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CHAPITRE XXXVII

La France au neuvième siècle. — Après «es massacre», les famines - Faiblesse des bandes de Normands qui sillonnent le pays. — Combal de Brissartbe — Les mlraVlc* employés comme moyen de défense et pour ranimer les croyances. — La communion de Lolhaire. — La Chemise sanglante de Tbérouaune. — Le Breton Anowareth au couvent de Glannefeullle ISalnt-Maor-sur-LoIre). — La Chronique de Farfa. — Concile de Troyes —Lettres de Jean VIII à Becfrled. évéquede Poitiers, et à Adalard, archevêque de Tours. — Confession du concile de Flmw. — Synode de Trlburg.

Pendant un siècle les Normands avaient mis en coupe réglée, si je puis m'exprimer ainsi, les populations de l'empire franc et de ses démembrements. Leurs invasions avaient commencé vers l'an 837 à devenir , pour ainsi dire, périodiques, et à se renouveler chaque année. Ce fut en 911 que la conversion de Roll assura définitivement à une colonie normande la possession de la Neustrie; mais, selon la chronique de Richard de Poitiers, moine de Cluny, ce ne fut que vers 936 que « cessa tout à fait la persécution normande (1). »

Dès le milieu du ixe siècle, après une vingtaine d'années d'incursions continuelles, voici le tableau que présentait la France. On ne peut accuser Sismondi d'en avoir assombri les couleurs, et ce qu'il dit de l'empire franc peut s'appliqi er à toute la chrétienté.

Il) Script. Rer. gall., t. IX, p. M.

« La race des hommes libres, déjà épuisée par les guerres « de Charlemagne , s'était éteinte sous les règnes languis- « sants de Louis le Débonnaire et de ses fils ; les habitants t des villes, méprisés, ruinés, désarmés, n'avaient plus de « moyen de se défendre. Vivant de quelques professions mé-

• caniques ou des charités des moines, ils ne pouvaient ins- « pirer aucune jalousie à la noblesse ; cependant elle s'indi- « gnait que des hommes d'aussi bas étage ne fussent pas « esclaves, et, loin de les protéger, elle se réjouissait de leurs « calamités. Aussi les murs des cités étaient entr'ouverts , t leurs milices avaient cessé de s'assembler, le trésor de leur « curie était vide , leurs magistrats n'inspiraient plus de

• respect : les plus grandes villes n'étaient plus considérées « que comme des villages , que comme la dépendance du

• château voisin, et lorsque une poignée de pirates se pré- « sentait à leurs portes, les menaçant du pillage, de l'escla- « vage et de la mort , les citadins ne connaissaient d'autre « refuge que le pied des autels et l'enceinte de l'Église, où

• ils subissaient bientôt la brutalité du vainqueur. Les ha- « bitants des campagnes , réduits à l'état le plus oppressif « d'esclavage, et devenus presque indifférents à leur exis- « tence, étaient pourchassés comme des bétes fauves par les « Normands et les Sarrasins, et périssaient par milliers dans « les bois. Us n'avaient plus le courage d'ensemencer leurs « champs , et chaque année était marquée par une nouvelle « perte ou une nouvelle famine. Leur destruction, comme

• celle des troupeaux de bœufs et de moulons , n'était consia dérée que comme une perte pécuniaire; c'était un vil bétail « que les mauvaises récoltes ou les épidémies pouvaient faire « périr, que les ennemis pouvaient enlever et chasser devant « eux pour le revendre, et qui ne pouvait jamais être con- « fondu avec la nation des Francs. La rapide extinction

• de celle-ci était seule considérée comme une calamité pu- « blique (t). »

La chronique du monastère de Bèze nous donne aussi une idée « de l'extrême désolation qui régnait non-seulement dans

(1) SUmoodJ, t. m. p. 118.

