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CHAPITRE XXXI

Matérialisme et anarchie de l'Église. - Charles-Martel y Introduit ses guerriers barbares. - Conversion de l'Allemagne - Bonltoce, évéque de Mayence. - Concile de Lepllnes. - Dotations de Saint-Berlin. - Saint-Martin de Tours el Cormery. — Le clergé peint par Saint-Boniface et le pape Zacharle. — Largesses de Pépin. — Les Champs de Mars transformés eu Synodes. — Mâll ou Synode de Vermerie. — Murale de ce synode et du pape Etienne II. — Décadence et ténèbres de l'esprit humain sous l'absolutisme théocralique de l'Église.

L'Eglise, en s'associant aux puissances et aux dominations de la terre, en flattant et caressant les princes et les seigneurs barbares pour en obtenir des dons de terres et d'esclaves, en échangeant avec eux les promesses du paradis contre de vastes domaines en ce monde, descendit elle-même des hauteurs où le Christ avait voulu la placer pour s'abaisser jusqu'à la barbarie et se plonger dans le matérialisme. Le souffle spiritualiste qui s'était conservé chez les Pères des siècles précédents, les traditions du droit, de la philosophie et de l'Évangile semblent complètement éteints au commencement du vnie siècle. La doctrine de Grégoire le Grand a porté ses fruits; la société chrétienne ayant brisé les traditions qui la rattachent à la société païenne, la docte ignorance ayant prévalu sur la grossière science humaine, aucun phare n'éclaire plus le monde ni l'Église. La civilisation romaine parait complètement anéantie en Europe, et ce sont les Arabes qui conservent le précieux dépôt de la sagesse de l'antiquité.

En France, l'Église a étendu sa main sur lant de vastes

domaines, elle a pris ou reçu une si immense part de la propriété territoriale, et par là une population si énorme d'esclaves ou de colons, que Charles - Martel ne trouve plus de féhods à donner à ses guerriers germains , à ses Austrasiens d'outre-Rhin. Le flot barbare des Saxons au Nord vient continuellement battre les rives mal définies du royaume des Francs; au Midi, les Sarrasins débordent les Pyrénées et menacent le cœur môme du royaume. L'Église, qui a une si grande puissance d'appropriation, ne sait pas tenir une épée. Elle n'a jamais su faire le sacrifice d'une motte de terre ; jamais elle n'a volontairement cédé un champ ou une province pour se sauver elle-même, en même temps que la société menacée. Il faut que Charles-Martel lui fasse violence et lui enlève ses propriétés pour la sauver des Sarrasins, de même qu'il faudra que la Révolution les saisisse à son tour pour arrêter la décomposition et la pourriture qui menacent de désorganiser la France à la fin du xviii* siècle. Mais Charles-Martel, au lieu de purifier l'Église de France, comme l'a fait la Révolution, au lieu de lui enlever ses biens pour les faire passer dans les mains d'un peuple libre, implanta dans ses domaines et dans ses offices des leudes sauvages, remuants, sans savoir et sans moralité, passionnés pour la chasse et la guerre, ivres de tyrannie et de brigandage, de sang et de débauche. « La force brutale fut alors seule mai- « tresse de la société ; plus de conciles, plus d'écoles, plus de « hiérarchie. Les cités se trouvèrent sans pasteurs et sans « magistrats, les églises et les monastères sans gouverne- « ment. La discipline ecclésiastique fut anéantie; les clercs, « les moines , les» religieuses vécurent en tous lieux sans « aucun frein. L'anarchie sociale n'avait pas encore été si « grande; l'Église n'avait pas encore été si matérielle, si « violente. Le christianisme sembla un moment aboli dans la « Gaule ; et , dans la partie orientale, les idoles furent res- « taurées (!).»>

(1) Tbéoph. Lavallée, llist. de France. U I", p. 1*5. Cesla Episc. Trevlrcnslum. Illncniar. F.p. 6, ch. 10.

