CHAPITRE XXIII
Grégoire le Grand. - Sa légende. - Sa tolérance envers les Juifs. - Interdiction anx juifs de posséder et de trafiquer des esclaves chrétiens. - Conciles d'Orléans, de Màcon. de Tolède. - Lettre au prêtre Candide pour lui enjoindre d'acheter de jeunes Anglais afin de les convertir. — Doctrine de Grégoire le Grand sur l'esclavage. — Le prêtre Étlenne et son esclave. — André, évéque de Tarante. — Manumlssions el donations d'esclaves. — Privilège de Grégoire i Saint-Médard de Boissons. — Chasse aux esclaves fugitifs. — Lettre du pape à Serglus. — Advenus hottem œterna auctoritas. - Lettre i Vital. - Achat d'esclaves pour l'Église. - Colons de l'Église.— Lettre a Romain.
Une grande figure, un homme puissant par sa parole, par ses écrits , par ses actes et par sa haute position , clôt le vie siècle de l'Église et ouvre le vne; c'est le pape Grégoire le Grand. Placé entre le monde romain et la société ancienne qui s'en vont, et le monde barbare et la société nouvelle du moyen âge qui arrivent et se constituent, il remplit du bruit de son nom et de son immense renommée les neuf siècles qui séparent son époque de la Réforme et de la Renaissance. La légende, cette phase à la fois merveilleuse et enfantine de l'histoire, cette épopée de la religion, s'est emparée de ce pape qui avait mérité le titre de Grand. Un trouvère français du xii" siècle a raconté la vie de saint Grégoire dans un curieux et intéressant poëme récemment publié par M. V. Luzarchc (i) sur un précieux manuscrit de la bibliothèque communale de
(I) M. Victor Luzarche. bibliophile érudlt elhomme de lettres distingué, remplit depuis bien des années la fonction, toute de dévouement, de bibUoUiécalre
Tours. Elle fut traduite par le Minnesinger allemand Hartmann de Owe au* xih* siècle, et de là elle passa, au siècle suivant, dans la compilation de l'auteur des Gesta Romanorum.
Or cette biographie poétique et légendaire d'un grand pape est, en quelque sorte, calquée sur la légende grecque du fils de Laïus. Fruit d'un commerce incestueux entre un comte d'Aquitaine et sa propre sœur, Grégoire, abandonné comme Œdipe , comme lui, épouse sa mère , et ne devient pape qu'après avoir fait une longue pénitence. Voilà ce que la tradition pieuse et poétique, ce que la légende peut faire d'un personnage historique qui resterait ainsi perdu et enseveli dans ses nimbes, s'il n'était plus possible de retrouver dans les sources pures de l'histoire son image défigurée par la fantaisie religieuse, s'il n'eût pas laissé ou si le temps n'eût pas épargné ses œuvres écrites qui nous permettent de lui ôter le masque que lui a mis la crédule naïveté du moyen âge. Aucun exemple peut-être ne prouve mieux combien l'historien sagace doit se défier de ces biographies légendaires, fabriquées par les moines et les poètes du moyen âge pour l'édification ou le plaisir du lecteur, quand elles sont l'unique monument de la vie des saints, quand aucun document émané d'une source plus pure , aucun écrit laissé par eux et fidèlement transmis jusqu'à nous ne peut servir à contrôler et à rectifier des récits qui fourmillent de pieux mensonges.
C'est dans le volumineux recueil des Épîlres apostoliques et des autres œuvres de Grégoire le Grand que nous allons chercher les traits épars du caractère de cet illustre pontife. C'est dans cette manifestation de la pensée intime que l'homme se révèle tout entier et en toute sincérité, avec ses grandeurs et ses faiblesses. J'ai hâte dele dire, parce que j'aime à rendre hommage
de la ville de Tours, sans accepter d'autre émolument que l'estime, la reconnaissance et l'amitié de ceux de ses concitoyens qui savent apprécier le mérite d'un homme laborieux dans l'opulence, qui consacre ses loisirs et sa fortune à satisfaire son goût pour les lettres et les arts. Il a publié plusieurs mss. de la bibliothèque de Tours, et notamment Adam, drame du xu« siècle. Tours. Imprimerie Bornerez, 1854, et la Légende du- pape Grégoire le Grand, Tours, imprimerie Bouzerez, 1857.