ce lieu, mais dans toute la France ravagée par les Nor-

• mands ; et les Francs ne trouvant nulle part des forteresses « pour résister et s'abriter contre l'invasion , beaucoup de « corps de saints furent transportés dans le château de Dijon , « parce qu'il passait pour très-fort et inexpugnable.... Ceux

- de Soissons y amenèrent te corps du bienheureux Médard,

- leur évèque. Ceux de Thérouanne y amenèrent le corps du « bienheureux Sylvin, leur évèque (1). •

Les chartes du i* siècle sont encore pleines des souvenirs de la désolation et de la dépopulation causée par les invasions des hommes du Nord. Le monastère de Règle, sur la Garonne, fut restauré en 977, et voici ce qu'on lit dans la charte de restauration : • Avant l'irruption des Normands et la des-

- truction de ce couvent, il était soumis au monastère de

• Fleury. Non-seulement l'un et l'autre furent dévastés par

• les païens, mais bien drs municipes de toute la Gaule et

- de l'Aquitaine furent anéantis. • La charte de l'abbaye du mont de Saint-Quentin, rédigée vers l'an 980, rappelle aussi la désolation de l'Église et les ravages des barbares (2).

En 884, les moines de Saint-Florent-du-Mont-GIonne, ou de Saint-Florent-le-Vieux-sur-Loire, en Anjou, vont porter leurs doléances aux pieds du roi Carloman. Ils se plaignent « des

• calamités de leur monastère et de la misère de tout le pays ■ circonvoisin, occasionnée, disent-ils, par les péchés des ha- « bitants et par les cruautés souvent renouvelées des sangui- « naires Normands, ennemis de Dieu; en sorte que cette pro- « vince, jadis très-belle à voir, semble complètement trans- «- formée en désert. C'est pourquoi il est devenu impossible

• aux anciens habitants de cette plage, et, à plus forte raison,

• aux moines du couvent confiés à la direction du religieux

• abbé Raoul, de conserver en ce pays leur habitation. » L'abbé demande donc au roi de lui donner pour asile à lui, à ses moines et à ses reliques de saint Florent, La Celle-de- Saint-Gondon, en Berri, afin qu'ils puissent y échapper aux

(1) Script. Rer. gall., I. IX, p. iO. El Chroaico Hesuensi aono (clrcller 898. (S) Script. Rer. gall.. I. IX, p. 733-735.

attaques des Normands, y goûter le repos et y chanter les louanges de Dieu; et le roi leur donne en effet la propriété de Neuilly à Saint-Gondon, avec les esclaves de l'un et l'autre sexe (1). Les famines les plus épouvantables complétaient l'œuvre d'extermination des Danois. En 899, selon la chronique saxonne, « une grande famine poussa les hommes à se manger « entre eux (2). » Le gouvernement stupide des Carlovingiens et la théocratie de l'Église avaient réalisé à la lettre la théorie de Hobbes, homo homini lupus.

La connaissance de ce misérable état de choses peut seule expliquer l'audace et les incroyables exploits des bandes normandes. Il suffisait de quelques centaines de ces pirates mal armés, quittant leurs bateaux d'osier et leurs campements, pour pilier des provinces entières et saccager de grandes viLes. « Cinq cents Normands, en 865, pillèrent le pays chartrain; « deux cents Normands, au mois de septembre de la môme <• année, entrèrent à Paris pour y enlever du vin dont leurs « compatriotes avaient besoin, et ils en ressortirent sans que « les habitants eussent osé les attaquer. Le 20 octobre, une « autre troupe de Normands, qui probablement n'était guère h plus considérable, s'empara du couvent de Saint-Denis, et « y passa vingt jours dans les festins (3). » Vingt ans plus tard, tout en faisant le siège de Paris, ils se donnaient sans crainte sous ses murs le plaisir de la chasse (4;.