Une pareille époque ne pouvait être favorable ni à l'émancipation ni même à l'adoucissement de la condition des esclaves. L'Église turbulente et débauchée du royaume des Francs, sous Charles-Martel, ne devait pas môme concevoir la pensée d'abolir l'esclavage. Bien au contraire , son ignorance, sa barbarie et ses vices rendaient son joug plus pesant jxmr les innombrables esclaves de ses propriétés rurales, ou de ses palais épiscopaux et de ses couvents. Au reste, dans toute la chrétienté les excès des maîtres ne sont pas réprimés par des lois aussi sévères que les lois romaines. Vers l'an 731 , le pape Grégoire III renouvelle d'antiques décrets qui portent que si une femme, dans un accès de colère, a flagellé son esclave à tel point que celle-ci rende l'àme au milieu des tourments dans les trois jours, le châtiment sera une pénitence de sept années si le meurtre a été volontaire, et de cinq années seulement si le meurtre a été le résultat d'un accident. Cependant si la maîtresse, coupable du meurtre de sa servante, tombe malade pendant sa pénitence, elle recevra la communion (1). L'empereur Claude voulait que les maîtres coupables d'avoir tué leurs esclaves fussent poursuivis comme meurtriers, et Adrien leur enleva complètement ce droit de vie et de mort que ressuscita la barbarie en rendant les seigneurs juges des délits de leurs familles serviles. L'Église et le pape Grégoire III n'opposent à ce droit de justice, ou pour mieux dire d'injustice, que la séparation de la communion de l'Eglise durant cinq ou sept ans. Évidemment là n'est pas le progrès, et si l'esclavage marche à grands pas vers sa transformation, il faut en chercher les causes ailleurs que dans les canons des conciles et les décrets des papes.

L'Église, qui poursuit ses conquêtes et convertit l'Allemagne, ne se préoccupe pas moins des revenus et des propriétés a acquérir aux églises et aux monastères, que de la conversion des païens au christianisme et du salut des âmes. Le pape Zacharie écrit à Boniface, archevêque de Mayence, l'apôtre des Allemands, pour le remercier de ce que, grâce à Dieu, il a pu

(I) Concil., t. XVII, p. 333. Judlcia congrus Gregorii III papa;.

obtenir au moins de chaque ménage d'esclaves un cens annuel de douze deniers, les Francs lui ayant refusé de payer un cens plus élevé aux églises et aux monastères. Le trafic des esclaves continue à se faire dans les pays nouvellement évangélisés; la seule restriction que nous connaissons déjà, apportée à ce commerce parle concile de Leptines (743), présidé par Boniface, c'est que l'on ne devra pas vendre des esclaves aux païens (4).

Les églises naissantes aussi bien que les églises anciennes, les monastères nouvellement fondés aussi bien que ceux dont la fondation est antérieure au viue siècle, pour grossir ce que le clergé et les moines appellent le patrimoine des pauvres, s'entourent de colons et d'esclaves, en acquièrent, en vendent, en échangent. L'abbé Rigobert, successeur de saint Bertin, achète en 704 le village de Rombii, dans le Pas-de-Calais, pour l'ajouter aux possessions de l'abbaye de Sithiu avec ses terres, ses cours d'eau, ses pâturages et ses esclaves. En 708, le troisième abbé de Si t h in, Elfrid, achète de vastes domaines . dans le Vermandois et le diocèse de Noyon , avec les terres, maisons, édifices, esclaves et pécules. En 723, le quatrième abbé, Erkemhod, devenu évôque de Térouanne, achète, pour son monastère, plusieurs villas sur l'Aa, la Canche et l'Authie, toujours avec les colons, les esclaves et leurs pécules, « les troupeaux et leurs bergers. » Le 25 juillet 745, le prêtre Félix donne à Sithiu la villa de Roxem au pays de Bruges, « avec les terres, manses, cases, édifices,, esclaves, colons tant ingénus que serfs (tam ingenuis quam serv'œntibus) ; et en 770, pour arrondir ce domaine de Roxem, l'abbé de Sithiu, Hardrade, achète, d'un certain Sigerade, sa part de propriété dans ce lieu avec ses esclaves. Ce même abbé, en 776, achète la propriété d'un Franc nommé Waldbert, à Loninghem, dans le Boulonais, avec les terres, manses et cateux (meubles casticiis), et un esclave appelé Blidinarus, avec tout son attirail de cultivateur et son pécule. Enfin, le 3 août de l'an 800,

