CHAPITRE XXXVI
Les papes. — Jean vin [la papesse Jeanne). — Etienne VI el Formose. — Les faxons persécutés et les Danois. — Abrutissement et lâcheté. — Pillages des Normands et des Sarrasins — Le roi et la noblesse fuyent toujours el n'ont de cœur que pour pUler la France. — Le pape et l'Eglise les appellent en vain a leur secours — La folle érigée en principe par les moines. — Les Normands à Nantes. — Sauvons les reliques ! — Pendent que la Bretagne est pillée , Landran, é toque de Nantes, demande à Charles le Chauve un asile pour y goûter en paix le repos de l'été ! — Désastres sur désastres et lâchetés sur lâchetés. — Louis le Fainéant. — Les Normands en Touralne. — Bravoure de quelques évéques. — La résistance organi«ée par le peuple el quelques aventuriers. — Une nouvelle noblesse. — Le clergé el la vieille noblesse franque s'opposent aux prises d'armes du peuple conjuré pour défendre le pays. — Les Normands se recrutent parmi les serfs. — Le stelling de la Saxe. — Révolte des hommes de Raban, archevêque de Mayence. — Les hommes du filage d'Ours en Halle.
La papauté du moins traverse-t-elle pure 'et digne de vénération ce misérable siècle ? Non, dans la chaire de Pierre s'assied l'ignoble Jean VIII, dont la vie infâme et les mœurs efféminées ( molUtudo ) donnèrent lieu , selon le cardinal Baronius, au conte de la papesse Jeanne. Car il était tellement dépourvu de la vigueur de son sexe, de tout courage et de toute fermeté, qu'il ne pouvait pas môme résister à un eunuque; de sorte que, conclut l'auteur des Annales de l'Église, il mérita plutôt le nom de femme que le nom d'homme (i).
879, $ 5; et ConcU. t. XXIV.
Et quelle que soit Ja discrétion pudique et cléricale de Baronius, il laisse deviner que le pape Jean ou la papesse Jeanne fut, comme César , la femme de plus d'un mari. C'est ce Jean VIII qui écrit à Athanase, évèque de Naples, pour le féliciter d'avoir fait crever les yeux au duc Sergius, son propre frère; aux Napolitains, pour les remercier d'avoir choisi, pour les gouverner, le prélat fratricide. Il compare Athanase à Holophcrne, et, le glorifiant à l'aide* d'une citation sacrilège d'un texte de l'Évangile, il ose lui dire : « Si ton œil ou ta « main te scandalise, arrache-les et jette-les loin de toi. » — « Tu n'as pas épargné ta propre chair, ajoute-t-il, parce que « le Seigneur a dit : Celui qui aime son père, sa mère ou son « frère plus que moi n'est pas digne de moi (1). » Les anciens, pour expliquer des crimes monstrueux comme le parricide et le fratricide, les imputaient au destin, tout en livrant les coupables aux furies ; un pape en trouve la justification dans l'Évangile !
Une vingtaine d'années après Jean VIII, un autre pape, Étienne VI ou VII, en 897, inaugure son pontificat par une comédie atroce et sacrilège. Il rassemble un concile d'évêques ennemis du pape Formose, son prédécesseur; il arrache du tombeau et fait placer sur le siège pontifical son cadavre, pour le soumettre au jugement de ce concile d'hyènes; mais, comme il veut observer les règles de la procédure, il lui donne un avocat. — « Évèque de Porto, dit-il à cet accusé muet et déjà « souverainement jugé par Dieu, quel esprit d'ambition t'a « poussé à usurper le siège universel de Rome? » — Malgré la plaidoirie de son avocat d'office, le cadavre est condamné; on lui coupe trois doigts, on le dépouille de ses habits pontificaux, et, ainsi dégradé, on le fait jeter dans le Tibre. Des pécheurs le retrouvèrent, dit-on, et l'apportèrent à l'église de Saint-Pierre. Formose avait eu déjà l'honneur d'être dégradé de son vivant par Jean VIII, à qui il reprochait sa vie infâme (2). Ainsi la papauté avait ses Néron et ses Élagabal.
(1) Concll. t. XXIV. Episl. Joannis Papas, YIU, Ep. LXV! et LXVII. (S) Concll. t. XXIV, p. 689.
Tant de stupide tyrannie en haut, tant d'asservissement en I>as, avaient fait naître et propagé une incurable lâcheté. L'Église peut bien dévorer les richesses d'une nation, la mettre sous le joug et lui enlever sa liberté morale et physique ; mais elle est impuissante à la défendre; elle a besoin d'un glaive séculier. Or ce glaive, elle l'avait brisé sur le dos de ses esclaves (hasta frangatur in dorso); elle l'avait arraché des mains des hommes libres en les réduisant en servitude.