Le Machabée de cette époque, Robert le Fort, dans ses plus grandes victoires, leur tuait à peine quelques centaines de guerriers; et le combat de Brissarthe dans lequel il fut tué, nous fait l'effet d'une escarmouche de guérillas. Au mois de juillet 869, selon l'auteur des Gestes des Normands, quatre cents guerriers normands et bretons partirent des bords de la Loire avec leurs chevaux et allèrent attaquer le Mans. Ils revenaient chargés de butin, quand ils rencontrèrent à Bris-

(1) Script. Rer. gall.. I. IX, p. iii.

(ï) Script. Rer. gall.. t. IX, p. 37. Ex Chron. Saxon., anno 899. — Magna tomes bomlnrs se invlcem comedere coinpuîil.

(3) Sismondl. t. III. p. 170-171. — Annales Berlin., anno 803, p. 91.

(4) ld., t. III, p. 265.— Annal. Fuulenses, p 46.

sarthe les quatre comtes Robert le Fort, Ragnulphe, Godefried et Hérivée ou Henry, avec leurs hommes qui leur barraient la route vers le campement de la basse Loire. Le combat fut acharné; mais Robert fut tué, Ragnulphe blessé mortellement, jes comtes Godefried et Hérivée furent blessés et mis en fuite, et les Normands vainqueurs purent emporter leur butin (1).

Au milieu de cette anarchie et de ce chaos, le clergé et les moines, plus préoccupés de sauver leurs richesses et leurs reliques, qui étaient un gros capital, que de secourir la patrie et de soulager les misères du peuple, se faisaient combler de donations pour relever leurs églises et leurs couvents. Pour unique moyen de défense, ils avaient leurs miracles, dans lesquels on serait tenté de croire que le poison jouait aussi son rôle, comme dans les couvents d'Espagne pendant la funeste campagne de 1808. En effet, ces Normands qui, en 865, buvaient le vin des moines de Saint-Denis, furent pris de maladies terribles; leurs corps se couvrirent de pustules; et presque tous moururent dans des accès de rage, en rendant leurs intestins avec leurs aliments; et les moines de chanter la gloire et la puissance de saint Denis qui, par un miracle si éclatant, avait puni les envahisseurs de son monastère (2).

L'épidémie qui frappa le roi Lothaire et sa cour aux portes de Rome, après une communion donnée par le pape Adrien II, fait naître dans l'âme la moins disposée à croire au mal un affreux soupçon, que les menaces du pontife et le langage des •chroniqueurs ne sont guère propres à calmer. Lothaire et ses seigneurs avaient été excommuniés à cause de son divorce avec Theutberge, et de son union avec Valdrade, que la cour de Rome avait toujours traitée de concubine et de maîtresse. Adrien, en lui présentant l'hostie, lui avait dit : « Si dans ton « âme tu t'es proposé de céder de nouveau aux séductions de « ta maîtresse, garde-toi de prendre ce sacrement, de peur « que ce que le Seigneur a préparé pour remède à ses fidèles « ne se change pour toi en châtiment! »

(1) Script. Rer. gall. t. VII, p. 13i. Ex Chronlco de Geélls Nortmann. [È) Slsmondi, I. III. p. 171. - Annales lierlin., anno 805. p. 94.

Le châtiment suivit de près la communion que Lothaire avait reçue sans se réfracter; et ceux-là seulement évitèrent le jugement divin et échappèrent à la mort, qui s'étaient abstenus de prendre la communion. L'histoire n'accuse pas, faute de preuves, mais ne pouvant ajouter foi aux miracles de ces châtiments divins qui foudroient les ennemis de l'Église, elle passe vite et avec effroi à côté de ces ténébreux mystères du passé, et ne s'attarde pas à y chercher la trace effacée de la main de l'homme.

Les miracles servaient surtout au clergé pour raviver les croyances, faire respecter les préceptes, et restaurer ou agrandir les domaines de l'Église.

