CHAPITRE XXIX
L'Église barbare arec le» barbares — Merveilleux chrétien. - Lea dialogues de Grégoire le Grand - Collection de miracles. — Llberllnus. - Fortuné, évéque de Todl. — Bonifiée, évéque de Ferentloum — Le renard puni — Les ours du moine Menas. — Dallus. évéque de Milan, et le revenant de Cortuthe. — Sabtnus, évéque de Canouse et Totila, roi des Golbs. — ta coupe empoisonnée. — Le râteau magique de Frtgdlen. évéque de Lucques.
— Sablous, évéque de Plaisance, au neuve du Pô. salut ! - L'ermite Martin et son serpent. - L'ours du moine Florent, devenu berger. - Miracles de Satat-BenolL - Tentation de Saint-Benoit. - Salnt-Maur marche sur les eaui. — Le serpent gardien des légumes d'un couvent. — L'abbé Equlllus.
— La laitue diabolique. — U docte ignorance du prêtre 6anclulus. - Défense à un évéque d'enseigner la grammaire. — Topographie et description de l'enfer. — ta purgatoire. — Les revenants de l'enfer. — Cne méprise de la mort. — Le pont de probatlon. - Sources de la Divine Comédie.
Ainsi, dans le domaine de la justice et du progrès social Grégoire le Grand et l'Église n'ont pas fait faire un pas à l'humanité ; depuis les empereurs et les jurisconsultes païens le progrès ne s'est affirmé que par la lutte sourde et souterraine des opprimés contre les oppresseurs, éclatant parfois dans les révoltes et les bagaudies d'esclaves, et se perpétuant par la fuite hors du domaine ou de la maison du maître. U semble même, qu'avec la domination des barbares , l'humanité et le droit social aient rétrogradé. L'Église suit ce mouvement rétrograde. Mais, pour ce qui touche aux idées bu-
maiqes et aux institutions sociales, plus elle se traîne dans l'ornière du passé, plus elle tente de s'élever, dans le domaine hyperphysique, au-dessus de ce que la fantaisie la plus capricieuse peut rêver. Elle cherche avec tant d'ardeur le sublime et le merveilleux dans le monde surnaturel, elle éprouve un tel besoin de frapper l'imagination de peuples barbares et enfants par le spectacle des miracles dont elle s'entoure, qu'il n'est pas de rêveries, pas de puérilités qu'elle n'accepte et n'offre à l'ébahissement des tidèles, soit qu'elle les raconte dans ses prédications et ses légendes, soit qu'elle les consigne dans les œuvres de ses plus illustres docteurs» Rien ne peut donner une idée plus complète de la puissance de crédubté de l'Église que les quatre livres de Dialogues de Grégoire le Grand, son illustre pape. Le but de cet ouvrage, Grégoire le fait connaître lui-môme dans une Épître adressée à Maximien, évêque de Syracuse : « Mes frères qui vivent fa- • milièrement avec moi, lui dit-il, m'engagent vivement par « toutes sortes de raisons à écrire en abrégé quelques-uns « des miracles de nos Pères, que nous savons s'être accomplis « en Italie. Dans ce but, j'ai grand besoin du secours de votre « charité, pour que vous m'indiquiez brièvement les miracles « qui vous reviennent en mémoire, et tous ceux que vous avez « eu le bonheur de connaître. Je me souviens, en effet, vous « avoir entendu raconter quelques faits de la vie de l'abbé « Nonnosus, qui fut près de Dom Anastasius de Pentumis , « mais je les ai oubliés. Ces miracles et d'autres, si tu en sais, m je te prie de mes les relater dans une lettre et de me les « envoyer promptement. »
Les récits les plus étranges, que Grégoire recueille ainsi de tous les coins de l'Italie, viennent prendre plate dans ses Dialogues. Le monachisme, saint Benoît et ses disciples, qui viennent de le régulariser et de l'étendre, fournissent au pape une ample moisson de miracles. Le souverain pontife entasse sous sa plume merveilles sur merveilles, Pélion sur Ossa, et ces fables, grosses comme des montagnes, avec l'autorité de son nom, de sa parole et de son infaillibilité, — s'il faut en croire l'ultramontanisme,— il les propose à la croyance et à l'admi-
ration des fidèles. Quand le chef de l'Église affiche une si puérile crédulité, est-ce que l'Église tout entière n'en est pas responsable ? Quelques curieux miracles pourront donner une idée de l'état des esprits et des intelligences des fervents ministres et fidèles de l'Église, à l'époque où Grégoire le Grand écrivait ses Dialogues.