aux nobles et saines idées de justice que je rencontre au milieu des erreurs et des iniquités qu'enfante le fanatisme religieux, le pape Grégoire recommanda et prêcha la tolérance et la mansuétude envers les hommes qui vivaient hors du giron de l'Église, et particulièrement envers les Juifs, que des évèques intolérants croyaient avoir le droit de persécuter au nom de Jésus-Christ. 11 termine ainsi une lettre écrite à Pierre, évêque de Terracine, pour l'engager à ne pas persécuter les Juifs : • C'est par la mansuétude, par la bonté, par les exhor- « talions et la persuasion , qu'il faut ramener à l'unité de la
• foi ceux qui sont en désaccord avec la religion chrétienne, « afin de ne pas repousser par des menaces et des terreurs « ceux que la douceur de la prédication et la crainte du futur
juge pouvaient inviter à croire. Il faut donc que vous les « réunissiez avec bienveillance pour leur faire entendre la - parole de Dieu plutôt que de les épouvanter par une sévérité
• qui dépasse les bornes (4). »
Les Juifs d'Arles et de Marseille se plaignaient au pape de la contrainte exercée à leur égard pour les forcer à se faire chrétiens et les traîner aux fonts baptismaux. U écrit à ce sujet à Virgile, évéque d'Arles, et à Théodore, évêque de Marseille : « On ne doit pas contraindre les Juifs à recevoir le « baptême, mais les exciter doucement à embrasser la foi (2). » Les Juifs de Rome adressent à Grégoire leurs doléances sur la façon dont sont traités leurs frères de Palerme ; le pape s'empresse de recommander à Victor, évêque de cette ville, de défendre de les opprimer injustement (3). A Cagliari, un ' néophyte nommé Pierre, emporté par l'excès d'un zèle tout nouvellement allumé, maltraite les Juifs et leur enlève violemment leur synagogue, qu'il venait de quitter pour se faire chrétien. Grégoire, n'approuvant pas la rage de convertisseur de ce transfuge du judaïsme, écrit à l'évêque Janvier de réprimer et punir ses excès et de faire restituer aux anciens
(1) Concll.. I. XIII. Eplstotarum Gregorli, Ut. I. Eplsl., I. p. 198. (S) GondI.t 't. XIII. Eplst. Greg., Ht. I. Ep. XLV. p. M3. (3) ConcJI., I. XIII. Eplst. Grcg., Ht. VII. Eplst. XXVI, p. 609
coreligionnaires de ce Pierre l'Apostat la synagogue qu'il leur a enlevée (1).
Il ordonne à Fantinus, défenseur de Palerme, de faire rendre aux Juifs les synagogues dont on s'est injustement emparé (2). Enfin il écrit à Nichasius, évêque de Naples, de ne pas persécuter les Juifs, et de leur permettre, au contraire, d'observer les solennités de leurs fêtes ; il veut que l'on convertisse ceux qui ne sont pas chrétiens par des moyens de douceur et non par des rigueurs cruelles (3).
Certes, quand l'Église, oubliant son origine judaïque, entre dans la voie de la persécution, quand l'Évangile de Prépuce, qui avait failli être exclu de la communion chrétienne par les premiers apôtres, se met à proscrire les circoncis, j'aime à voir un grand pape se jeter au-devant des persécuteurs pour arrêter les excès de leur fanatisme, et leur prêcher la mansuétude, la bienveillance et la douceur. Au moment où le moyen âge va s'ouvrir et prépare tant de proscriptions et de tortures atroces à ces parias de l'univers catholique, la pensée se repose avec bonheur sur cet esprit de justice et de sainte tolérance, qui dicte à Grégoire le Grand les paroles sympathiques et les équitables prescriptions qu'il adresse aux évêquts persécuteurs en faveur des malheureux Juifs.
Cependant le mal avait déjà pris de telles proportions, l'intolérance religieuse s'était déjà tellement enracinée dans l'Église, que non-seulement Grégoire ne put en arrêter les progrès, mais qu'il ne parvint pas à se garantir lui-même de la contagion qui avait infecté son époque. Ainsi, tandis que l'Église trouvait très-licite pour les chrétiens et pour elle-même de posséder des esclaves chrétiens, juifs ou païens, et même d'en trafiquer au besoin, elle interdisait aux Juifs la possession et le trafic d'esclaves chrétiens. Le trentième canon du quatrième concile d'Orléans (en 541) cite et confirme d'anciens canons qui autorisaient les esclaves chrétiens des Juifs à
(1) CodcII., (. XIII. EpUl. Greg., Uv. VII. Pan secun-la. Ep. VII, p. 623. (S) CodcU., t. XIil. Eplsl. Greg., Uv. VII. Pare, seconda. Ep. L1X, p. 677. (8) CODCU., t. XIV. EpUl. Greg., Ilv. XI. Ep. XV, p. 207.
se réfugier dans les églises ou chez des chrétiens, à refuser de servir leurs maîtres juifs et à demander à se faire racheter par les fidèles, moyennant un prix déterminé et offert par ceux-ci, taxato et oblato a fidelibus justo pretio.
