CHAPITRE II
Octave. - Son origine. — 11 affranchit des esclaves pour en former des milices. — UAJElia sentia. - I/esclarage s'agite. -Tibère et le faut Agrippa. -T. Curtlsius. chef d une émeute sen tie. - Faux Drusus. - Loi Junia Norbana. - Caligula.
Tant qu'Octave, héritier du divin Jules, ne fut que le chef du parti plébéien, il favorisa, dans l'intérêt de sa puissance, et la plèbe, et la classe vile dans laquelle elle se recrutait. Homme nouveau lui-même dont le père seul était parvenu aux honneurs de la République et au patriciat, son rival Antoine lui reprochait d'avoir eu pour bisaïeul paternel un affranchi exerçant le métier de cordier, pour bisaïeul maternel un Africain qui avait vendu des parfums, puis tenu boutique de boulangerie ou de pâtisserie à Aricie , pour aïeul un changeur, et de sentir encore la farine maternelle. Octave qui sût se venger de ces sottes injures par la victoire d'Actium, n'avait pas hésité, dans la guerre enlreprise contre Sextus Pompée, à affranchir d'un seul coup vingt mille esclaves, — toute une armée, — pour en faire des rameurs, et équiper sa flotte nouvellement construite. Dans le parti opposé, Sextus lui-même avait fait de son affranchi Menas son conseiller et son lieutenant.
Devenu empereur, Auguste organisa dans Rome des cohortes d'affranchis pour éteindre les incendies et prévenir les tu-
multes causés par la cherté des grains; deux fois même, hors de Rome, il se servit de soldats recrutés parmi les affranchis; d'abord, pour former les garnisons des colonies de la province d'IIlyrie ; puis, pour garder la rive du Rhin menacée par les barbares. Il avait mis à contribution les familles serviles des citoyens et des matrones les plus riches de l'Empire, et, après avoir affranchi les esclaves ainsi recrutés, il en avait formé des troupes dislinctes des milices ingénues, et équipées d'une manière différente.
Patron et maître non moins sévère qu'affable et clément, il eut en grande estime bon nombre de ses propres affranchis, et s'en servit pour de grands emplois. Son esclave Cosmus ayant mal parlé de lui, il se contente de le mettre aux fers. Comme il se promenait avec Diomèdc, son intendant, un sanglier se jette sur eux, et l'esclave épouvanté se cache derrière son maître qu'il laisse ainsi exposé au danger. Auguste, malgré le péril qu'il avait couru, aima mieux le railler que le punir et le traiter en lâche qu'en coupable. C'était, à raison des mœurs du temps et de l'omnipotence de César, montrer un certain respect de la vie de l'esclave dont il faut savoir gré au maître du monde.
Cependant la cruauté légale éclatait quelquefois dans les châtiments qu'il infligeait à sa chose humaine. Ainsi, il fit mourir Proculus, un de ses affranchis les plus aimés, parce qu'il avait commis des adultères avec des matrones; Thallus, un de ses secrétaires, eut les jambes rompues, parce qu'il avait reçu cinq cents deniers pour trahir le secret d'une lettre. Il fit précipiter dans le Tibre , avec d'énormes pierres au cou, le pédagogue et les ministres de la maison de son fils Calus, parce qu'ils avaient profité de la maladie et de la mort de leur maître pour traiter la province avec hauteur et avarice.
Mais, comme ces esclaves avaient commis de grandes fautes, les historiens romains le louent de sa justice, à laquelle, avec nos idées plus humaines, nous ne pouvons reprocher que son excès de sévérité et sa forme cruelle.
Vers la fin de son règne, il eut un retour vers la politique conservatrice de l'aristocratie romaine, et, de peur que les
affranchis ne composassent la majeure partie des citoyens, il prit des mesures pour circonscrire le nombre des manumissions, et surtout des manumissions qui conféraient le droit de cité. Il promulgua la loi Mlia Sentia pour réglementer les affranchissements et mettre une digue à l'invasion croissante de l'esclavage dans la cité romaine. Avant cette loi, tout affranchi devenait citoyen, parce que l'affranchissement ne devait se faire que par les voies légales de la vindicte, du cens et du testament. Elle créa une seconde classe d'affranchis, les dëditices, c'est-à-dire ceux qui, ayant été convaincus de crimes durant leur vie servile, pouvaient parvenir par les voies légales à la liberté, sans être dignes du droit de cité. De plus, elle exigea que l'esclave, pour être fait citoyen par la manumission légale, eut atteint l'âge de trente ans, ou s'il était affranchi plus jeune, que le motif de l'affranchissement fut approuvé par un conseil.