Des réfugiés saxons, persécutés pour leurs croyances, avaient porté chez les Danois leurs projets de vengeance et leur haine du nom chrétien. Les hommes du Nord, qui avaient déjà fait quelques tentatives d'invasion sur les côtes de l'empire de Charlemagnc et commencé leurs incursions sous le règne de Louis le Débonnaire, profitèrent des discordes civiles causées par le partage de l'empire après la mort de ce dernier empereur, pour pénétrer avec leurs barques dans toutes les provinces soumises aux Carlovingiens. Presque nulle part ils ne trouvèrent de résistance. « Les habitants des campagnes « étaient asservis et confondus avec Je bétail, qui, comme « eux, faisait valoir les champs; ceux des villes étaient vexés, « opprjmés et destitués de toute protection ; tous étaient désar- « més, tous avaient perdu la résolution aussi bien que la force « nécessaire jKwr défendre leur vie, et ce fuible reste de leurs n propriétés que la noblesse leur laissait encore. Les moines « auxquels la plus grande partie du pays appartenait déjà, et qui « avaient contribué à lui faire perdre tout esprit militaire, « songèrent seulement à empêcher que les reliques des saints, « qu'ils regardaient comme les trésors de leurs couvents, « tombassent aux mains des infidèles; et, comme dans les « plus belles provinces de France, il n'y avait pas à trente « lieues des côtes un seul lieu où ils pussent se croire en « sûreté, ils les emportèrent en procession plus avant dans « les terres.
« — Le progrès de la lâcheté chez les fils des soldats de « Charlemagnc, chez les Français en qui le courage semble « inspiré par l'air même qu'ils respirent, est un des phéno- « mènes les plus remarquables, mais aussi les mieux attestés
■ de ce siècle ; il démontre à quel point l'esclavage peut - anéantir toutes les vertus, et ce que devient une nation
• chez laquelle une seule caste s'est attribué le privilège ex- « clusif de porter les armes. De toutes les villes françaises
• bâties sur la Méditerranée, Marseille était la plus opulente, « celle dont la population était la plus nombreuse, le com-
• merce le plus important ; Marseille fut prise en 848 par le «. rebut de l'Europe, par quelques pirates grecs qui y en- « trèrent sans éprouver de résistance, et qui, après l'avoir « saccagée, se retirèrent impunément (1). »
Tandis que les Normands pillaient l'Angleterre , l'Allemagne et la France , les Sarrasins de leur côté dévastaient l'Italie et brûlaient les faubourgs de Rome. Dans ce désastre universel de la chrétienté, que font les rois, la noblesse et l'Église ? Charles le Chauve, selon l'annaliste de Saint-Bertin, abandonne le peuple en proie à ses soldats, qui ne songent qu'à s'enrichir de butin, à brûler les maisons et à faire esclaves les habitants. Selon un autre chroniqueur, alors qu'aucun hameau, aucun couvent ne reste intact en Neustrie, « chacun prend la fuite; rarement trouve- t-on quelqu'un « qui ose dire : Arrêtez, résistez, combattez pour la patrie, « pour vos enfants et le nom de votre race. C'est ainsi que «. par leur lâcheté et leurs divisions ils ruinent le royaume f des chrétiens, et qu'ils sont réduits à racheter par des tri- « buts ce qu'ils devaient défendre par les armes. » Les Normands s'avancent vers Paris ; moines et habitants des campagnes et de la ville prennent la fuite, laissant Paris désert (836). « Qui ne s'affligerait, s'écrie Aimoin , de voir l'armée « mise en fuite avant que la bataille soit commencée, de la " voir abattue avant le premier trait de flèche, renversée « avant le choc des boucliers.... Mais les Normands s'étaient
■ aperçu, pendant leur séjour à Rouen, que les seigneurs du » pays (nous ne saurions le dire sans une profonde douleur de
• cœur) étaient lâches et timides dans le combat (2). »
(1) Slsmondl. - Histoire des Français, t. III, p. 80 cl 92. - Artde, p. IW et 121.
(2) SUmoodl, t. III, p. 111, 122, 124.
Cette noblesse, si lâche contre les Normands, ne reprenait courage que pour se livrer elle-même au pillage ; et Charles le Chauve , de concert avec les prélats assemblés à Kiersy ( 857 ) pour aviser à la réformation du royaume , menace d'excommunication ces brigands qui n'ont ni foi ni loi, et sont aussi païens que les hommes du Nord.