A Térouanne, en 862, suivant l'annaliste de Saint-Berlin, « l'esclave d'un citoyen de cette ville, le matin du jour de « l'Assomption de la Vierge, s'étant mis à lessiver un vète- « ment de lin , vulgairement appelé chemise, afih que son « maître pût le trouver prêt pour aller à la messe, dès qu'il « l'eut trempé dans la lessive l'en retira tout sanglant. Et m ainsi chaque fois que l'esclave le plongeait dans la lessive « et l'en relirait, il en découlait du sang; si bien que ce vète- « ment devint tout teint de sang. Hunfricd, évêque de la ville, « se fit apporter ce vêtement dans l'église pour y être con- « servé comme un témoignage de ce miracle. Et comme celle * fête (de l'Assomption] n'était pas fériée par les habitants « de cette paroisse (diocèse), il enjoignit à tous de célébrer et « de fêter cette solennité avec les honneurs qui lui étaient « dus (1). » Au îx'siècle, un miracle était un moyen infaillible de vaincre les résistances passives de la coutume opposées à l'importation d'un nouveau dogme ou d'une fête nouvelle. Au xixe siècle, la chemise sanglante de Térouanne a disparu; mais il rcsle le sang de saint Janvier conservé par l'église <de Naples, à la grande satisfaction des lazzaroni!

Une charte de 847 en faveur du couvent de Glannefeuille (Saint-Maur-sur- Loire, en Anjou) débute par un petit scénario bien propre à engager les riches fidèles à enrichir les abbayes.

(1) Script. Rer. gall., t. vil, p. 7». Annal. Berlin.

Le Breton Anowareth est venu à Saint-Maur, poussé à ce pèlerinage par une vision. Or, tandis qu'il priait dans l'église du monastère, au moment où les moines chantaient vêpres, il vit, par la fenêlre occidentale, entrer un ange suivi d'un vieillard vénérable habillé en diacre. Tous deux vinrent se placer debout devant l'autel, et le diacre, tourné vers le chœur, étendait les bras, puis se retournait vers l'ange, comme pour lui offrir et lui remettre les oraisons des moines. L'ange les recevait et les présentait à Dieu. « Le prêtre ayant fini l'oraison ,» poursuit le moine rédacteur de la charte qui fait parler Anowareth, « l'ange s'envola par la fenêtre orientale; mais le « diacre vint à moi, et me dit ces paroles : « Souvent je viens « ici, et je fais ce que tu as vu. » C'est pourquoi, ayant la « confiance que, par les mérites de saint Maur, on obtient le' « pardon des péchés, je donne au couvent dans lequel j'ai vu « ces choses, c'est-à-dire à Ghnncfeuille, une partie de mon « héritage que je possède en Bretagne... (1). • Et voilà comment Saint-Maur-sur-Loire reçoit du Breton Anowareth, son allod nommé Anast, avec ses circonstances et dépendances, ses colons et ses esclaves de l'un et l'autre sexe.

Ces biens, obtenus de la piété des fidèles, quelquefois par de si ingénieux moyens, l'Église et les couvents ne pouvaient les défendre ni contre les Normands, ni contre de plus puissants voisins; ils étaient même une cause de divisions et de querelles entre les seigneurs ecclésiastiques. La raison du plus fort consacrait des usurpations, et l'Église romaine ellemême est accusée de n'avoir pas scrupuleusement respecté les possessions d'autrui. La Chronique du couvent de Farfa, dans la Sabine, au duché de Spolète, après avoir fait le relevé de ses possessions, de srs casns et de ses serfs, énumère les biensqui lui ont été enlevés par les intendants de l'K^lise de Rome, et se plaint amèrement des injustices de la puissance papale. « Nous avons eu soin de noter ici toutes ces choses, dit le « chroniqueur, afin d'exposer le tableau des antiquités des « terres et des églises de ce monastère sacré, ainsi que les

(\) Balme, I. II. Appeodix Actorum relerum, col. 14M.