Libertinus, disciple de saint Honorât, portait habituellement dans son sein la sandale de son maître, et il ressuscita un enfant mort en la lui appliquant sur la j>oilrine. Fortunat, évéque de Todi, chassait les démons, ressuscita un mort, rendit la vue à un aveugle et guérit un cheval de la rage, avec le signe de la croix. Boniface, évéque de Ferentinum, avait débuté fort jeune dans sa carrière de thaumaturge ; par ses prières il multiplia le blé dans le grenier de sa mère. Il aimait à prendre soin des poules de sa mère, mais un maudit renard les lui croquait. Un jour que le voleur venait d'en enlever une, lf saint enfant entra dans l'église pour se plaindre a Dieu du méchant animal qui mangeait les poules de sa mère. Sa prière terminée, il sort de l'église et voit le renard revenir rapportant dans sa gueule la poule qu'il avait volée; puis, cette restitution faite, l'animal tomba mort sous ses veux. Le moine Menas, mort dix ans environ avant l'époque où Grégoire écrivait ses Dialogues, n'avait pour tout bien que ses ruches. Les ours de la montagne, très-friands de son miel, venaient pour le lui manger, mais l'homme de Dieu , armé de la férule qu'il avait coutume de porter à la main, les en frappait et les saisissait môme pour mieux les fustiger. Ces bétes sauvages et cruelles rugissaient sous ses coups et prenaient la fuite.
Datius, évéque de Milan , se rendant à Constantinople, s'arrêta à Corinthe. Il choisit pour s'y loger une maison qui , disait-on, était hantée par le diable ; ce fut une raison de plus pour qu'il persistât à vouloir l'habiter. La nuit il fut réveillé par un concert de rugissements de lions, de braîments d'ânes, de sifflements de serpents, de grognements de porcs et de cris de chouettes, en un mot par toutes sortes de clameurs. Datius, irrité d'être éveillé en sursaut par les cris de tant de bétes, reconnut un tour du Mann et lui fit des reproches; le diable s'en alla et cessa de hanter la maison.
Sabinus, évêque de Canouse, passait pour avoir le don de prophétie ou de seconde vue. Totila, roi des Goths, n'y voulant pas croire, essaya de l'éprouver. Il l'invita à dîner et, lui donnant la place d'honneur, se mit à sa droite. Un esclave apporte une coupe de vin ; le roi la prend à l'insu de l'évèque et la lui offre à la place de l'esclave pour s'assurer si l'esprit lui ferait deviner qui lui présentait la coupe. L'évèque, recevant la coupe sans voir celui qui la présentait, s'écria : Vive la main qui me l'offre {Vivat ipsa manusf) Le roi, satisfait, rougit cependant de voir sa ruse déjouée. Cette scène ne déparerait pas une séance de somnambulisme ou de magnétisme, ou un programme de Robert-Houdin.
L'archidiacre de Sabinus, trouvant que le vénérable vieillard vivait trop vieux , corrompit l'esclave qui lui versait à boire, afln de l'empoisonner et de lui succéder plus tôt à l'épiscopat. Quand l'esclave lui présenta la coupe empoisonnée, Sabinus, grâce à son don de prophétie, lui dit : « Bois toi-même le breuvage que tu me présentes. • L'esclave tremblait , se sentant découvert, aima mieux boire le poison que subir le supplice qu'il avait mérité pour un tel crime. Il portait la coupe à ses lèvres, quand l'homme de Dieu l'arrêta : « Ne bois pas, lui dit-il, donne que je boive ; va dire à celui qui t'a donné ce breuvage que je bois le poison , mais qu'il ne sera pas évèque. » Puis, ayant fait le signe de la croix, il but. A la même heure, l'archidiacre mourut, comme si par la bouche de l'évèque le poison eût pénétré dans ses viscères.