Le prosélytisme, déclaré saint chez les chrétiens, est proscrit et puni chez les Juifs. Donc « si un Juif ose prendre pour
• compagne son esclave chrétienne, ou s'il convertit au ju-
• daïsme une esclave née de parents chrétiens en lui pro-
• mettant l'affranchissement, qu'il soit puni par la perte de « ses esclaves. Si un esclave, né de parents chrétiens, s'est
• fait juif et n'a été affranchi qu'à la condition de persévérer « dans la religion juive, une telle condition sera nulle, parce « qu'il est injuste de conserver la liberté à celui qui, né de « parents chrétiens, veut rester attaché au culte juif. » Ainsi l'ordonnent les Pères du quatrième concile d'Orléans dans leur trente-unième canon. C'est ainsi que par l'inspiration de l'Esprit ils entendent la justice. Mais qu'un esclave juif se fasse chrétien , c'est autre chose , et la justice de ces équitables Pères n'y peut qu'applaudir i
Si l'esclave d'un Gentil, d'un Juif ou d'un maître appartenant à une autre secte séparée de la communion de l'Église, se réfugie dans un asile catholique, le maître, pour se le faire rendre, doit avoir recours à un chrétien qui prête serment pour lui, car les Pères du cinquième concile d'Orléans n'admettent que le serment des fidèles soumis à la discipline ecclésiastique. Le premier concile de Mâcon fait défense de nommer juges ou percepteurs des sectateurs de la religion juive de peur que {quod Deus avertat t) des chrétiens ne leur soient soumis. Les malheurs de la captivité ou les fraudes des Juifs ont mis en leur possession des esclaves chrétiens. Quoique le droit canon et le bénéfice de la loi permettent de les soustraire à leur servitude, des Juifs, dans les cités et les municipes, ont eu l'audace et l'insolence de résister et de refuser aux chrétiens, qui les réclamaient de les leur remettre, moyennant le prix offert, taxato et oblato pretio. * C'est pourquoi, « ajoutent les Pères du premier concile de Mâcon, nous décré- « tons, par l'inspiration de Dieu , qu'aucun chrétien désor-
« mais ne devra être esclave d'un juif. Mais tout chrétien aura « la faculté de racheter l'esclave, soit pour lui donner l'ingé- « nuité, soit pour le prendre à son service en donnant douze « sous par tête de bon esclave ; car c'est une chose indigne « que des êtres rachetés par l'effusion du sang de Notre-Sei- « gneur Jésus- Christ demeurent enchaînés dans les liens « des persécuteurs. Que si un Juif quelconque ne veut pas « acquiescer à ]ce que nous décrétons, l'esclave pourra aller « habiter où il voudra avec des chrétiens, jusqu'à ce que son m maître juif se soit décidé à prendre la somme fixée pour le « rachat. Nous décrétons aussi spécialement que si un Juif est « convaincu d'avoir persuadé à un esclave chrétien d'em- « brasser l'erreur judaïque, il perdra cet esclave et sera con- « damné à la peine fixée par la loi. »
En Espagne, aussi bien qu'en Gaule, le troisième concile de Tolède, comme les conciles d'Orléans et de Mâcon , interdit aux Juifs d'avoir des épouses ou des concubines chrétiennes. Il leur.dénie le droit de remplir des offices publics, et même d'acheter des esclaves chrétiens pour leurs usages (neque inancipia christiana in ums proprios compararé). Il leur enlève aussi l'esclave chrétien sollicité à judaïser.
Eh bien ! Grégoire le Grand, contemporain des Pères de Mâcon et de Tolède, Grégoire le Grand, ce pape si plein de mansuétude et de tolérance vis-à-vis des Juifs, enseigne et pratique en ce qui touche leurs esclaves la même justice judaïque. « Les Juifs ne peuvent avoir d'esclaves chrétiens, « écrit-il à Venantius, évêque de Luna ; mais les colons et les « originaires doivent leur payer leurs redevances. • C'est bien heureux, et voilà une merveilleuse concession !
