai ; aussi gardent- « elles encore dans quelques petits coins un léger souffle de

• vie, parce que parfois l'intégrité d'un petit nombre a nourri « et soutenu les provinces que les rapines de la plupart des « gouverneurs ont épuisées.

« Mais la douleur nous emporte trop loin. Revenons donc à « notre sujet. Quels sont les vices serviles dont les nobles ne « soient pas souillés, à moins qu'ils ne considèrent et ne « fassent comme des choses licites ce qu'ils punissent comme « des péchés chez les esclaves? Enfin, il n'est pas môme per- « mis à l'esclave d'aspirer à commettre tous ces méfaits aux- « quels se livrent les nobles. Je me trompe; des esclaves « devenus nobles en ont commis de semblables ou de plus

• grands encore... »

Salvien, après avoir énuméré tous les vices des maîtres et des esclaves .et donné l'avantage à la classe servile, ajoute : « Les maîtres, quand ils tuent leurs esclaves, s'imaginent « user de leur droit, et non commettre un crime. Et non- « seulement en cela ils abusent de leur pouvoir, mais ils s'at- « tribuent encore le privilège de se vautrer dans la fange de « l'impureté. Ils en sont venus à cet excès d'impudence, « qu'un grand nombre considèrent leurs servantes comme « leurs épouses. Et plût au Ciel que, quand elles sont considé-

« rées comme des épouses, le maître n'en eût qu'une seule. « Ce qu'il y a de plus odieux et de plus détestable, c'est que « quelques-uns, ayant contracté des mariages honorables, « prennent ensuite des femmes de condition servile, souillant « la sainteté d'une union sainte par la bassesse d'une copula- « tion ignoble, ne rougissant pas de devenir les maris de leurs « servantes, traînant dans les couches obscènes de ces esclaves

• la dignité de nobles mariages, en un mot, se rendant dignes « de la condition de celles qu'ils se jugent dignes de prendre ■ pour compagnes... »

Parmi les riches Aquitains, il n'en est pas un, suivant Salvien qui ne vive ainsi, et n'ait pour maîtresses ou concubines les plus impures de ses esclaves.

« Semblables à des étalons en liberté, ils hennissent à la

• vue, non pas d'un petit nombre, mais de presque toutes « Jeurs jeunes esclaves, comme si c'était un troupeau qui leur « appartenait pour leur plaisir; et, à la façon de ces animaux « qu'on appelle les maris des troupeaux, ils se livrent à l'as-

• souvissement de leurs désirs libidineux, et se ruent sur la « première femelle venue vers laquelle les entraine l'ardente « fureur de leur passion impure. Je le demande aux sa {{es, « lorsqu'il en est ainsi, quelles doivent être les familles ser- « viles qui ont pour maîtres de tels pères de famille? Quelle « corruption parmi les esclaves, quand la corruption des « maîtres est arrivée à ce point!... Ils ne sont pas entraînés « par le mauvais exemple seulement, mais encore par la vio- « lence et la nécessité. En effet , les esclaves sont contraintes « malgré elles d'obéir aux maîtres les plus impudiques, et

• elles sont nécessairement obligées de céder à leurs passions;

• d'où on peut se figurer dans quelles turpitudes et quelle « fange sont plongées des femmes appartenant à ces maîtres « impurs, lorsqu'il ne leur est pas permis de rester chastes

a quand même elles le voudraient Nous sommes impu-

« diques, au milieu des barbares plus chastes que nous. Bien « plus, les barbares sont blessés de nos impudicités. Les Goths « ne souffrent pas qu'il y ait parmi eux des débauchés de leur « nation; seuls au milieu d'eux, par le triste privilège de leur

- nationalité et de leur nom, les Romains ont le droit d'être • impurs... Chez eux la fornication est un crime et un danger;

- chez nous, c'est un honneur... »

Ces hideuses conséquences de l'esclavage, de la violation de la loi de justice, qui ne permet pas que l'homme soit la chose d'un autre homme, cette promiscuité monstrueuse, ces impuretés bestiales que l'on retrouve partout et à toutes les époques dans les pays à esclaves, sont la condamnation de l'institution elle-même, de ce vieux reste de la barbarie antique. La saine raison et la vraie philosophie n'ont plus aujourd'hui d'hésitations sur ce point. Salvien, qui a remué toute cette fange et si éloquemment tracé le tableau de l'esclavàge, n'ose pas conclure à son abolition, et l'Église de son temps, nous l'avons vu, de peur de faire blasphémer sa doctrine, refouie les esclaves dans leur misérable condition, les déclare vils, ignobles, indignes du sacerdoce, en acquiert le plus qu'elle peut, et anathématise et ceux qui veulent les lui ravir et les esclaves eux-mêmes qui cherchent à se soustraire à sa servitude par la fuite ou par le suicide.