Les inondations, comme à notre époque, plus souvent même qu'à notre époque, ravageaient les campagnes et ruinaient les habitants. Mais, comme Grégoire le Thaumaturge, les évêques • du vie siècle avaient des moyens infaillibles et merveilleux pour les arrêter. L'Auseris (le Serchio) débordait fréquemment dans le pays de Lucques. Les habitants tentèrent de le faire dériver dans un autre lit plus encaissé ; mais de longs et énormes travaux furent inutiles et ne purent amener ce résultat. Alors Frigdien, évêque de Lucques, se fit lui-même un petit râteau avec lequel il se rendit seul au lit de la rivière; là, après avoir prié et ordonné au cours d'eau de le suivre
partout où il le conduirait, le saint homme promena son petit râteau dans les lieux où il jugeait convenable de lui tracer son nouveau lit ; et toute l'eau de la rivière , abandonnant son ancien lit, suivit le sillon que l'évêque lui traçait avec son petit râteau. Depuis lors, jamais le Serchio n'endommagea tes plantations et les récoltes destinées à nourrir les hommes.
Sabinus, évèque de Plaisance, eut recours à un moyen non moins expéditif pour refouler un débordement du Pô. Un diacre vient lui annoncer que le fleuve est débordé. L'évêque répond : « Va lui dire : L'évêque te mande de t'arrêter et de « rentrer dans ton lit. Le diacre, entendant ce langage, le « dédaigna et s'en moqua. Alors l'homme de Dieu fit venir « un notaire et lui dicta l'Épître suivante : Sabinus, serviteur
■ de Notre-Seigneur Jésus-Christ, adresse au Pô ce moni- « toire : Je t'ordonne, au nom de Noire-Seigneur Jésus-
• Christ, de ne plus sortir désormais de ton lit pour envahir « ces lieux, et de ne plus avoir la présomption d'endommager « les terres de l'Église. Ensuite il parla ainsi au notaire : Va,
• lui dit-il, écris cela et jette-le dans l'eau du fleuve. Aussitôt « fait, dès que le fleuve eut reçu dans son sein l'ordre du saint
■ homme, ses eaux se retirèrent des terres de l'Église, ren-
• trèrent dans leur lit, et n'osèrent plus désormais inonder ces « lieux. Par ce miracle, observe Grégoire à son interlocuteur, » est-ce que la dureté des hommes désobéissants ne doit pas « être confondue quand, par la vertu de Jésus , un élément « dépourvu de raison obéit aux ordres d'un saint homme ? »
Et la raison , est-elle assez confondue, en entendant un grand pape narrer avec un accent de profonde conviction de pareilles absurdités ?
Mais c'est surtout chez les moines que les miracles ont* cours , c'est aux moines que Grégoire, qui avait été moine lui-même, en attribue le plus. Ainsi l'ermite Martin couche trois ans dans une caverne, en compagnie d'un serpent qui n'ose lui faire du mal. Ce serpent était le diable qui, ne pouvant réussir à faire peur au saint homme, vaincu enfin par son courage, se précipita un beau jour le long du rocher en brûlant tout sur son passage. Dans la province de Nursia, le moine
Florent rencontre un ours qu'à sa mine il devine être envoyé par Dieu pour lui obéir. « Va faire paître mes brebis, lui dit-il, et reviens à la sixième heure » ; et l'ours , devenu berger, s'acquitta parfaitement de son devoir, et cette bête affamée faisait paître des brebis ! Quand l'homme de Dieu voulait jeûner, il ordonnait à l'ours de ne revenir qu'à la neuvième heure, et, quand il ne voulait pas jeûner, il lui ordonnait de revenir à la sixième heure. Des moines, jaloux de lui voir un si bon serviteur, lui tuèrent son ours. Florent, irrité, les inaudit, et ils moururent d'éléphantiasis. Désolé de sa vengeance, il s'en repentit toute sa vie. Le désert où il avait placé son ermitage était plein de serpents ; il pria, et une multitude d'oiseaux vint purger son désert de ces dangereux voisins.