Dans une épître adressée à Libertinus , préfet de Sicile , il se plaint d'un certain Nasas, le plus scélérat des Juifs qui, par une témérité punissable, a construit un autel sous l'invocation du bienheureux Hélie , et , à l'aide d'une séduction sacrilège , a trompé beaucoup de chrétiens entraînés par lui à y venir faire leurs adorations. « Bien plus, m ajoute-t-il, il a acheté, dit-on , des esclaves chrétiens et les « a employés à son service et à ses travaux. Tandis qu'on
« aurait dû sévir contre lui avec la plus grande sévérité à • raison de tels forfaits, le glorieux (empereur) Justin, adouci, « nous a-t-on écrit, par des présents offerts à son avarice, « a différé de venger l'offense faite à Dieu. Que votre Gloire « fasse donc une sévère enquête sur tout cela, et si quelqu'un « de ces faits se trouve établi d'une façon manifeste, qu'elle « se hâte de sévir très-sévèrement et corporellement contre « ce Juif scélérat, afin de se concilier par ce moyen la faveur m de Dieu, et de donner à la postérité un exemple à suivre. « Quant à tous les esclaves chrétiens qu'il sera prouvé avoir « achetés, rendez-leur la liberté sans hésiter, conformément h aux prescriptions des lois, afin que, ce qu'à Dieu ne plaise , « la religion chrétienne ne soit pas polluée en restant soumise « à des Juifs »
Grégoire recommande au prêtre Candide, administrateur des domaines de Saint-Pierre en Gaule, de racheter les esclaves chrétiens qui étaient au service des Juifs de Narbonne, à Léon, évêque de Catane, de mettre en liberté sans rien payer à leurs maîtres, et de placer sous la protection de l'Église les esclaves païens appartenant aux Samaritains de cette ville, s'ils les ont fait circoncire, et à Fortunatus, évêque de Naples, de ne pas laisser acheter par des Juifs, mais seulement par des chrétiens, les esclaves juifs ou païens qui veulent embrasser la foi chrétienne. Quant aux esclaves païens achetés par les Juifs en pays étrangers pour en faire le trafic, si, dans les trois mois qui sont accordés aux marchands pour les vendre, avant qu'il se trouve un acheteur ils s'enfuient et se réfugient dans l'Église, et si là, ou même hors de l'Église, ils déclarent vouloir se faire chrétiens, ils ne pourront être vendus qu'à des acheteurs chrétiens.
Déplorable aveuglement de la justice religieuse, de l'équité et du droit ecclésiastique, ce même pape qui ne veut pas que les Juifs aient des esclaves chrétiens, qui leur interdit le prosélytisme et leur enlève même les esclaves païens qu'ils ont fait circoncire, écrit à ce prêtre Candide qui gère les biens de l'Église de Rome dans la Gaule, d'acheter avec leurs revenus des vêtements pour les pauvres, et de jeunes Anglais de
dix-sept à dix-huit ans pour les donner à Dieu dans les monastères et les convertir.
Cette tradition grégorienne, cette sollicitude ecclésiastique, non pour la justice, mais pour la conversion et le salut des âmes, ne s'est pas complètement perdue et effacée aujourd'hui, après tant de siècles ; elle se manifeste encore, malgré les progrès de nos sociétés modernes, malgré la vigilance de la police, par des enlèvements d'enfants juifs promenés mystérieusement de couvents en couvents dans l'intérêt de leur salut, et pour la plus grande gloire de Dieu ! C'est à cette méconnaissance du droit et de la justice que peut conduire — je dirai plus, — que conduit fatalement l'intolérance religieuse. Or l'intolérance est de l'essence même de la foi, et de tous les systèmes religieux qui se suicident du jour où ils ouvrent la porte à des croyances et à des dogmes différents de leurs croyances et de leurs dogmes invariables. Rien ne confirme mieux cette vérité que les erreurs profondes, les doctrines injustes préconisées et enseignées dans l'Église chrétienne par les hommes les plus honnêtes, par les Pères les plus saints.
Cependant les Juifs réclamaient contre ces mesures injustes par lesquelles les évêques et le pape des chrétiens entravaient leur tralîc de marchandise humaine, et ils avaient recours à des subterfuges pour garder en réalité, sinon en apparence, la propriété des esclaves destinés à leurs usages personnels. Un certain Basile et quelques autres Juifs allèrent à Rome représenter à Grégoire le Grand que , dans les ventes et les marchés d'esclaves, des juges et magistrats de la République ordonnaient la vente d'esclaves chrétiens mêlés, dans les mêmes lots, avec des esclaves païens. Grégoire écrit donc à Fortunatus , évêque de Naples , qu'il faut admettre quelques tempéraments à la rigueur du droit canonique lorsqu'il s'agit d'achat d'esclaves chrétiens fait dans ces conditions. Mais le principe doit être maintenu; c'est la prohibition du trafic fait par les Juifs d'esclaves chrétiens achetés aux frontières des Gaules. Pour ce qui est des esclaves païens, il ne voit aucune objection à faire à ce trafic. Les Juifs auront
quarante jours pour vendre les esclaves chrétiens à des maîtres chrétiens, quand ils les auront acquis sans violer les prescriptions ecclésiastiques. Passé ce délai, aucun de ces esclaves ne leur restera. Grégoire ajoute que le juif Basile, pour se rendre les chrétiens favorables , a fait don de ses esclaves à ses fils convertis au Christianisme ; mais il suppose que Basile, par cette donation, ne s'est privé que du titre de maître, et a gardé ces esclaves à son service, de telle sorte que, s'ils se réfugiaient dans l'Église, ils ne devraient que devenir chrétiens, et non être affranchis, et pourraient être revendiqués par ceux à qui il en a fait donation. Il invite donc Sa Fraternité Tévêque de Naples à veiller soigneusement pour déjouer les ruses d'une donation simulée. Si Basile, sans aucune intention de fraude, a bien réellement donné ses esclaves à ses fils, que ces esclaves deviennent chrétiens par tous les moyens possibles, et qu'ils ne restent pas dans la maison du donateur ; mais, quand il aura besoin de leur aide et de leurs services, ses fils devront leur donner Tordre de les lui fournir, ainsi qu'il convient selon les lois de la nature et les lois de Dieu.