Mais, malgré ces anathèmes, l'esclavage s'agite et secoue sa chaîne. Les barbares envahissent l'empire romain; ils apportent peut-être avec eux la liberté. D'ailleurs, une révolution donne toujours quelques chances d'échanger contre un sort meilleur une condition qui ne peut devenir plus misérable et plus dure. Aussi les esclaves et les pauvres citoyens s'enfuient chez les barbares, courent au-devant d'eux;et leur servent de guides. « Les Gaulois, dit Salvien, n'aspirent qu'à secouer le « joug ; ils appellent l'ennemi, ils désirent la captivité, ils ont « moins à craindre les étrangers que les agents impériaux. « Les uns s'en vont chez les barbares chercher de l'humanité o et un abri, les autres se soulèvent et vivent de brigandages. « Les petits propriétaires qui n'ont pas fui , se jettent dans « les bras des riches, et leur livrent leur héritage ; mais de « l'état de colons où ils se sont réduits volontairement ils « deviennent bientôt esclaves. »

De nouvelles bagaudies éclatent et ensanglantent les Gaules. Je serais tenté de croire que celle qu'avait réprimée

Maximien Hercule s'était perpétuée, sous forme de brigandage, dans les montagnes et les gorges inaccessibles des Alpes. Il y avait là comme un refuge naturel pour les esclaves marrons de l'Italie et de la Gaule; parmi eux se recrutaient ces bandes de brigands et de proscrits qui arrêtèrent saint Martin, selon Sulpice-Sévère, et qui furent assez fortes, selon l'historien Zozime, pour barrer le passage à l'armée vaincue d'un lieutenant de Stilichon. A l'époque où se détachait do 1 Emnire et se constituait la Confédération armoricaine, les légions de la Bretagne proclamaient empereur un soldat nommé Constantin qui fut reconnu par la Gaule , et s'établit à Arles. Stilichon, ministre d'Hononus, envoya contre lui Sarus, à la téte d'une armée ; mais les généraux de Constantin l'attaquèrent vigoureusement, le forcèrent à lever le siège de Valence et à repasser les Alpes. Après avoir échappé à grand'peine aux troupes de Constantin , Sarus fut obligé « d'abandonner tout son butin et ses bagages aux bagaudes « qui étaient venus à sa rencontre dans les Alpes, afin d'obte- " nir d'eux la faculté de retourner en Italie (1). »

« Vingt-huit ans après cet exploit des bagaudes des Alpes, la « Gaule ultérieure, sous le commandement de Batton ou Tiba- « ton, chef de la rébellion, se sépara de la société romaine, et, « suivant cet exemple, presque tous les esclaves des Gaules se « révoltèrent et formèrent une Bagaudie. » Elle dura deux ans, de 433 à 437, « Tibaton ayant été pris, et les autres « chefs de la sédition ayant été les uns faits prisonniers, les • autres tués, le soulèvement des bagaudes s'apaisa (2). - Mais onze ans après la bagaudie de Tibaton, «• un médecin « nommé Eudoxius, d'un esprit pervers et habile, s'étant jeté « dans une bagaudie organisée à cette époque, se réfugia « chez les Huns. »

Salvien, contemporain et vraisemblablement témoin de ces bagaudies de la première moitié du ve siècle, en a expliqué

(1) Script, rerum Gall. t. I, p. 585, ex-Ubro VI Zozimi (anno cbr. 407).

(2) Id-ibld, I. I, p. 639. — rrosperl Tyronls chronlcon anno chr. 435-437 anno 448.

les mobiles et les causes. « Maintenant, dit-il, je vais parler des « bagaudes qui , spolies, torturés, tués par des juges pervers ► et sanguinaires , après avoir perdu le droit de la liberté

• romaine, ont perdu encore jusqu'à l'honneur de porter le

« nom romain Et nous appelons rebelles, nous appelons

« infâmes ceux que nous avons forcés à être criminels. Pour « quels motifs, en eflet, se sont-ils faits bagaudes, si ce n'est

• à cause de nos iniquités, de rimprobité, des proscriptions « et des rapines des juges qui ont transformé la perception des « impôts publics en une source de gain pour eux-mêmes, et

- se sont attribué comme une proie les indictions des Tribu-

- taires ; qui, semblables à des bêtes féroces, ont dévoré et « non gouverné les gens qui leur étaient livrés; qui non- « seulement se sont repus de spoliations, ainsi que font ordi- « nairement la plupart des brigands, mais encore se sont « pour ainsi dire gorgés de chaire pantelantes et lacérées, et « abreuvés de sang? »

On se sent heureux d'entendre ce fier langage de la justice dans la bouche éloquente de ce prêtre. Ce sont nos ancêtres qu'il défend ainsi ; ce sont les antiques aïeux de ce Jacques Bonhomme qui mettra des siècles à ronger patiemment et sans relâthe le frein de la féodalité. Mais Salvien trouve peu d'écho dans l'Église ; les Léon, les Sixte et les Boniface, les papes de la ville éternelle, les Pères des conciles d'Orange et d'Arles s'occupent à rédiger des décrets et des canons pour proclamer la vileté des esclaves, et défendre leurs familles serviles contre les agressions du dehors. Pour eux l'esclavage est légitime, chez eux il est saint comme tout ce qui est consacré à Dieu ; l'esclave des clercs qui se révolte ou se suicide est anathème. Eh bien ! c'est le devoir de l'histoire de juger avec une juste sévérité tous ces saints qui se sont accommodés aux injustices de leur temps et en ont assumé leur part de responsabilité ; c'est le devoir de l'histoire de remettre en lumière les efforts oubliés de la race opprimée pour revendiquer la liberté, les images effacées et, pour ainsi dire, frustes de ces audacieux chefs d'esclaves révoltés qui, comme Tibaton et le médecin Eudoxius, n'ont pas désespéré du salut et de l'avenir de

l'espèce humaine. Leurs noms perdus et ensevelis dans la poussière des vieilles chroniques ne sont pas moins dignes de • mention que ceux des papes de Rome, des empereurs impaissants de la décadence romaine et des rois chevelus des tribus franques. Nous ne devons pas dire comme nos ancêtres barbares : Malheur aux vaincus ! mais bien plutôt : Honneur aux vaincus d'une juste cause !

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