Mais au-dessus de tous ces moines brille saint Benoît; et Grégoire consacre un livre entier de ses Dialogues à raconter sa vie et ses innombrables miracles. La vie monacale n'exemptait pas, à ce qu'il parait, des tentations de la chair; témoin ce grand monastère du mont Etna dont les moines avaient osé, dit Grégoire, vivre avec des femmes. Benoit un jour vit une femme pour laquelle il s'enflamma d'amour. Ne pouvant plus contenir sa passion, il eut recours à un moyen désespéré pour en arrêter les élans. Il s'en alla dans un lieu désert, quitta tous ses vêtements et se roula nu dans les ronces et les halliers, trouvant de la volupté dans la douleur, et guérissant ainsi, par des blessures faites à sa peau, la blessure de son âme. Ayant ainsi dompté la chair, il manifesta sa sainteté l>ar une foule de miracles. Doué de prophétie et de seconde vue, il annonçait l'avenir, faisait marcher les rochers, chassait les démons, guérissait les possédés en les touchant avec une •baguette ou en leur. donnant des soufflets, remplissait d'huile les tonneaux vides, de farine les greniers de son couvent, en temps de famine , faisait jaillir l'eau des rochers , comme Moïse, et ressuscitait les morts. Un des frères tombe dans un lac ; Benoît l'apprend par l'effet de sa seconde vue , et envoie Maur, son disciple, le repêcher. Maur marche sur l'eau comme sur la terre ferme, « miracle surprenant et inusité depuis « l'apôtre Pierre ! »
A l'exemple de leur maître, un grand nombre de moines faisaient des miracles tout aussi surprenants. « Félix Curvus
• ou Corvus, dit Grégoire, m'a raconté beaucoup de miracles « des frères de son monastère. En voici un seul. » Un moine de high life, comme diraient les Anglais (magnœ vitœ), était jardinier du couvent. Un larron lui volait ses légumes ou les foulait aux pieds. Il examine la trace, et voit que son voleur passait par-dessus les palissades du jardin. Tout en faisant cet examen et en se promenant au milieu de son potager dévasté, il rencontre un serpent et lui dit : « Suis-moi.»— Et le serpent docile de le suivre. Arrivé à l'endroit par lequel entrait le voleur, le jardinier ajouta : ■ Au nom de Jésus, je t'ordonne de garder ce passage et de ne pas permettre au voleur d'entrer. » Aussitôt le serpent s'étendit en travers du sentier, et le moine retourna à sa cellule. A l'heure de midi, comme tous les moines dormaient et faisaient la sieste, le voleur vînt, suivant son habitude, franchit la palissade.... Mais au moment où il allait mettre le pied dans le jardin , il aperçut tout à coup le serpent étendu qui lui barrait le chemin ! Tremblant , il se rejeta précipitamment en arrière ; mais les courroies de sa chaussure s'accrochèrent à un pieu de la palissade, et il resta ainsi pendu par le pied, la tête en bas, jusqu'au retour du jardinier. Celui-ci, revenu à son heure accoutumée et voyant son voleur pris au piège, remercia le serpent et l'invita à s'en aller. Le serpent obéit aussitôt. Le jardinier dépendit le voleur, en lui faisant de justes reproches. ■ Suis-moi, lui dit-il. — Il le conduisit à l'entrée du « jardin, et lui donna les légumes qu'il désirait prendre par « larcin, ajoutant avec une grande douceur : Va, et ne vole ■ plus désormais ; quand tu en auras besoin , viens ici me « trouver, et je te donnerai avec plaisir les légumes que tu
• voulais ravir par un péché. »
Ce qu'il y a de merveilleusement beau dans ce récit, c'est la douce bonté de cet excellent moine, son humanité et sa tendre charité, bien plutôt que le miracle du serpent docile qui garde le jardin du couvent, comme autrefois, dans l'antiquité païenne, le dragon gardait la toison d'or ou les pommes d'or du jardin des Hespérides.