Mais les courants des idées, comme aussi des vices et des passions, et les aspirations de l'humanité étaient plus forts que les lois, et le vieil empereur, cflnryé de voir ce débordement d'esclaves affranchis inonder la cité romaine, ne pouvait que retarder et non arrêter le mouvement d'émancipation de la race humaine qui se manifestait par la tendance des nations vaincues et des classes asservies à conquérir la liberté des Qui rites.
De temps en temps, sur un point ou sur un autre de l'immense Empire, l'esclavage impatient du joug tentait quelque nouvel effort pour le briser. L'esclave Telephus rêve le souverain pouvoir et forme le projet d'attaquer à la fois l'empereur et le Sf*nat. Une nuit, un esclave de l'armée d'Ilîyrie, ayant trompé la surveillance des portiers et des cubiculaires, est saisi dans la chambre d'Auguste, armé d'un couteau de chasse. Tentatives isolées, insrnsées, il est vrai, mais qui montrent que le désir de la liberté fermentait sans cesse dans les basfonds de la société romaine , et que la proteslation de Spartacus contre le pacte odieux de la force qui servait de base à l'esclavage avait survécu à la défaite de ce grand homme.
A l'avènement de Tibère, un esclave conçut la pensée de
faire un empereur. Clément, esclave de Posthumus Agrippa qu'Auguste avait relégué dans l'île de Pianasie, à la nouvelle de la mort du vieil empereur, se hate de se rendre auprès de son maftre, dans le dessein de l'enlever par ruse ou par force, pour le conduire aux légions de Germanie. La lenteur du navire marchand qui le portait vers Pianasie fit avorter son entreprise; il arriva après les sicaires de Tibère. Troublé, mais non découragé par l'assassinat d'Agrippa, Clément s'empare furtivement de ses cendres, aborde au promontoire de Cosa en Etrurie, et se cache pour laisser croître ses cheveux et sa barbe, afin de se faire passer plus facilement pour son maître, auquel il ressemblait un peu par la taiile et par l'âge. Puis, aidé de complices habiles, il fit répandre le bruit qu'Agrippa était vivant. Dès que ce bruit, d'abord vague et secret eut pris de la consistance, le faux Agrippa se montra le soir dans les municipcs , en ayant soin de ne pas se faire voir en public, et de ne pas rester longtemps dans le même lieu. Cependant la rumeur croissante courait par toute l'Italie; elle trouvait surtout créance à Rome, où il se forma des réunions clandestines, et d'où une multitude immense alla à Ostie pour voir Agrippa vivant. Tibère inquiet hésite, ne sachant s'il doit employer la force militaire contre son esclave, ou laisser le temps à cotte vaine crédulité de s'évanouir. Tantôt il se dit • qu'il ne faut rien dédaigner, tantôt qu'il ne faut pas tout craindre , et il flotte entre la honte d'avoir à lutter contre un esclave, et la crainte que lui inspire son entreprise.
Enfin, il charge de cette affaire Crispus Sallustius. Celui-ci choisit deux de ses clients, deux soldats, dit-on, qu'il engage à feindre de se présenter au faux Agrippa comme complices, en lui offrant de l'argent, en lui jurant fidélité, et lui promettant d'affronter pour lui tous les dangers. Ces deux hommes exécutent leur mission, et, choisissant une nuit où il n'était pas sur ses gardes, avec une troupe qui leur est fournie ils le saisissent, et le portent garotté et bâillonné au palais. Là, Tibère lui demande : « Comment es-tu devenu Agrippa 1 — Comme tu es devenu César, répond l'esclave.» Aucune torture ne put lui faire révéler ses complices, et Tibère, n'osant donner
de la publicité à son supplice, le fit tuer dans un coin du palais, et fit enlever secrètement et disparaître son cadavre. Quoique bien des gens de la maison du prince, et même des chevaliers et des sénateurs fussent accusés de l'avoir aidé de leur fortune et de leurs conseils, Tibère ne voulut faire à ce sujet aucune enquête.