(1) Concil., t. XVII, p. 390. Eplit. IX Zacbarl* Bonlfaclo archiep. Mogunt.. p. 119. ConcJllum Liptineosc. can. III.

l'abbé Otlland achète du clerc Deodatus ce qu'il possède à Sains et à Aix en Ergny, avec terres, égrJise en l'honneur de saint Martin, esclaves, leur instrument aratoire et leur pécule, champs, forêts, cours d'eau, etc. (1).

Au centre de la France, Ithier, abbé de Saint-Martin de Tours et prochancelier de Charlemagne, fonde le célèbre monastère de Cormery, en 791. Le pieux fondateur, qui sait la fragilité de la nature humaine et craint d'être appelé à Dieu sans avoir compensé par de riches dons le poids de ses péchés, dote le nouveau couvent de terres considérables et de manses, en Touraine, aux cantons d'Esvres, Ghambourg, Pernay, Colombier et autres lieux. Il lui donne en Poitou, à Antogny, Bournan et Arçay, en Anjou, dans le Blésois et le Dunois, dans le Maine, des propriétés importantes, toujours avec les églises, maisons, édifices, cultivateurs, esclaves (<£)... C'est la formule. Un monastère a besoin de beaucoup de domaines, et ces domaines n'ont de valeur que par la culture et les soins que leur donnent les colons et les esclaves. Il faut à Saint-Martin d'Autun cent mille familles de colons pour cultiver ses immenses domaines; et Saint-Riquier possède , au vnr siècle, outre la ville, comprenant deux mille cinq cents manses, soixante-trois autres villes ou villages, un nombre infini de métairies, terres, péages, revenus, etc. Les offrandes faites au tombeau du saint montaient à deux millions par an. Alcuin, successeur d'Ithier, à l'abbaye de Saint-Martin de Tours et à l'abbaye de Cormery, avait sous ses ordres vingt mille esclaves ou serfs.

Si Charles-Martel fut impitoyablement damné par l'Église pour avoir mis la main sur ses biens, son fils Pépin et son petit -fils Gharlemagne méritèrent certainement le paradis pour leur libéralité envers le clergé et la papauté. Us accrurent démesurément la puissance ecclésiastique qu'ils eurent pourtant la force de contenir et de maintenir soumise à leur propre puissance; mais après eux, sous les règnes de leurs faibles et

(I) Carluli ic de salut Berlin, p. 38, 41. 19. 53, 59. 60. r.;,. [i) Carlulniic rte Cormery. publié par l'abbé Bourajsé.