« possessions de ses esclaves et de ses colons, et de faire con- « naître à tous les torts et dommages si souvent répétés que

* nous avons éprouvés de la part de la sainte Eglise romaine. « Elle a montré à notre égard non de la bien veiilance, mais « de l'envie, non de la bonté, mais de l'hostilité, non de la « justice, mais une injustice préjudiciable à nos intérêts; elle ** a cherché souvent non l'agrandissement, mais la diminution

• de nos biens, non notre avantage, mais notre détriment, « non le soin de nos intérêts, mais la chicane. Néanmoins il « est constant que le monastère de Farfa resta dans un étal " florissant, jusqu'à ce que, par la coopération des péchés des « chrétiens, la multitude des païens, c'est-à-dire la nation des « Sarrasins, entra en Italie, comme nous l'avons raconté plus « haut (1). »

Muratori, pour atténuer l'accusation portée par le chroniqueur de Farfa contre l'Église de Rome, élève quelques doutes sur l'orthodoxie et la soumission aux papes des religieux de Farfa. Pour nous, de ces plaintes nous tirons une autre morale; c'est qu'il y a guerre et chicane, même au sein de l'Église, entre Farfa et Rome, entre les moines et les papes, entre les couvents et les évêques, au sujet des domaines garnis d'esclaves et de colons que le clergé, séculier ou régulier, se fait donner pour prix de ses prières et de ses miracles, et qui le préoccupent beaucoup plus que les choses de Dieu ; c'est que l'Église, corrompue -par le pouvoir tyranrûque qu'elle exerce sur les populations asservies, a plus de souci de la conservation de ses domaines immenses et de ses esclaves que du salut et du bien-être des peuples. Nous allons voir un concile en faire tristement l'aveu, sans cependant voir clairement d'oû vient le mal, et sans y chercher un remède.

Les conciles, on le comprend, deviennent plus rares durant l'invasion normande. Le pape Jean VIII en réunit un en 878. à Troyes. C'est de là qu'il écrit à l'évêque de Poitiers, Hecfrid et à l'archevêque de Tours, Adalard, pour confirmer les privilèges de leurs églises. « L'église de Poitiers, écrit-il à Hec-

(|ï Moralorl. t. Il, pari. II, p. 4.V1. KxCbron. Fartais.

« lïid, persécutée par la longue hostilité des païens, souffre « aussi de grands dommages de la part des chréliens iniques... « Pourquoi nous ordonnons... qu'aucun tidèle, soit de l'ordre « sacerdotal, soit de l'ordre militaire, n'ait la présomption « d'envahir aucune église, aucun couvent, aucun domaine « appartenant à l'église de Poitiers, ni l'audace d'enlever, « malgré son évêque, aucuns colons, esclaves et ancilles. »

« Sache fidèlement la religiosité de tous, dit-il dans son « épitre à l'archevêque de Tours, que les prêtres du diocèse « de Tours se sont présentés à notre pontificat pour nous en- « gager à confirmer, par l'autorité apostolique, les capitu- « Jaires des rois et les écrits des co-évèques, afin que chaque « église ait un manse avec quatre esclaves qui lui soient « propres, trois arpents de vignes, trois arpents de pré et un « cimetière avec des chapelles, le tout exempt de charges « personnelles et civiles. » La sanction de cette confirmation est l'excommunication; « et si un laïque viole ce privilège « qu'il soit tourmenté avec le traître Judas par l'éternelle « damnation (1). «

Ce misérable débauché, chassé de Rome par les seigneurs d'Italie, cette femmelette, devenue pape sous le nom de Jean VIII, qui laissa piller l'Italie et brûler les environs de Rome par les Sarrasins, se donne en France des allures de législateur et de souverain, en confirmant les privilèges des églises et parmi eux l'esclavage et le servage précieusement conservés dans l'arche sainte. , Par bonheur, les Normands et la féodalité, qui allait venir a leur suite, ne reculaient pas devant les foudres de ce lâche pontife. La corruption de l'Église et l'épée des barbares travaillaient en même temps à la rénovation de la société. Nous avons vu ceux-ci à l'œuvre, écoutons la confession d'un concile. En 881 , il se rassemble à Sainte-Macre (apud sanctam Macram, aujourd'hui Fimes), sur la frontière du diocèse de Reims; et voici l'accusation que Tépiscopat porte contre lui-même : « Nous nous sommes éver- « tués aux affaires extérieures, en partie par la nécessité