L'Église, battue de toutes parts par le flot des barbares, se contentait de pousser de lamentables gémissements. Un de ses papes, l'efféminé Jean VIII , écrivait lettres sur lettres à Charles Je Chauve et à la reine Richilde, pour leur peindre la désolation de l'Italie sillonnée par les bandes de Sarrasins, et implorer du secours. » Les évôchés déserts , disait-il , sont « devenus la tanière des bétes fauves, et les êvèques errants, « sans asile, ne peuvent plus prêcher, mais mendier.... Le « jour est venu où nous crions : Bienheureuses les femmes
« stériles qui n'ont point conçu Pourquoi parler des
» païens, quand les chrétiens n'agissent pas mieux? Les Sar- « rasins tuent par le glaive ; les chrétiens, en pillant tout , « tuent par la faim. Ceux-là emmènent en captivité, ceux-ci « réduisent en esclavage ; et, quand on cherche quelqu'un « pour combattre les ennemis, on ne trouve personne (4). » C'est pourquoi il n'a d'espoir que dans le roi Charles ! Triste ressource, en vérité, que d'attendre du secours d'un prince qui ne sait pas se secourir lui-même , et cherche à éloigner les Normands avec de l'or et non avec du fer. En vain le pape lui annonce que les Sarrasins ravagent la campagne de Rome, traversent furtivement la rivière qui arrose Tibur et pénètrent dans la Sabine, en vain il sollicite les évêques de France, et s'écrie avec le Psalmiste : « Nous sommes devenus la dérision de ceux qui nous entourent ; » après avoir excommunié (parce qu'ils ont fait alliance avec les Sarrasins) les Amalfitains, et cet Athanase, évèque de Naples, qu'il a félicité de son fratricide , il en est réduit lui-même à traiter avec eux et à leur payer vingt-cinq mille marcs d'argent. Si l'Église, refne des nations d'Europe, maîtresse absolue des consciences, ne trouve pas un soldat pour la défendre, à qui en est la faute ?
(1) Coneil. I. XXIV. Bpist. Joannta P«|wr, VIII. - Pa»lm. Ep. XXI.
En France, les moines ont pour principe et pour maxime de suivre le conseil du Christ à ses disciples : « Si vous êtes « persécutés dans une ville, fuyez dans une autre. » Ils sont les apôtres non du courage et du patriotisme, mais de la lâcheté et de la fuite. Rien n'est plus navrant et ne donne une plus pitoyable idée de l'espèce humaine que la lecture des chroniques de ce siècle, presque toutes écrites dans les couvents.
Les Normands viennent attaquer Nantes en 843. L'évêque Gunhard et son clergé, à la nouvelle de leur approche, se hâtent de fuir et de sauver les reliques. Ils vont se cacher dans le monastère d'Antrum (Aindre) (Indret?). Abandonné de ses lâches pasteurs, le peuple s'entasse dans l'église de Saint- Pierre et Saint-Paul, sans concevoir un seul moment la pensée de se défendre. Il se contente de fermer les portés de l'église, « et d'implorer, dans l'angoisse, le secours du ciel qui seul « restait encore. » Les Normands font une affreuse boucherie de celte multitude vile et désarmée ; ils immolent sur l'autel, en holocauste à leurs dieux, des moines restés parmi le peuple. Ceux qui ne sont pas massacrés sont emmenés captifs. « 0 douleur ! s'écrie le vieil historien de l'Armorique , « qui pourrait raconter les misères de ce temps, qui pourrait, « en les racontant, se retenir de verser des larmes! Les en- « lants pendaient à la mamelle de leurs mères mortes, su- « çant au lieu de lait du sang. Les pavés du temple sont « inondés du sang des saints versé par le glaive des ennemis, « et les autels sacrés ruissellent du sang des innocentes vic- »< times. Puis, après avoir tout détruit, les païens retournent « à leurs barques avec des troupeaux de captifs de tout « ordre , de tout sexe, de tout âge. Cependant ceux qui ont « échappé à ce désastre dépensèrent depuis beaucoup pour « le rachat de ces captifs. » Mais l'évêque et son clergé ne gagnèrent que quelques jours de vie par leur fuite honteuse. Leurs reliques ne sauvèrent pas du pillage, de l'incendie et du massacre le monastère où ils s'étaient réfugiés. Le jour de la Saint-Pierre les Normands le traitèrent, avec tous ses habitants et ses hôtes, comme ils avaient traité la ville de Nantes ;
puis ils ravagèrent les pays de Mauge, Herbauge et Tiffauge, dans les Marches Poitevines [i\
En 846, « les évêques des villes de Flandres et les abbés, • apprenant que les Normands ont envahi la Frise, vinrent à « Saint-Omer avec les reliques de leurs saints, parce que, par « la divine Providence, ce lieu avait été fortifié d'un mur « solide et de tours. « Une foule de saints, Bavon, Wandregisile, Ausbert, Wulfram, Waswlph, Piat, Baine, Winnoc, et la vierge Austreberte, y trouvèrent un asile et y restèrent quarante ans (2j.
Le clergé n'a qu'une préoccupation, qu'un souci : «• Sauvons les re.'iques !» Toute la religion est là, ossifiée et momifiée dans de belles chasses d'or et d'argent, enrichies de pierres précieuses. A Noyon, l'évéque Immon est emmené en captivité avec les autres nobles, clercs et laïques ; les Normands les égorgent en route (3,. Mais, le ciel en soit béni, les reliques ont été sauvées ! Les évùques, les prêtres et les moines abandonnent les populations à la férocité des ennemis, pour aller vivre en paix avec leurs saints dans les lieux moins exposés aux incursions. Frothaire, arche\êque de Bordeaux, fuyant les païens qui ravagent le Bordelais, va s'établir à Bourges (4i. Un évéque de Nantes, Landran, va trouver Charles le Chauve pour le prier de • lui donner un lieu où il pût en sûreté, et, à l'abri « de la férocité de ces démons, goûter le repos pendant l'été.