impuissants successeurs, nous verrons l'Église rester seule debout au milieu des ruines de l'empire franc et de la société civile anéantie. Or, dès que l'Église domine, dès que le pouvoir clérical absorbe toutes les forces d'une société, la décadence la plus effroyable, fruit nécessaire de la théocratie, entraîne les royaumes et les empires vers leur ruine. C'est ce que nous constaterons au i x« siècle, sous Louis le Pieux ou le Débonnaire et ses misérables successeurs. Charles-Martel enrichissait au moins les vaillants leudes qui avaient arrêté le torrent de l'invasion musulmane. Rien ne lui sert d'avoir sauvé la chrétienté ; le clergé le maudit. Pépin enrichit le clergé, et quel clergé? Il faut voir sous quelles couleurs vraies et repoussantes le peint saint Boni face, archevêque de Mayence (1). L'Église d'Austrasie était, depuis près d'un siècle, dans l'état de désordre le plus honteux ; ses évôchés et ses bénéfices n'étaient convoités qu'à cause de leurs revenus, par des laïques avides ou des clercs débauchés qui pratiquaient la polygamie comme de vrais Sarrasins. Boniface affirme que quelques-uns entretenaient jusqu'à quatre, cinq concubines et même davantage. Des esclaves fugitifs, des vagabonds, des gens sans foi ni loi, poursuivis pour meurtres ou adultères, s'étaient fait tonsurer et s'étaient, de leur autorité privée, sans élection ni ordination régulière, implantés dans les évêchés et les cures. Que leurs ouailles se livrassent à des pratiques chrétiennes ou païennes, peu leur importait, pourvu qu'ils en pussent tirer 1 • plus d'urgent possible. Ces ministres de Satan, comme les appelle le pape Zacharie, qui composaient la majeure partie du clergé austrasien, n'étaient pas môme tous baptisés. Le concile de Vermerie défend d'ordonner ces prêtres vagabonds, ces évêques errants, et enjoint aux prêtres qui auraient épousé leurs nièces de les renvoyer (2). S'imagine-t-on qu'il y eût moins de corruption et de fange dans les couvents, et que la Neustrie eût moins besoin que l'Australie de la réforme que

(1) Sismondi. I. II, p. 179, 180, Rplsl. Zacharie, p. 15. 19. t. VI. Gondl. gênerai. Labbel. Conter, episl. Bonifacii ad Zachariam Script. Her gall.; t. IV.

(1) Gondl., t. XVII. p. 583. Conclllum apud Vermerlam palaiium, anoo 75S, présenta Pippino rege. sismondi, t II, p. 178.

tentait Boniface ? Le concile de Soissons nous montre l'Église neustrien ne dans un état presque aussi déplorable.

Tel est pourtant le clergé sur lequel Pépin appuie sa dynastie naissante. Il le comble de dons, de terres et d'esclaves. Saint-Denis, Saint-Martin de Tours, Saint-Calais, reçoivent de sa munificence des villas nombreuses garnies de leur bétail humain, esclaves, colons, inquilins, affranchis, serfs originaires et transplantés d'autres domaines, rustiques et urbains (servis tain ibidem oriundis quam et aliunde translatif , rusticis et urbanis... (1) • Bientôt, étouffés au milieu de cette caste puissante de prêtres et de moines, partout investie do terres immenses peuplées d'esclaves, de colons, d'affranchis, de serfs, les hommes libres, les arimans tendirent à disparaître. Tout se précipite et se confond dans la servitude. Les petits propriétaires libres sont obligés d'aliéner leur liberté et leur propriété pour conserver, à titre précaire, et la vie et la jouissance de leurs domaines. Les Champs de Mars, où ils se réunissaient en armes et formaient la nation délibérante et armée, furent livrés au clergé qui y traita des questions de gouvernement et de théologie, et les transforma en synodes ou en conciles, édictant à la fois des canons régulateurs du dogme et de la croyance religieuse, et des lois civiles, régulatrices de la vie sociale. L'empire des Francs est livré corps et âme à l'Église ; en moins d'un siècle, malgré le génie de Charlemagne, l'Église en aura fait un cadavre.

Dans un de ces synodes ou mâlls, présidé par Pépin en 752, dans son palais de Vermerie, le clergé franc décide que l'ingénu, qui a pris pour femme une esclave qu'il croyait libre, pourra épouser une autre femme s'il ne peut la racheter de la servitude, et que pareillement la femme ingénue, qui a épousé un esclave le croyant libre, pourra, si elle le veut et si elle ne peut garder la continence, prendre un autre mari lorsque pour une cause quelconque le premier sera retombé en servitude.