(1) Gondl., t. XXIV, p. 451-155

« causée par la crainte des barbares, en partie par la négli- « gence de notre époque, et les actes auxquels nous nous « livrons ne sont nullement en rapport avec les honorables « fonctions que nous avons reçues. Nous abandonnons le mi- « nistère de la prédication, et c'est pour notre châtiment, ce « semble, que nous nous appelons évoques, nous qui n'avons « que le litre et non la vertu de cette dignité... Voilà que les « villes ont été ravagées, les châteaux renversés, les églises « et les abbayes détruites, les campagnes changées en déserts. « Mais nous sommes les auteurs de la mort de ce peuple qui

« périt, nous qui aurions dû le conduire à la vie (4) !

Quel historien oserait porter sur l'Église du ix« siècle un jugement plus sévère que celui des Pères du synode de Fîmes ? Us ont signalé le mal dans leur second canon ; vont-iis y trouver un remède? Non. Dans le troisième, ils demandent au roi de confirmer et conserver les privilèges de l'Église ; puis plus loin ils se traînent sur de longues déclamations et de longues citations de l'Évangile, des apotres,des papes, des Pères et des conciles contre les ravisseurs des biens ecclésiastiques. Ils rassemblent et compilent les capitulaires des rois i>our les remettre en vigueur, et notamment celui de Charles le Chauve qui leur permet de flageller avec discrétion les colons d'autrui, en punition de leurs méfaits, et de les punir tempurellement et corporellement, malgré leurs seigneurs, afin qu'ils ne périssent pas éternellement. Ils conseillent au roi de faire cesser les rapines , les déprédations continuelles et de toutes sortes, les exactions des Normands qui affligent le misérable peuple, de ressusciter la justice, depuis longtemps morte, « pour que « Dieu, disent-ils, nous rende le courage contre les païens; car « jusqu'ici depuis bien des années on ne s'est pas occupé de ■ défendre le royaume, mais les rançons et les tributs ont « ruiné non-seulement les pauvres gens, mais les églises « jadis riches. »

Stériles conseils d'aveugles qui n'entrevoyaient aucune ré-

(1) Concll., t. XXIV, p. 481. Concillum apud sanctam Macram., canon. II, IU, V, VIII.

forme à faire parmi ce malheureux peuple réduit en servitude. Le synode de Triburg, près de Mayence, répète les mômes doléances au sujet des incursions et des persécutions des païens, sans avoir des vues plus profondes sur la justice et la morale. Il s'en tient aux décrets du pape Léon : « Touto « femme unie à un homme n'est pas épouse, de même que « tout fils n'est pas héritier du père. Les mariages entre « ingénus et entre gens de même condition sont légitimes. « Donc autre chose est une concubine, autre chose une épouse, c de même que autre chose est une esclave, autre chose une * femme libre (1). »

Qu'un père marie sa fille à un homme ayant une concubine, il ne la donne pas à un homme déjà marié, à moins que lesclave-concubine n'ait été faite ingénue, dotée légitimement et honorée après son affranchissement par des noces publiques. Celui qui aura contracté un mariage légitime avec une affranchie devra la garder et ne pas prendre une autre femme tant qu'elle vivra. La morale de l'Église, en 895, ne surpasse pas, sur le chapitre du mariage, la morale païenne des empereurs romains.

(!) Ceocfl.. t. XXIV, p. 655.- Concll. Trlbur. can. XXXIV et XXXVIII.

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