Charles lui donna un asile dans la ville d'Angers, et il lui « fit payer, sur les propriétés royales qu'il avait en ce pays, « de quoi subvenir à son existence et à celle de ses clercs. » Là cet évéque fugitif attendit honorablement, selon le chroniqueur, avec Rainon, évéque d'Angers, qu'Alain le Grand, devenu duc de Bretagne, eût délivré ce pays des Normands. Dès qu'il fut revenu à la cour de ce prince, « Landran lui porta
(1) Script. Rcr. «ail., t. vil, p. 4G. — Fragmenlum BUt. Britann. Armorie . anno 8U.
(î) Script, rer. gall., t. VU, p. 15Î.— Ex Clironlca de Norlhmannorum Geslli, anno 816
(3) Script. Rer. gall., t. VII. p. 75. — Ex annalibus Berlin, anno 859.
(4) Conçu l XXIV. Joannls, VIII. Episl.. p. 11.
•■ plainte au sujet des dévastations faites par les Normands
« dans les domaines de l'Eglise, et le supplia humblement de
• lui faire quelque restitution des biens de son église, enlevés
• par ses prédécesseurs dans l'ignorance où ils étaient du « droit qu'elle avait sur ces possessions (i). «•
Sauver les reliques, puis chicaner humblement le prince dont la bravoure les délivre de l'ennemi, recomposer le domaine dispersé de l'église ou du couvent, en disputer les débris aux nouveaux possesseurs, voilà bien l'esprit de ce clergé qui déserte les provinces menacées pour aller prier ailleurs et jouir en paix du repos de l'été! Œstivis temporibus tutus quiescere.
Au printemps de l'année 845, Charles le Chauve , cantonné à Saint-Denis avec sa noblesse pour défendre ce couvent, ses reliques et ses richesses , avait laissé Paris abandonné à la merci des Normands qui , après avoir pillé et massacré, après avoir pendu aux arbres les malheureux habitants pris en fuyant et non en combattant, dressèrent devant le camp royal, dans une île de la Seine, une immense potence à laquelle ils pendirent cent onze prisonniers pour insulter à la lâcheté de l'armée franque et de son roi. En face de la capi- \ale saccagée, en face de ces cadavres qui criaient vengeance, le roi et sa lâche noblesse négociaient avec les Normands un traité de paix, et consentaient à leur payer sept mille livres pesant d'argent pour l'évacuation de Paris dévasté. Onze ans après, ils y reviennent ; moines et habitants se sont enfuis ; car, disait Ragner, leur chef, « le peuple qui l'habitait était
• lâche et tremblant au moment du combat (£). •
Depuis, presque chaque année, ils s'abattaient sur la malheureuse cité, comme une nuée d'oiseaux de proie sur un cadavre. Dans la matinée du 28 mai 861, ils arrivent à l'improviste et cernent le couvent de Saint-Germain ; les moines chantaient les psaumes; nulle issue pour fuir; l'occasion est
(1) script Rer. gall., I. VII, p. 52 (In One). Ex Fraglta. Mis t. Brltann. Armorie, anno 874.
(i) StemoDdl, t. m, p. 86 et 123.
belle de mourir en combattant ; mais le moine, comme l'Eglise, a horreur du sang et ne se fie qu'en ses reliques. Il reste pour unique refuge le puits et les égouts du monastère ; on s'y précipite en invoquant saint Germain. Un seul religieux, qui s'était élancé sur un cheval pour fuir, et s'était imaginé échapper aux Normands par des moyens humains, fut tué en punition de son peu de foi dans la protection du saint patron. Les païens, furieux de ne pouvoir saisir ces moines qu'ils venaient d'entendre chanter et qui avaient disparu comme par miracle, pillèrent l'église et s'en allèrent après y avoir mis le feu. Les moines, rassurés, sortirent de leur puits et de leurs égouts, éteignirent l'incendie et rendirent grâces à Dieu et à Monseigneur saint Germain de les avoir si miraculeusement sauvés (t). La frayeur et la couardise des clercs ne dédaignaient aucun moyen de sauver leurs vies et leurs reliques, et cherchaient au besoin un refuge dans les souterrains et les égouts. ■ Le clergé et les moines, et les serviteurs des églises « de l'un et l'autre sexe, dit l'annaliste de Saint-Bertin, habi-
- taient où ils pouvaient et cachaient dans les lieux les plus « sûrs les reliques des saints (2). »
Sous le misérable règne de Louis le Bègue ou le Fainéant (NihU -Fecit), « les Normands et d'autres hommes d'un « esprit pervers et tyrannique se livrèrent impunément à tous • les excès de la dévastation, et pendant longtemps parcou- « rurent le pays comme s'il eût été dépourvu de tout gouver- « ncment. Les bandes de Normands, étendant plus loin et plus « cruellement les limites de leurs invasions et de leurs dévas- « tations, dépeuplèrent par le pillage, l'incendie et les mas-
- sacres, la plus grande partie de la Neustrie et de l'Aqui- « taine. Ils dévastèrent le pays jusqu'à Paris et à Orléans, au
- point que là où étaient jadis les campagnes les plus opu- « lentes et les plus belles cités, les bétes et les oiseaux ont « leurs tanières et leurs nids, et là où s'élevaient de riches
(1) Slsraondl. I. III, p. 139.