Dans le jardin d'un autre monastère, gouverné par l'abbé Kquitius, qui dirigeait à la fois des nonnes et des moines, une nonne vit une laitue qui lui parut si appétissante qu'elle la convoita, la cueillit, et mordit dedans avec avidité, sans faire, au préalable, le signe de la croix. Aussitôt elle tomba par terre possédée du démon. On se hâte d'annoncer la chose au père Ëquitius. Il accourt. Le diable criait : Qu'aije fait? qu'ai -je fait? Je m'étais assis sur la laitue; elle est venue et m'a mordu. — L'homme de Dieu indigné , et sans s'émouvoir des doléances du Malin, lui ordonna de s'en aller; ce qu'il fit aussitôt.
Gomme on pourrait se scandaliser de voir le bon père Équitius gouverner en même temps des nonnes trop avides de laitues et des moines sujets aux tentations de la chair, je dois dire, avec Grégoire le Grand, comment dans son monastère des Bains de Cicéron, il eut assez de vertu pour se charger de ce double et difficile fardeau. Dans sa jeunesse, les plus vives tentations de la chair l'avaient éprouvé et fatigué « Mais comme il demandait à Dieu tout-puissant, par de con- « tinuelles prières, un remède à ce mal, une nuit il vit un « ange venir le faire eunuque, et il lui sembla, dans sa •» vision, qu'il lui ôtait tout le mouvement de ses membres •« génitaux; et depuis ce temps, il devint aussi exempt de - tentation que s'il n'avait pas eu de sexe. - Voilà pourquoi par la suite il dirigea des nonnes aussi bien que des moines, comme fit plus tard le bienheureux Robert d'Arbrissel, fondateur de l'abbaye de Fontevrault.
On serait stupéfié de trouver ces miraculeux récits , ces contes vraiment drôlatiques dans les œuvres d'un illustre . papé, comme Grégoire le Grand, si l'on ne savait à quel degré de crédulité ignorante était descendue la société semibarliare du vi* siècle, et avec elle l'Église. On pourrait leur appliquer cette parabole évangélique de l'aveugle conduisant un autre aveugle. Grégoire se félicite de cet aveuglement même, et vante la sainte ignorance, la docte ignorance qu'il préfère à la grossière science humaine.
Après avoir raconté le miracle de la multiplication d'un
pain, dont le prêtre Sanctulus, de la province de Nursia, nourrit les ouvriers employés à rebâtir l'église de Saint-Laurent brûlée par les Lombards, le pontife ajoute : « Nous sa-
• vons bien que cet homme vénérable, Sanctulus, connaissait « À peine les éléments des lettres, et ignorait complètement t les préceptes de la loi ; mais, comme la plénitude de la loi ■ est la charité, il observa toute la loi par l'amour de Dieu
« et du prochain Et lui qui peut-être n'avait jamais lu
« ce que l'apôtre Jean a dit du Rédempteur, que, comme il « donna sa vie pour nous , de môme nous devons donner « notre vie pour nos frères, il savait ce sublime précepte
• par la pratique plutôt que par la science. Comparons, si « cela nous plaît, cette docte ignorance avec notre science « grossière ! (Cum hac nostra indocta scienta doctam igno-
• ranticun!)
Grégoire , qui n'hésite pas à donner la préférence à la docte ignorance qui fait des miracles ; Grégoire, qui vante un prêtre qui n'a peut-être pas lu l'Évangile, faute de connaître les éléments des lettres, s'indigne contre un évèque de la Gaule , qui a l'impudeur d'enseigner la grammaire. Il interdit aux évêques la lecture des livres des païens. Voici ce qu'il écrit, à ce sujet, à Désiré, évêque des Gaules, qui lui demandait le pallium.