Une nouvelle guerre servilc faillit éclater sous le règne de Tibère; mais il eut la bonne fortune de la voir étouffée à son début. L'auteur de ce tumulte était un certain T. Curtisius, soldat d'une cohorte prétorienne. Il réunit d'abord des conciliabules clandestins d'esclaves à Brindes et dans les villes circonvoisines; puis, bientôt, il fit publiquement afficher des proclamations qui appelaient à la liberté les esclaves les moins amollis par la civilisation , ceux qui vivaient dans les champs et dans les bois éloignés des villes. « Grâce à la faveur des dieux, dit Tacite, trois birèmes qui servaient au transport de ceux qui voyageaient sur cette mer, abordèrent à Brindes, et à la même époque s'y trouvait le questeur Curtius Lupus revenant de sa province. Il organise une troupe de matelots avec laquelle il disperse la conjuration naissante. César envoya promptement le tribun Staïus avec un corps de troupes considérable ; le chef et les plus audacieux des conjurés furent pris et amenés à Rome, où déjà remuaient et s'agitaient les familles serviles, dont la multitude croissante était devenue immense, la plèbe ingénue diminuant de jour en jour. »
En Achaïe, un affranchi tentait de se faire passer pour Drusus, fils de Germanicus, et trouvait parmi les Grecs de nombreux partisans.
Ainsi l'Empire romain portait déjà la peine de son double crime de lèse-humanité. Les nations, surtout vers les frontières, saisissaient toutes les occasions de secouer le joug de Rome, et, à l'intérieur, l'esclavage enchaîné mais jamais complètement dompté effrayait ses maîtres rien qu'en agitant ses chaînes, et manifestait son éternelle hostilité soit par des tentatives de guerres serviles, soit par des ambitions d'affranchis ou d'esclaves aspirant à jouer un rôle et môme à s'emparer du pouvoir suprême.
On pense que ce fut sous Tibère, vers l'an de Rome 772 (49 après J.-C.) que la loi Junia Xorbana créa une troisième classe d'affranchis, les Latins Juniens. Les (rois modes légaux de manumission étant trop solennels et ne répondant plus au besoin qu'avait la plèbe romaine, chaque jour diminuée, de se recruter dans l'esclavage, l'usage s'était répandu d'affranchir par lettre, par codicille, dans une réunion d'amis, à table. La loi Norbana consacra cet usage; seulement elle n'accorda aux esclaves aflranchis de cette façon que le droit de latinité et non le droit de cité. Assimilés aux Latins, les affranchis latins juniens n'avaient ni droit de suffrage, ni aptitude aux fonctions publiques, mais seulement des droils civils, acheter, jU+jc vendre, échanger, recevoir par testament. A leur mort, leurs anciens mattres prenaient les biens qu'ils laissaient et ne pouvaient transmettre par succession; en sorte qu'ils n'avaient qu'une liberté et une propriété viagères, et que, comme dit Justinicn, « ils perdaient la liberté avec la vie. ■ Mais ils avaient divers moyens de parvenir à la juste liberté civile et politique, ou droit de cité. D'ailleurs, après un certain temps il était si difficile de distinguer un déditice ou un latin junien d'un affranchi citoyen, que les distinctions mêmes établies par Auguste et Tibère, en permettant la multiplication des affranchissements, tournèrent au profit de l'émancipation de la race servile, d'autant que la différence entre le droit des Latins et le droit des Quirites alla s'effaçant plus rapidement, à mesure que la cité romaine perdit de son prestige, et embrassa non-seulement Rome et l'Italie, mais la Gaule, l'Espagne, l'Afrique, la Grèce, et presque toutes les nations incorporées au vaste Empire romain. Aussi, quand Justinien abolira cette distinction, il ne fera que consacrer un fait depuis longtemps accompli, puisque la concession du droit de cité, que nous allons voir faire si largement aux nations par les empereurs, aura de plus en plus confondu les Latins avec les Quirites, les affranchis juniens avec les affranchis citoyens romains.
Galigula, ce jeune fou devenu empereur, cet amant de la lune, qui l'invitait la nuit à venir coucher avec lui, eut d'à-
bord des velléités libérales. Il tenta de rendre au peuple les comices et la liberté des suffrages. Mais il n'y avait plus qu'une plèbe avilie qui, plus tard, applaudit à ses folies. Elle l'aima pour les spectacles qu'il donnait, pour sa cruauté qui frappait surtout les têtes élevées de l'aristocratie, pour ses talents comme cocher, chanteur et danseur, pour leur amour commun des mimes et des histrions, et pour l'argent que du haut de la basilique Julia il lui jeta pendant plusieurs jours.