(S) Scrlpl. Rer. gall., t. IX, p. 70. Ex Chron. SIth. S. Bertlnl.
• moissons, croissent le chardon et les ronces aux épines
• aiguës.
Carduus et spinis surgit paliurus acutis.
- Ainsi, dévastant tout sur les rives de la Loire, ils parvinrent « à Amboise. »
Le peuple d'Amboise et des environs essaie de se défendre, et est battu près du village de Négron. Après avoir pillé Blois et détruit son pont de pierre, massacré les habitants d'Amboise , dévasté toute la belle vallée entre Loire et Cher, les Normands, ne trouvant plus rien à détruire, se dirigent vers Tours, s'emparent des faubourgs où ils mettent tout à feu et à sang.
« Alors les Tourangeaux de courir éperdus vers la ville, « d'en fermer les portes, de monter sur leurs tours et d'en- « tasser sans cesse les armes et les munitions sur leurs rem- « parts. Los ennemis, se ruant en masse sur les portes de la « ville, se promenaient, pour prix de tous leurs efforts, d'en-
• lever la ville d'assaut. Alors les clercs qui se trouvaient pré-
• sents, entraînant à leur suite tout le bataillon de la noblesse, « volent d'un pas rapide vers l'église où ils se mettent à « crier : « Saint Martin, pourquoi t'es-tu endormi siprofondé- « ment? Montre-nous ta bonté protectrice, nous t'en prions. » Viens assister et secourir des malheureux ; sinon , nous « allons périr et notre cité sera transformée en solitude, t Ils
• tirent du tombeau du bienheureux une petite châsse dans « laquelle on conservait ses très -sacrées reliques... et les «■ mènent vers la porte de ville déjà fortement ébranlée par « les efforts de l'ennemi. Alors les habitants, qui un instant « auparavant avaient été épouvantés par la crainte d'une
• mort prochaine, ranimés bientôt par la présence d'un si
• puissant secours, retrouvèrent les forces du corps et de « l'âme. Les Danois, au contraire, furent frappés de stupeur ;
• à la stupeur succédèrent la terreur et l'aliénation mentale ;
• puis, vous les eussiez vus s'empresser de fuir, s'embarrasser « les uns les autres, et dans leur précipitation tomber comme « s'ils eussent couru sur de la glace. Donc les habitants de
« Tours, sentant que Christ, par les prières de Martin, leur « était devenu propice, firent une sortie, poursuivirent les « ennemis et en tuèrent mille environ (1). »
Le moine de Marmoutier, qui a écrit cette relation du siège de Tours dans ses Gestes des comtes d'Anjou, comme pour mieux faire ressortir le miracle et la protection puissante du saint patron de son couvent, a pris la peine de montrer la sottise du peuple d'Amboise et des pays circonvoisins qui, se fiant uniquement à son courage, avait eu l'imprudente audace de s'avancer à la rencontre des Normands, dans l'espoir de les vaincre, et s'était fait battre et massacrer dans la plaine de Négron. Les Tourangeaux, moins hardis, s'enferment tremblants dans leur cité et dans leurs tours. Cependant, acculés dans ce dernier et suprême asile, ils se préparent à défendre leurs remparts. Les murailles et les portes sont solides ; les Normands, qui ne traînent pas avec eux un puissant matériel de siège, font de vains efforts pour les ébranler et pénétrer dans la ville. Évidemment dans cette lutte l'avantage est aux assiégés, et il suffit d'un peu de courage pour repousser l'ennemi et écraser ce flot de barbares qui vient se briser contre les portes et les murs. Mais les clercs sont là, et d'un pas rapide (rapido cursu), qui ressemble terriblement à une fuite, ils volent vers l'église, suivis de toute la noblesse, et pendant que les Normands ébranlent les portes, les voilà qui crient à Martin de se réveiller? N'est-il pas clair que les assiégeants n'avaient ni échelles ni machines ? Car, avant que le bienheureux fût sorti de son sommeil profond, avant que la châsse fût extraite du sépulcre, ils eussent brisé les portes ou escaladé les murs, et ils seraient venus massacrer toute cette multitude prosternée dans l'église, comme ils avaient massacré les Nantais dans leur église de Saint-Pierre. Revenus à leurs remparts qu'ils auraient mieux fait de ne pas quitter, les assiégés , se voyant en face d'un ennemi fatigué de vains efforts et retrouvant quelque courage dans leur superstitieuse
(1) Script. Rcr. gall., t. IX. p. Î5. Ex GeflU Consulum Andcgny. auclorv Momebo Majori* MooasterU.