« 11 est parvenu à notre connaissance un fait que nous ne « pouvons rappeler sans honte, c'est que ta Fraternité en- « seigne la grammaire à certaines personnes. Nous l'avons « appris avec peine; nous refusions d'abord d'y croire, et la
• première nouvelle qu'on nous en a donnée nous a plongé « dans la tristesse et les gémissements; car la même bouche « ne doit pas contenir les louanges de Jupiter et les louanges « de Christ. Et considère combien il est mal et sacrilège que « des évêques chantent (et déclament) des choses qui ne con- « viennent pas même à un laïc religieux. Quoique notre
• très-cher fils, le prêtre Candide, arrivant ensuite, après « avoir pris de minutieuses informations, ait contesté et nié « ce fait, quoiqu'il se soit efforcé de vous excuser, cependant « cette impression n'a pu encore s'enacer de notre âme;
« parce que plus le fait raconté est exécrable et indigne d'un « prêtre, plus il est besoin d'une enquête sincère et de « preuves évidentes pour donner la certitude qu'il n'existe « pas. Si donc par la suite il nous est établi d'une façon évi- '< dente que les récits qui nous ont été faits sont faux, s'il « devient constant pour nous que vous ne vous livrez pas à « l'étude des bagatelles et des lettres du siècle, nous en ren- « drons grâces à Dieu qui n'a pas permis que votre cœur fût « souillé de blasphèmes et de louanges sacrilèges, et alors « assuré (de votre foi ) nous traiterons sans hésitation de la « concession (du pallium) que vous nous demandez. »
Ainsi, il n'est pas permis d'en douter, non -seulement l'Église du vie siècle, son pape Grégoire le Grand en tête, est sur la pente qui mène aux ténèbres de la barbarie , mais encore elle s'y précipite tête baissée, brisant autant qu'elle le peut l'antique anneau païen de la chaîne des âges, repoussant les lettres et la science de l'antiquité grecque et latine, les traditions de la sagesse et de la raison humaine, et les déclarant sacrilèges, pour s'enfermer dans le cercle étroit de ses croyances, de ses miracles et de sa docte ignorance ! La politique plus éclairée de Gharlemagne tentera vainement de réparer le mal déjà accompli et de ratlacher la société nouvelle à l'antique civilisation romaine. L'Église et la société retomberont bien vite après lui dans la docte ignorance du moyen âge, et il faudra, au x\T siècle, une grande révolution et la découverte de l'imprimerie pour faire triompher la renaissance des lettres et des arts, ressouder l'anneau brisé de la tradition humaine, rattacher le monde moderne à l'ancien inonde, le Christianisme au paganisme, et renouer la chatne non interrompue de l'humanité.
Eh ! quelle est donc la science divine, quelle est la philosophie que la doctè ignorance de Grégoire le Grand et de l'Eglise mettent à la place de la science et de la philosophie humaine qui débrouillait le droit avec les jurisconsultes romains et préparait un ordre meilleur, un rapprochement des nations et des classes ennemies sur la terre? C'est, outre les miracles, les prophéties et les visions.
la recherche vaine et la contemplation des choses du ciel et de l'enfer, les révélations des joies extatiques et imaginaires du paradis, des tortures féroces et épouvantables de la géhenne. L'enfer est-il éternel? se demande Grégoire. Et il répond affirmativement, car ce n'est pas dans la société continuellement tourmentée, au milieu de laquelle il vit, que la doctrine philosophique et consolante d'Origène peut trouver des partisans. Y a-t-il un seul feu dans la géhenne, ou bien y en a-t-il plusieurs ? Le pape pense qu'il n'y en a qu'un, mais qui tourmente de diverses manières les pécheurs. Où est situé l'enfer? Il n'ose en déterminer la topographie, mais il ne voit rien qui s'oppose à ce qu'on le croie placé sous la terre. Après la mort y a-t-il un feu qui purifie, un purgatoire, purgatorius ignis? Il croit qu'il en existe un, mais seulement pour les petits péchés. Il n'y a pas à douter de la migration des âmes hors des corps au moment de la mort, par la raison que des saints ont vu miraculeusement, de leurs yeux vu, des âmes monter au ciel ou desceudre aux enfers. L'enfer est un pays assez connu, même avant la Divine comédie, car quelques Ames y sont allées et en sont revenues. Un moine d'Illyrie a raconté à Grégoire, lorsqu'ils causaient ensemble dans le monastère de Rome où ils avaient été frères, qu'un ermite d'Ibérie, nommé Pierre, lui avait raconté qu'avant de se faire ermite il était mort, mais que son âme avait été presque aussitôt replacée dans son corps. Pierre attestait avoir vu les supplices de l'enfer et les fournaises innombrables de ses flammes. Dans ces flammes il avait vu suspendus quelques puissants du siècle. Comme on le conduisait pour l'y plonger aussi, un ange étincelanl de lumière apparut tout à coup et empêcha qu'on le jetât dans le feu; en môme temps il lui dit : «Sors d'ici, et prends bien garde désormais à la façon dont tu vivras.» Pierre ne se le fit pas dire deux fois, et lorsque ses membres se furent peu àr peu ranimés, lorsqu'il fut éveillé du sommeil de la mort éternelle, il raconta tout ce qui s'était passé autour de lui dans l'enfer.