(1) Script, rer. gall., t. V. Dlplomata Plppinl, p. 701-708, Cf. charte de Gisèle, sourde Charlemagne. même formule ; et de plus Greçes cum pattoribus. Don des troupeaux avec leurs bergers.

Néanmoins le mariage devra subsister si l'un ou l'autre des conjoints s'est vendu, poussé par la faim et la misère, pour donner du pain au ménage. Car celui qui a été délivré de la faim par le prix de vente de son conjoint ne doit pas s'en séparer. '

Si un esclave a pour concubine sa propre esclave, il peut la renvoyer, si cela lui plaît, pour prendre pour compagne (comparer) l'esclave de son maître ; mais il vaut mieux qu'il garde sa propre esclave. Si un conjoint esclave est vendu et séparé de son conjoint, « il faut leur prêcher de rester ainsi séparés, « si nous ne pouvons les réunir (1) », disent les Pères de l'Église franque.

Voilà donc la morale de l'Église de France au sujet du mariage, ou plutôt du concubinage des esclaves; car ce ne sont pas de justes noces, ce n'est pas un mariage légitime que celui qui est exposé à tant de caprices, à tant de causes de dissolution dépendantes de la volonté d'autrui. La femme esclave, épouse d'un esclave, n'est qu'une concubine; ainsi l'appellent les Pères du synode de Vermerie. Le pape Etienne II, si zélé iwur la création du pouvoir temporel et du domaine de Saint- Pierre, ne professe pas une morale plus élevée et plus pure. Dans ses réponses, rédigées en 754, il rappelle la lettre du pape Léon Ier à Rusticus, évéque de Narbonne : • Chasser une esclave de son lit, répète-t-il après lui, et prendre une épouse ingénue, ce n'est pas un cas de bigamie, mais un progrès dans l'honnêteté. « Il ajoute, du chef de son infaillibilité personnelle : • Un homme s'unit à une esclave dans une patrie • étrangère, puis revient dans sa propre patrie où il épouse - une ingénue ; si par hasard il revient dans le pays où ii « avait pris une esclave pour compagne, et trouve associée à « un autre homme cette esclave qu'il a eue auparavant, il « peut en prendre une autre, pourvu toutefois que ne vive « plus la femme ingénue qu'il a eue dans sa propre patrie (2).-

Vraiment, quand on parle de morale chrétienne, il faudrait

(I) Concil., I. XVII, conellium apud Venneriam.

(i) CodcII., t. XVII, p. 573. Respoosa stepbaul papa II.

pourtant s'entendre et la bien définir, si c'est possible. Scraitt e par hasard la morale matrimoniale du pape Léon Ier, des évêques francs assemblés à Vermerie et du pape Étienne II ? Les esclavagistes de l'Amérique du Sud y trouveraient de grandes facilités et de merveilleux accommodements pour gagner le ciel, tout en mettant dans leur lit leurs négresses ou leurs quarteronnes. Décidément notre morale vaut mieux que celle de l'Église des huit premiers siècles. Qu'est-ce donc que la morale chrétienne ? La morale contenue en germe dans l'Évangile, dans la philosophie antique, et développée dans l'humanité par le concours de tous les hommes, de toutes les sociétés, de toutes les révolutions ? A la bonne heure. Évidemment la morale ecclésiastique et la morale chrétienne ou évangélique ne sont pas complètement identiques et ne forment pas toujours une parfaite équation ; et comme toute religion procède de l'homme, toute morale procède de la conscience humaine, et non de la révélation ni de l'infaillibilité religieuse.