Peut-être de cette partialité du droit canonique en faveur de quiconque, sincèrement ou par hypocrisie, se disait chrétien, ou déclarait vouloir le devenir, de cette iniquité à l'égard des Juifs, propriétaires ou trafiquants d'esclaves, est-il résulté, en fait, une certaine multiplication d'affranchissements ; peut-être est-il vrai de dire que l'Église ouvrait ainsi une voie aux esclaves des Juifs pour les conduire à la liberté. Mais elle ne faisait que se réserver à elle-même et à ses fidèles le monopole de l'esclavage, comme elle s'attribuait le monopole du salut éternel. Elle seule et les siens pouvaient avoir des esclaves chrétiens et infidèles ; les infidèles n'avaient le droit que d'avoir des esclaves infidèles qui pouvaient leur échapper en s'abritant sous l'aile de l'Église. Si, par le fait, les esclaves des infidèles ont profité de cette injustice du droit ecclésiastique pour arriver à la manumission, quel esprit sensé, judicieux et impartial oserait soutenir que le peu de bien qui a pu découler du défaut même d'équité de
l'Église doit être considéré comme un bienfait et un progrès résultant de la doctrine de l'Église?
L.'Église et la chrétienté, du temps de Grégoire le Grand , le j.ape, les évôques et les abbés, aussi bien que les simples clercs, conservent l'esclavage avec presque toutes ses misères; Grégoire enseigne et pratique la modération et la bienveillance vis-à-vis des esclaves, comme le philosophe Sénèque et son ami Luciiius, comme l'apôtre Paul et les Pères de l'Église. Mais l'esclavage n'en est ni moins dur ni moins cruel à cette époque.
« Il faut, dit ce pape, conseiller aux esclaves de considérer
• sans cesse l'humilité de leur condition, et aux maîtres de « ne pas oublier que la nature les a faits semblables à leurs « esclaves ; aux esclaves, de ne pas mépriser leurs maîtres , « de peur d'offenser Dieu en leur résistant avec orgueil ; aux
• maîtres, de ne pas s'enorgueillir à l'égard de Dieu d'un don
• qu'ils tiennent de lui, en ne reconnaissant pas pour leurs
• égaux par la communauté de la nature ceux qu'ils tiennent « sous leur pouvoir par le fait de leur condition. Il faut avertir « ceux-là qu'ils sont esclaves de leurs maîtres ; ceux-ci, qu'ils
• sont les compagnons d'esclavage de leurs esclaves. » Tentative inefficace de conciliation entre le droit de nature
et le droit social, entre l'égalité d'origine et l'inégalité de condition! Il faut choisir entre l'une et l'autre, et accepter franchement l'inégalité de condition poussée jusqu'à sa dernière limite, l'esclavage, ou l'égalité de droit naturel éliminant l'esclavage, la servitude, sous quelque nom qu'elle se déguise, religieuse ou civile, humaine ou divine, et consacrant le devoir imposé à tout homme venant en ce monde de respecter l'indépendance et la liberté d'autrui comme la sienne propre. Voilà ce que ne savent encore ni la société, ni l'Église, ni la papauté du temps de Grégoire le Grand.
Les prêtres et les moines ont des esclaves chrétiens, méprisés et malmenés, condamnés par leur condition à remplir les plus vils offices, suivant le bon plaisir des maîtres, et à dénouer les cordons de leurs sandales. L'humilité chrétienne et cléricale prend avec eux un ton de dédaigneuse arrogance,
dont Grégoire nous fournit un curieux échantillon dans un des nombreux contes fantastiques qui parsèment ses Dialogues.