Étienne, homme illustre que tu as bien connu, dit Grégoire à son interlocuteur, fit un semblable voyage aux enfers, et y
vit bien des choses qu'on lui avait dites auparavant, mais auxquelles il n'avait pas voulu croire. « Quand il fut présenté « au juge qui présidait dans ces lieux, celui-ci ne voulut pas « le recevoir et parla ainsi : Ce n'est pas cet homme-là que « j'avais ordonné de m'amener, mais Étienne le forgeron.» « Aussitôt son âme fut ramenée en son corps et Étienne le « forgeron, qui était voisin de l'autre Étienne, mourut à « l'heure môme où celui-ci ressuscitait. C'est ainsi qu'il eut « la preuve de la réalité des paroles qu'il avait entendues par « le fait de la mort de son voisin Étienne le forgeron. »
Du temps des vieilles Parques, les choses se passaient mieux, et elles ne coupaient pas un fil pour un autre. Soit qu'on l'eût mal renseignée, soit qu'elle eût des distractions, la mort, trompée par l'homonymie, avait commis la bévue impardonnable de prendre un homme illustre pour un forgeron. Sa méprise fut heureusement réparée; mais combien n'en fait-elle pas de plus graves et qui sont irréparables, la cruelle qu'elle est, quand elle enlève, jeunes encore, des hommes de bien et laisse vieilliras fripons et des méchants.
Grégoire le Grand raconte encore la résurrection d'un soldat qui revint sur la terre après avoir vu les lieux des peines éternelles et de l'éternelle béatitude. « Il y avait un pont sous « lequel courait un fleuve noir et ténébreux , exhalant un « nuage d'une puanteur intolérable. Au delà de ce pont étaient « des prairies agréables et verdoyantes ornées d'herbes et « de fleurs odoriférantes; on y voyait des groupes d'hommes « vêtus de blanc, et il s'y exhalait une odeur si suave, qu'elle « nourrissait les bienheureux qui habitaient et se prome- • naient en ces lieux. Chacun y avait sa demeure resplen- « dissantede lumière. Là sont bâties des maisons d'une mer- « veilleuse beauté, dont les briques paraissaient d'or, sans « qu'on pût cependant savoir de quelle matière elles étaient « composées. » Sur le pont de probation ou d'épreuve passaient toutes les âmes; celles des méchants y trébuchaient et tombaient dans le fleuve fétide et noir; celles des justes parvenaient à ces nouveaux champs Élysées, renouvelés de la mythologie païenne des Grecs et des Romains. Dans le fleuve infernal le soldat du pape Grégoire vit divers personnages de son temps et parmi eux des prêtres.
Tels sont les fruits de la docte ignorance de l'Église du vie siècle et de son grand pape. Ces visions ne cessent d'être ridicules qu'en cessant d'être religieuses pour devenir purement humaines et poétiques et se condenser dans la puissante et originale épopée de Dante Alighieri. C'est dans la Divine comédie que l'imagination rêveuse et avide de poésie peut s'en repaître et les goûter avec un plaisir sans mélange que la raison ne désapprouvre ni ne condamne, parce que là elles sont le thème brillant d'un poème épique et non d'un enseignement religieux , parce qu'elles se présentent comme l'œuvre et la création de l'homme et non comme l'œuvre de Dieu.
Mais hâtons-nous de traverser les siècles qui nous séparent encore de la transformai ion de l'esclavage en servage, et de la révolution qui a complété l'émancipation de la race servile ; hâtons-nous de traverser ces cercles de fer et de feu de l'enfer du moyen âge, où gémissent et hurlent les damnés de l'esclavage. Suivons l'Église dans sa doctrine , dans sa morale et dans ses actes, et voyons si, après Grégoire le Grand , nous la trouverons davantage occupée à travailler à l'émancipation du genre humain et à l'abolition de la servitude.