crédulité, repoussèrent les Normands. Le clergé ne pouvait manquer de faire un miracle d'un événement dans lequel, d'après le récit môme du moine de Marmoutier, il nous paraît, selon sa coutume, jouer un assez pitoyable rôle de concert avec la noblesse, juneto sibi totius nobilUatis agmine. Et quand même il serait impossible de révoquer en doute la miraculeuse victoire des Tourangeaux, ne serait-il pas triste de songer qu'il ne fallait rien moins qu'un miracle pour que la nation des Francs si brave autrefois, si brave encore aujourd'hui , remportât une pauvre petite victoire. Quelle riche moisson de miracles les moines pourraient faire chez noùs, au siècle où nous sommes, si, maîtres de la chronique et de l'histoire comme jadis, il leur plaisait d'attribuer à leurs saints toutes les victoires de nos soldats 1
Cependant quelques braves évôques, en bien petit nombre, osèrent tenir tête à l'ennemi et faire honte à la lâcheté générale. Vers le milieu du ixe siècle, Agion, évêque d'Orléans, et Burdiard ou Burchard, évèque de Chartres, préparèrent des bateaux et armèrent des guerriers pour repousser les Normands; et ceux-ci, n'osant les attaquer, redescendirent la Loire (4). Mais la résistance fut mal organisée ou peu durable; car, peu d'années après, Orléans fut pris et pillé à son tour. L'évèque de Paris, Gauzelin, se signala aussi par sa bravoure » durant le siège de 885.
Ces rares défenseurs de la nation et de l'Église sont de glo- - rieuses exceptions qui mettent encore plus vivement enlumière l'abaissement général des courages, étouffés sous la pression d'une théocratie à la fois tyrannique et impuissante.
La vieille noblesse franque elle-même, énervée et sans force, ne sait plus combattre, et encore moins vaincre. S'il apparait quelques rudes guerrière assez hardis pour regarder en face les Normands, ce sont pour la plupart des aveuturiers de basse origine, comme Robert le Fort, l'illustre aïeul des Capétiens, comme Tertulle le Rustique, premier comte d'Anjou et tige de la famille des Plantagenets. Robert le Fort était de race
(1) Script. Rcr. gai!., t. VII. p. 70. Ex annal. Berlin.
saxonne, selon l'auteur de l'Histoire des Rois francs. Selon l'auteur des Gestes des comtes d'Anjou, Torquatius ou Tortulfus, père de Terlullc, était un paysan armoricain que Charles le Chauve, vers l'an 873, avait nommé forestier de sa forêt de Nid-de-Merle. « Et il ne faut pas s'en étonner, ajoute le moine - érudit; car souvent nous avons lu que jadis dans les champs
• il a existé des sénateurs, et que des généraux (imperatores)
• ont été pris à la charrue. . . Or, au tempsde Charles le Chauve,
• beaucoup d'hommes nouveaux et non nobles, pour le bien « et l'honnête furent supérieurs aux nobles et devinrent illus-
• très et grands (4). »
Ce chroniqueur nous fait entrevoir une révolution qui s'opère par la décadence de la vieille aristocratie franque, et l'avénement d une noblesse nouvelle qui va constituer la féodalité. La valeur personnelle, même chez les non-nobles, même parmi les paysans et les serfs, va faire souche de gentilshommes, de rois et de dynasties. Une nouvelle société commence à germer sous les ruines et les décombres entassés par les Normands.
L'Église, qui ne songe qu'à maintenir son autorité temporelle et spirituelle, à conserver ses couvents et ses immenses propriétés, tout en faisant preuve d'impuissance à les défendre, voit d'un œil jaloux le mouvement qui emporte les vieilles institutions, et amène au sommet de l'échelle sociale des hommes sortis des couches infimes de la nation. Ses moines, compilent encore des formules où les traditions du passé sont soigneusement conservées, où l'esclavage qui s'en va est encore réglementé et codifié. Telles sont les formules d'Ison, moine de Saint-Gall. Pour eux, la bravoure, mise au service de la patrie, ne peut effacer le crime de l'usurpation ou de l'occupation d'un couvent ou d'une motte de terre ecclésiastique. Robert le Fort et Ragnulphe, comte de Poitiers, tombent bravement à Brissarthe en combattant une bande de Normands. Pour les annalistes de Fulde et de Metz qui sont loin du théâtre de l'événement, Robert est un Machabée (2). Mais l'auteur des
(1) Script. Rer. pli., t. VII, p. Ï56. Ei GmIU Consulum Andegay. (!) Script. 1er. fa*, t. VU, p. W. AJMUl. Mêlent, anno 867. p. 173. Annal. Fuld.