Le prêtre Étienne, de la province de Valeria, parent de Boni face, diacre et dispensateur de l'Église de Rome, « re-
• venait un jour de voyage ; s'adressant négligemment à son « esclave, il lui dit : Viens, diable, déchausse-moi. — A ce
• mot, les courroies de ses chaussures se mirent à se dénouer « avec une très-grande rapidité , de manière à lui prouver « évidemment que celui qu'il avait appelé pour lui ôter ses
• chaussures, le diable, avait obéi. Aussitôt que le prêtre vit « cela, il eut une peur terrible et se mit à crier de toutes ses « forces : Va-t'en , misérable , va-t'en ; ce n'est pas à toi ,
• mais à mon esclave que j'ai parlé. — A ces mots, le diable « s'en alla, et les courroies restèrent , comme elles se trou- « vaient, en grande partie dénouées. D'où on peut conclure ,
• dit le pape Grégoire, que l'antique ennemi, qui est si preste « dans les actes corporels, entoure nos pensées, qu'il épie, de
• pièges innombrables et dangereux. »
D'où je conclus moi, en riant de la naïve crédulité du pape Grégoire le Grand, que la servitude, môme dans la maison d'un prêtre, n'apprend pas à respecter la dignité humaine , mais, au contraire, à parler à un chrétien avec cette négligence et cette hauteur insolente dont, Dieu merci, la Révolution et non l'Église, a etTacé chez nous les dernières traces. Mais si notre susceptibililé chatouilleuse se révolte aujourd'hui contre l'insolence du langage, c'était alors une des plus petites misères que l'esclave eût à endurer, aussi bien dans l'Église que chez les simples fidèles. Grégoire écrit à André, évèque de Tarente, pour lui reprocher de vivre en concubinage, ce qui me touche moins, je l'avoue, que le reproche autrement grave qu'il lui adresse d'avoir fait battre de verges une pauvre femme inscrite sur les matricules de son église. Cette femme mourut huit mois après ; le pape n'affirme pas que ce fut des suites de la, flagellation, mais il laisse à penser qu'elle put y contribuer. Ce n'est pas assez pour qui se proclame infaillible de condamner les excès d'une institution
contraire à la justice , comme l'esclavage ; il faut l'attaquer dans sa base même , et c'est ce que n'a jamais fait l'Église.
Grégoire, en affranchissant Montana et Thomas, esclaves de l'Église romaine , en les élevant à la condition de citoyens romains, pour faire de l'une une nonne et de l'autre un notaire, déclare, il est vrai, que la liberté est de droit naturel et la servitude du droit des gens; mais cette servitude, il l'accepte, il en use largement. Il écrit à Théodore, conseiller d'église, que les gens qui travaillent au profit de l'Église sont bien dignes des récompenses et des dons ecclésiastiques. « C'est « pourquoi, sachant que Théodore, homme très-éloquent, « notre conseiller, est dépourvu d'esclaves, nous ordonnons « qu'il lui soit donné et remis en toute propriété un jeune « esclave, nommé Acosinus , Sicilien de nation. » D ne pense pas que jamais personne désire ou tente de faire révoquer une si faible largesse accordée à un si grand dévouement. Apprenant que l'évêque Félix ne possède que peu d'esclaves, il lui donne un jeune esclave, âgé d'environ dix-huit ans, Sabin de nation, du domaine Flavien, appartenant à l'Église de Rome.
Le vie siècle, le siècle de Grégoire le Grand, est aussi celui de Benoît, le grand régulateur de la vie monastique. Les couvents se fondent et surgissent de toutes parts. Qui le croirait? Les couvents ont besoin d'esclaves comme d'un accessoire indispensable. Le privilège, accordé par Grégoire à Gai raid , abbé de Saint-Médard, de Soissons, porte « qu'en faveur de sa fon- « dation, aux frères qui vont être conduits dans la voie d'une
« si grande route, notre fille la reine Brunehaut a donné
« aux confins des Alpes vingt manses d'ingénus et autant « de manses serviles »
Adéodate veut fonder à Lilybéc un monastère de servantes de Dieu. Le pape écrit à l'évêque Decius pour fixer la dotation du nouveau couvent ; elle doit se composer de « trois colons « payant un revenu de dix sous exempt d'impôt, trois paires « de bœufs, cinq autres esclaves pour le service du monastère, « dix juments, dix vaches, quatre mesures (hastulas) de « vignes, et le reste suivant la coutume (et cetera secundum « 77] orerri) . »
Romain, homme de respectable mémoire, avait, par un acte de dernière volonté, laissé- de quoi fonder un couvent. Les esclaves qui composaient sa maison, à Naples, s'étaient enfuis, probablement après sa mort, et habitaient, disait-on, en Sicile. Grégoire envoie des messagers, porteurs d'une lettre adressée à Fantinus, défenseur ou intendant des domaines de Saint-Pierre, en Sicile. Il lui recommande de les aider à rechercher et à reprendre les esclaves fugitifs, afin de les conduire dans les domaines du nouveau monastère où ils doivent travailler. Tout ce qui proviendra de leur travail, à l'exception de ce qui sera nécsssaire à leur subsistance, devra, par les soins de Fantinus, être transmis chaque année audit monastère.