Jamais religion ne fut plus puissante que le christianisme. Depuis cinq siècles environ il a l'empire et gouverne souverainement les âmes et les corps. Cependant il n'a pu sauver l'empire romain de la décomposition et de la ruine. Les barbares sont venus, race jeune, vaillante et docile aux enseignements de l'Église. Le Christianisme a tenté de les civiliser, et il est lui-même devenu barbare. L'Église n'a réussi qu'à énerver et à châtrer ces fortes races du Nord. Elle s'est affaissée sous le poids d'une omnipotence énorme que ces peuples enfants lui ont volontiers reconnue. De Constantin à Pépin, qui oserait donc soutenir qu'il n'y a pas une apparente décadence ? Commerce, industrie, littérature, sciences et arts, tout a décliné au point de sembler anéanti, et cependant nous ne sommes pas encore au dernier cercle de cet enfer de l'humanité, au ix« siècle ; nous entrevoyons encore quelques lueurs dans la nuit de ces temps ; les ténèbres ne sont pas complètes et épaisses comme à la fin de cet épouvantable ix« siècle. Certes, aucun homme sérieux ne pourrait prétendre que la Grèce et Rome n'eurent pas plus de lumière aux siècles de Périclès et de Socrate, d'Auguste et de Cicéron. Si le Christianisme avait

été taillé tout d'une pièce dans la pensée infinie de Dieu, si la vérité entière, éclatante, verbe de Dieu, avait jailli de son sein armée de pied en cap, comme la Minerve antique, du cerveau de Jupiter, cet affaissement, cette éclipse presque totale de l'intelligence humaine ne se comprendrait pas. 11 aurait dû, au contraire, projeter sur le monde une clarté contre laquelle les ténèbres n'auraient jamais pu prévaloir.

Eh bien, quoique le Christianisme soit supérieur au polythéisme et aux religions qui ont gouverné les hommes, ce n'est qu'une religion, c'est-à-dire un système de tutelle imposée à l'esprit humain. D'abord douce, bienveillante, paternelle, encourageant l'enfance d'une société nouvelle à essayer ses premiers pas, bientôt elle l'enveloppe, l'enserre étroitement, et, de peur qu'elle ne tombe, la maintient immobile. Alors toutes les forces vives de l'activité sociale se concentrent dans l'Église, qui régente les rois et les peuples et gouverne tout, au nom de Dieu. Richesses, industrie, commerce, enseignement, elle dirige et accapare tout; si bien qu'un jour elle s'aperçoit que tout est mort ou étiolé autour d'elle , que les hommes libres, capables de la défendre, ont disparu dans l'asservissement général, que l'ombre malsaine de l'absolutisme théoeralique a atrophié les cœurs, et que la servitude au dehors a engendré au dedans d'elle le marasme et la corruption. Dans cet état, empoisonnée par cette atmosphère pestilentielle, courbée vers la terre comme un troupeau de brutes, l'humanité a besoin d'une secousse violente pour sortir de sa torpeur, d'une révolution terrible pour briser ses lisières et se remettre à marcher. Viennent les barbares, viennent les Normands armés du fer et de la flamme, viennent tous les fléaux de Dieu pour décimer ces races abâtardies et hébétées par la servitude ecclésiastique, l'historien philosophe les saluera commo des sauveurs de l'espèce humaine, comme des signes précurseurs de la rédemption. Oui, l'invasion barbare et païenne des Normands, des Saxons, des Madgiars, des Sarrasins, va préparer la rénovation de l'Europe et émanciper les esclaves bien plus efficacement que les conciles et les enseignements de l'Église. Sur les détritus de la société romaine ci de la

société germanique, que le sel de l'Église n'a pu préserver de la pourriture et de la décomposition, ce sont eux qui vont semer dans le sang et le massacre les germes de la société moderne. Ce sont eux, ces aventuriers du Nord, qui fonderont des royaumes et conquerront des empires ; qui créeront, en France, notre langue et notre poésie. De leurs incursions date le réveil de l'Europe assoupie et presque morte dans le giron de l'Église. A partir de cette époque, la France particulièrement ne s'arrêtera plus dans sa marche progressive, et chaque étape marquera un triomphe remporté sur la puissance cléricale.

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