Gestes des Normands déclare stupidement que Ragnulphe et Robert ont mérité leur mort, et ont succombé à Brissarthe, pour avoir occupé, l'un l'abbaye de Saint-Hilaire, l'autre l'abbaye de Saint- Martin (1). Vraiment le cœur se soulève de dégoût en présence d'une pareille appréciation de la justice divine; et l'on serait tenté de blasphémer Dieu, s'il n'était pas aussi juste et bon que le Deus ex machina de celte gent monacale est injuste et absurde !
Si les chroniqueurs des monastères jugent ainsi les rares seigneurs qui ont le courage de résister à l'invasion, comment apprécieront-ils les efforts tentés çà et là par le peuple pour organiser la défense du pays, abandonné par le clergé et la noblesse aux incursions des Normands? Écoutons l'annaliste de Saint-Berlin et l'auteur des Gestes des Normands.
« En 839, les Danois ravagent le pays au delà de l'Escaut. « Le commun du peuple (wlgus promiscuum) entre Seine et « Loire, formant une conjuration, lutta vaillamment contre « les Danois établis sur la Seine. Mais comme leur conjuration « avait été entreprise inconsidérément, ils sont tués facilement « par nos puissants, a potentiorilnis nostris facile intcrfi- « ciuntur. » Le même texte se retrouve mot pour mot dans les Gesta Normannorum (2).
Ainsi, ce peuple de serfs et d'esclaves, abandonné par la lâcheté de ses maîlres, se réunit, jure de se défendre et se défend en effet vaillamment; mais cette conjuration et cette prise d'armes, c'est l'émancipation et la liberté. Ce n'est l'affaire ni de nos seigneurs de la noblesse, ni de nos seigneurs de l'Église. La vile multitude n'a pas le droit de faire des conjurations ni de s'armer pour défendre sa vie; et les maîtres massacrent ces vaillants rebelles dont la conjuration inconsidérée a repoussé les Normands!!
Placé entre cette épouvantable alternative d'être égorgé sans défense par les Normands, ou massacré par ses maîtres pour
(1) Script. Rer. gall., t. VII, p. 154. El Ctiron de Xorlntnannorum Geslto. anno H69.
(S) Script. Rer. gall., I. VII, p. 153. El Chron. de Nortbman. G«aUs. anno 85», p. 74. Ei Annal. Berlin., eodem anno.
avoir organise sa défense, ce misérable peuple n'avait plus d'autre ressource que de se faire païen et de s'enrôler dans les bandes ennemies. Là du moins il pouvait avoir la vie sauve et se venger de ses oppresseurs. Aussi, dans plusieurs provinces, les paysans, serfs ou esclaves, quittèrent-ils la religion de Christ pour la religion d'Odin, et se mêlèrent-ils aux hordes danoises qui sillonnaient l'Europe.
Aigo, abbé du monastère de Vabres au commencement du xe siècle, dans son histoire de la fondation de ce couvent du Rouergue, raconte les invasions des Normands, qu'il appelle naïvement Marcomans, et trace le triste tableau des églises incendiées et ruinées, des campagnes changées en déserts et en bois. « Mais c'est surtout près de la mer, dit-il, que la terre « restait inculte, et que les habitations des hommes étaient « rares, à moins qu'il n'y eût quelques châteaux très-sûrs et « très-fortifiés; car, comme nous l'avons rapporté, les habi- « tants exposés à ce fléau croissant, émigrèrent dans d'autres « régions, et ceux qui restèrent, oû furent presque tous tués, « ou "même se mêlèrent aux Barbares, aut videliect Barbans « sunt commirti. Tous ceux qui avaient échappé vivaient dans • diverses forteresses (1). »
Un des plus célèbres Sea-Kœnig , ou rois de la mer, qui ravageaient l'Europe, Hastings, était, dit-on, un serf ou un esclave fugitif du diocèse de Troyes. Ne pouvant tolérer l'oppression à laquelle sa naissance et les coutumes de son pays le condamnaient, il s'était enfui chez les Normands, avait embrassé leur religion et leurs mœurs, et avait conquis par sa valeur, son habileté et son audace, l'honneur de devenir un de leurs chefs et de les condu:re à la victoire et au pillage. Sa fureur de vengeance le poussait à exercer sa férocité surtout sur les seigneurs et les prêtres; il semblait se complaire à brûler les églises et à détruire les couvents (2).
On vit même un moine apostat se faire Normand et combattre probablement à la tête d'une de leurs bandes ; car les
(1) D. Vaisselle. Histoire du Languedoc, t. I. Preuves, p. 108. (S) Slsmondl, t. III, p. 87. Script. Rer. «ail.. I. X, p. 9. Ex Libr. I. cap. 5. Radalp. Glabri.
annales de Saint -Berlin mentionnent qu'il fut pris en 869 par Hugues l'Abbé et mis à mort. Au reste, un petit-fils de Charlemagne et de Charles-Martel , Peppin II d'Aquitaine , avait appelé dans le Midi les Sarrasins d'Esjjagne et s'était mis à la tête d'une troupe de Normands ; et les serfs, en reniant comme lui leur patrie et leur religion , avaient au moins pour excuse et la nécessité de sauver jours vies , menacées à la fois par leurs maîtres et par les envahisseurs, et leurs légitimes aspirations vers une liberté que leur refusaient impitoyablement leurs tyrans ecclésiastiques et laïques.