Des esclaves du domaine de Saint-Pierre, à Syracuse, se sont enfuis et se cachent; Grégoire écrit aux colons de ce domaine qu'il a chargé Romain, défenseur, auquel ils doivent obéir, sous peine de châtiments sévères pour leur rébellion, de faire toutes les diligences possibles pour ramener les fugitifs sous la domination de l'Église.
Fortunatus, abbé du monastère de Saint-Séverin, de Rome, envoie quelques moines à la recherche d'esclaves fugitifs de son couvent. Le pape les munit d'une lettre de recommandation pour Bonitus , défenseur des domaines de Saint-Pierre, afin qu'if les aide à retrouver les esclaves marrons de Saint- Séverin, qui se cachent, dit-on, dans le pays qu'il habite.
Enfin voici la lettre qu'il écrit à Sergius, défenseur, au sujet d'un jeune esclave fugitif nommé Pierre : « Notre fils, « homme magnifique, Occilianus, tribun de la cité d'Otrante, « étant venu vers nous, a amené à notre frère un jeune es- « clave qui lui appartient, nommé Pierre , et pâtissier de son « métier. Cet esclave, aujourd'hui fugitif, nous apprenons « qu'il est retourné dans ce pays. » Grégoire donne l'ordre de l'arrêter et d'écrire à ce sujet à l'évêque ou au tribun de la cité d'Otrante « pour qu'ils gardent soigneusement la femme « et les fils dudit esclave, et qu'ils s'enquièrent de lui avec « sollicitude, de manière à se saisir de lui dès qu'il viendra « dans la ville. Puis, dès qu'il sera pris, on devra l'embar-
« quer sur un navire avec tout ce qui lui appartient, et le « confier à une personne sûre pour le ramener à Rome par m tous les moyens. Que ton expérience s'occupe donc avec zèle « et avec une habileté efficace d'accomplir cette mission, de « peur de nous offenser, ce que nous ne souhaitons pas, par « ta négligence ou ta lenteur. »
Le saint-père est évidemment en colère, quand il ordonne de ramener à Rome, par tous les moyens (omnibus modis), l'esclave de son frère. Ce pâtissier lui tient au cœur ; il le lui faut à tout prix; il menace même Sergius, son défenseur, s'il met quelque négligence ou quelque retard à le reprendre et à le renvoyer. C'est bien là l'effet du fruit amer de l'esclavage, qui empoisonne et jette hors des voies de la justice même les meilleures natures de maîtres. On ne viole pas impunément le droit; l'injustice enfante l'injustice, la tyrannie appelle la tyrannie. Grégoire le Grand n'a pas la conscience des iniquités qui se commettent autour lui, au nom d'une institution inhumaine consacrée dans l'Église et par l'Église. Lui-même, le vénérable pontife, il y participe. Pour plaire à son frère, un esclave est amené à Rome d'une cité lointaine, séparé de sa femme et de ses enfants, de sa patrie, — si toutefois un pauvre esclave a une patrie. — Malade du mal du pays, ne pouvant résister au désir de revoir sa femme et ses enfants, il prend la fuite ; et un pape, un des plus grands papes de l'Église, au lieu de s'indigner contre ceux qui ont séparé un père de ses enfants, n'a de colère que contre l'infortuné fugitif. U fait écrire à un évêque de faire arrêter sa femme et ses enfants, et de lui renvoyer cet homme, pâtissier de son état, par tous les moyens. En vérité , j'ose le dire, à ce grand homme, à ce pape, à ce Père de l'Église il manque le sens moral, le sentiment de justice vis-à-vis d'un homme son semblable, que le plus pervers des impies et des indifférents de nos jours ne violerait pas impunément sans que la conscience publique, sans que sa propre conscience lui criât sa condamnation. Cependant ce pape vaut mieux que la grande majorité de ses contemporains. Mais plus est grand pour son époque ce souverain pontife de l'Église, plus U est avéré que l'Église n'est
qu'une institution humaine qui a subi les modifications successives apportées dans la société par Je progrès des sciences et des consciences humaines. Il faudra d'autres médecins qu'elle, il faudra d'autres remèdes que son monachisme et sa contemplation des choses célestes pour guérir le monde de la lèpre de l'esclavage.
Le luxe de documents que je viens d'étaler aux yeux du lecteur ne prouve-t-il pas surabondamment et que l'Église du vr siècle ne songe môme pas à détruire l'esclavage, et que les esclaves ne s'accommodent pas mieux de leur servitude dans le giron de l'Église, que chez leurs mattres chrétiens, juifs, barbares ou païens ? Ils ne s'enfuient pas avec moins d'empressement des domaines et des maisons ecclésiastiques que des domaines et des maisons laïques. L'esclavage est partout l'esclavage, et contre lui partout, Dieu merci, la protestation est éternelle. Adversus hosiem œtema auctoritas.
Oue la fuite, la mortalité ou toute autre cause prive la papauté des esclaves nécessaires au service de l'Église, Grégoire le Grand trouve tout naturel d'en envoyer acheter dans les pays et sur les marchés où cette marchandise humaine est abondamment offerte. Aussi écrit-il à Vital, défenseur de Sardaigne : « Sache ton expérience que nous avons envoyé Boni- « face, notre notaire, porteur des présentes, dans l'Ile de Sar- « daigue,pour qu'il y achète des esclaves barbares (barbaricino « mancipia) destinés au service de la paroisse ou du diocèse «« (parochùe). Que ton expérience lui prête donc son concours « avec zèle et sollicitude, afin qu'il puisse trouver et acheter à « un bon prix des esclaves utiles au ministère de la paroisse, « et qu'après les avoir achetés, il puisse revenir promptement m ici (à Rome) avec la protection de Dieu ; empresse-toi donc, « dans cette affaire, de te montrer ami zélé des serviteurs « (de Dieu), pour le service desquels on achète ces esclaves, et « de mériter d'être recommandé i>ar eux auprès de nous « pour ton active sollicitude. »
Ces esclaves barbares, que le pape envoie acheter en Sardaigne pour sa paroisse ou son diocèse, ce sont des habitants encore païens de l'Ile.
OVJ —
Outre ses esclaves, l'Église de Rome possède de nombreuses familles de colons , attachés à perpétuelle demeure à ses nombreux domaines en Italie, en Sicile, dans les Gaules. Grégoire recommande aux défenseurs ou intendants de ces domaines, qui sont eux-mêmes originaires de familles coloniales, de ne pas accabler les paysans de l'Église de charges excessives, de fixer leurs redevances selon la mesure de leurs forces , et de ne pas se montrer injustes dans la perception des canons dus annuellement par les colons. Il a appris qu'on exige d'eux un droit immodéré pour leurs mariages ; il ordonne que ce droit sur les mariages ne pourra excéder un sou. Les colons pauvres devront môme payer moins d'un sou. Des administrateurs des domaines ecclésiastiques s'opposent à ce que les parents de ces fermiers ou colons recueillent leurs héritages; ils s'emparent de leurs biens pour les attribuer à l'Église. Grégoire interdit formellement cette injuste spoliation. « Nous ne voulons pas, dit-il, que le sac « (sacculum) de l'Église soit souillé de gains honteux. » Mais il ne peut arrêter le cours de ces injustices inhérentes au servage, que nous retrouverons bien des siècles après lui consacrées par l'usage et le droit ecclésiastique.
Le colon ou serf de l'Église du yi» siècle, comme le colon de l'Empire romain , comme le serf du moyen âge, n'a le droit ni de sortir ni de se marier hors du domaine d'où il est originaire et auquel sa naissance et sa condition l'ont incorporé à perpétuité. C'est ce que Grégoire énonce dans une lettre à Romain, défenseur en Sicile. « Pierre que nous avons « fait défenseur, lui dit-il, est originaire du domaine appar-
* tenant à notre église, nommé Vitelas; voilà ce que sait
• bien ton expérience. Et comme nous devons nous montrer «• bienveillant envers lui, sans cependant nuire aux intérêts
• de l'Église, nous te mandons et ordonnons de l'avertir sé- « vèrement qu'il ne doit pas avoir Ja présomption, sous « quelque prétexte et pour quelque raison que ce soit, de « marier ses fils ailleurs que sur le domaine auquel ils
* sont liés par la loi de leur condition. Dans cette affaire il est aussi nécessaire que ton expérience sur ce point dê-
- ploie toute sa sollicitude et les effraie afin de les empêcher
« de quitter pour quelque occasion que ce soit le domaine
« dont ils dépendent par leur origine. Car si quelqu'un d'eux,
• ce que nous ne croyons pas, ose en sortir, qu'il soit certain
• qu'il n'aura jamais notre consentement pour aller habiter « ou se marier hors du domaine où il est né, et qu'au con- « traire nous confisquerons sa terre. Et sachez vous-mêmes
• que vous n'encourrez pas une faible peine si, par votro « négligence, un de ces colons tente de faire, de quelque ma-
• nière que ce soit , une de ces choses que nous prohi- ■ bons. •