Ces aspirations vers la liberté se traduisirent au ix« siècle par des révoltes de la classe servi le dont nous trouvons quelques traces dans les chroniques monacales. Ainsi la Saxe, dont la soumission avait coûté tant d'efforts à Charlemagne, et qui n'était devenue chrétienne que par la grâce de l'épée, tenta sous Louis le Débonnaire, en 842, de reconquérir sa nationalité et sa liberté. 'Les lasx ou esclaves, unis aux hommes libres (freylingen) de la classe inférieure, se soulevèrent contre les ethelingen ou nobles. Ces nobles, vraisemblablement d'origine étrangère , avaient dû être implantés dans le pays par la conquête de Charlemagne, et traitaient sans doute, comme en pays conquis, c'est-à-dire en esclaves, les Saxons, libres ou serfs. Une formidable insurrection éclata et prit le nom de stelling (le rétablissement). Seigneurs et prélats furent chassés du pays, et le peuple redemanda la loi de ses pères et le libre choix de sa religion ; la plupart des Saxons , qui n'étaient chrétiens que par force , retournèrent au culte des idoles. Louis le Germanique, de concert avec la noblesse d'Église et d'épée , écrasa la rébellion et détruisit le stdhng, qui avait épouvanté les nobles de tout l'empire franc, bien plus que les invasions des Sarrasins et des Normands (t).
Six ans après cette tentative, en 848, selon les annales de
Fulde « les hommes de Raban , archevêque de Mayence ,
(t) Slsmondl, t. III, p. 74. Mlhard, Ht». IV, cap. i, p. 99.
« conspirèrent contre leur seigneur; mais, convaincus pu- « bliquement (sans doute du droit qu'avait l'archevêque de « confisquer leur liberté), ils firent la paix avec lui (1). •
En Italie, le village d'Ours (Otiatis) avait été donné par son seigneur aux moines du couvant de la Novalesa, avec les es: claves et les ancilles, pour le salut de l'àme du donateur. « Bien des jours après cette donation, leurs seigneurs étant « morts, les serfs ou esclaves se mirent à s'insurger contre les « moines et contre les ministres de l'Église, et à plaider contre « eux, disant : Ni nous ni ceux qui nous appartiennent, nous « ne sommes de votre monastère, puisque nos ancêtres ne « vous ont point appartenu. » Mais des missi de Charlemagne avaient jugé, dans un plaid tenu à Pavie , en présence de nombreux juges et échevins.que les hommes d'Ours appartenaient au monastère de la Novalesa. • Mais quelques années « après, ces hommes furent de nouveau vexés, et ils se mi- « rent à répéter le môme langage, disant comme auparavant « que c'était contrairement à la loi qu'ils avaient été soumis • à la servitude humaine. Alors aussi le roi Louis, fils de « Charles, envoya le comte Boson avec ses juges dans la ville i de Turin ; parmi eux était Claude, évèque de Turin, pour le « couvent, assisté de deux moines, • dont l'un en était le prévôt, et avec eux l'avoué de la Novalesa. Les moines gagnèrent encore leur procès, et les hommes d'Ours ne purent obtenir une sentence favorable à leur liberté (2).
Mais rien ne donne une idée plus complète de la misère du peuple au ix< siècle, rien ne fait mieux comprendre quelle ardeur il eût mis à se défendre et à conquérir son indépendance, que l'histoire de sa conjuration pour repousser les Normands, racontée par les annalistes du couvent de Saint- Bertin et des Gesta Normannorum. La façon odieuse avec laquelle les nobles, dont la lâcheté livre l'empire franc aux Normands, traitent ces vaillants conjurés qui essaient de le défendre, et l'approbation que le massacre des serfs par leurs
(1) Script. Rer. gali., t. VII. p. 102. Ex Ann. Fuld.
(9) Mural orl, t. II, partie II, p. 7*1. Ex Chron. Mon. Novalfensk,
seigneurs rencontre dans les chroniques des moines, ne disent-elles pas assez haut que l'alliance de l'Église avec la noblesse n'avait pas pour but l'émancipation, mais bien plutôt la répression de la classe servile ; et lorsque les maîtres, brisant sur le dos des esclaves les armes prises pour la défense du pays, préféraient l'invasion des Normands aux conjurations de la servitude, lorsque, pour le maintien de leur puissance dominicale, ils ne reculaient devant aucune cruauté, omnia crudeliter pro dominationey qui donc oserait blâmer les pauvres paysans, asservis et massacrés de tous côtés, d'avoir cherché un refuge et l'assouvissement de leurs vengeances parmi les bandes des envahisseurs? Ces envahisseurs, nous allons le démontrer, apportaient avec eux une révolution, servaient, sans s'en douter, la cause des classes opprimées, et hâtaient la marche en avant de la grande famille humaine.