CHAPITRE XXXVIII
L'excès de la misère et le d&esjwlr réveillent le courage Individuel. — Le régime leodal. - Les invasions Normandes achèvent de détruire l'esclavage personnel. - La tëodallté fait des serfs des hommes en les appelant à combat tre. — L'Église essaie encore de maintenir l'esclavage. — Mgr Bouvier, évéqùe du Mans. — Opinion de Henri Martin. — Singulières contradictions dans les formules. — Saint Benoit d'Anlane. — Les serfs fugitifs d'Aniane. — Conclusion. — L'Église n'a pas aboli l'esclavage. — L'esclavage cl la conquête des Normands en Angleterre. — Dilmar, évéque de Merseburg. — Ses vues politiques. — Cruauté de l'Église envers les esclaves Slaves- Polonais
Mais la nouvelle invasion barbare des hommes du Nord a démembré et pulvérisé l'empire de Charlemagne. Les empereurs Francs, Charles le Chauve, Charles le Gros, n'ont gardé qu'un pouvoir nominal sans force et sans vertu. Les provinces, violemment unies au centre par un lien d'unité factice, se sont désagrégées. Le Capitulaire de Kiersy (877), en consacrant l'hérédité des bénéfices ou fiefs, a donné le baptême du droit et de la légalité à la féodalité naissante. À la (in du ixe siècle, une révolution s'accomplit. La société décimée, plus d'à moitié anéantie, ne peut plus vivre dans les mêmes conditions que durantles sièclesprécédents. Le despotisme impérial et l'esclavage ont dévoré les hommes libres, c'est-à-dire les seuls capables de défendre la patrie. Un siècle entier de lâcheté a ouvert la France à tous les ennemis du dehors. Mais la lâcheté même a un terme ; le désespoir et la suprême misère
peuvent rendre le courage au peuple le plus avili. Ne comptant plus sur le pouvoir, chacun songe enfin à s'armer pour mourir ou pour vaincre. La force individuelle cherche un point d'appui pour se cramponner à la vie et repousser l'ennemi. C'est ce qui arriva vers la fin du ixe siècle. Avant l'année 864, quelques seigneurs avaient élevé des forteresses particulières. Charles le Chauve, jaloux d'un pouvoir qu'il était incapable de maintenir, avait ordonné, par l'édit de Pistes, de les raser. Mais vingt ans après elles étaient relevées en plus grand nombre. Les plus vaillants seigneurs se firent rois. Langres, Valence, la Bourgogne-Trans-Jurane, la Provence, la Neustrie , la Bretagne , l'Aquitaine , la Vasconie, eurent chacune leur souverain. La Flandre, le Vermandois, l'Anjou, la Bourgogne, l'Auvergne, Toulouse, devinrentdes principautés à peu près indépendantes. Le régime féodal, avec ses bigarrures et ses formes multiples et capricieuses, commença son règne, qui fut un progrès parce qu'il était une nécessité, parce qu'il mettait fin à une centralisation impuissante, parce qu'il rendait la vie et le courage aux membres paralysés de l'immense empire franc réduit presque à l'état de cadavre par l'esclavage et la théocratie.
Les invasions normandes du ix' siècle effacèrent complètement en France l'esclavage personnel ; le commerce des esclaves meubles disparut à jamais de notre sol, et la condition même des esclaves immeubles ou des serfs s'améliora d'une façon notable. Les derniers esclaves meubles profitèrent de l'anarchie pour s'enfuir ou se mêler aux bandes danoises ; ou bien iJs devinrent la proie des barbares. En 866, suivant les Annales de Saint-Berlin , Charles le Chauve avait fait un traité honteux avec les Normands de la Loire, et s'était engagé à leur payer quatre mille livres pesant d'argent. Dans ce traité les parties contractantes réglèrent le sort des esclaves pris par les Normands. « En outre, dit l'annaliste, les es- « claves devenus la proie des Normands, et qui après le traité « s'étaient enfuis de chez eux, ou furent rendus ou furent « rachetés selon leur plaid (ou coutume). » « Et si quelque « Normand a été tué, on en paie le prix fixé. *» En passant
ainsi d'un maître à un autre , l'esclave trouvait bien plus facilement l'occasion d'échapper à la servitude; d'ailleurs, la dépopulation et la ruine des provinces de l'empire franc, l'appauvrissement des seigneurs et des riches propriétaires, l'absence de toute industrie et de tout commerce, rendaient inutile et môme onéreuse la possession d'esclaves personnels. L'esclavage réel, le servage de la glèbe, conservait seul son utilité et sa raison d'être pour le possesseur de fiefs et d'alleux. Encore fallut-il faire des concessions aux serfs, et allonger la chaîne qui les retenait au sol, afin de les empêcher de profiter du désordre et de l'anarchie pour déserter les domaines qu'ils cultivaient. Depuis le haut jusqu'au bas de l'échelle féodale, il s'établit une sorte de subordination mutuellement consentie qui relevait un peu la population de son abaissement. Sans doute, plus on descendait vers les derniers échelons de la société ainsi transformée, moins il y avait de réciprocité de droits et de devoirs dans le contrat féodal; mais le serf même, quelle que fût sa dépendance vis-à-vis de son seigneur et maitre, trouva une protection plus efficace et une plus grande sécurité.
La vieille noblesse, lâche et méprisée, impuissante contre les barbares, disparut presque entièrement ; et ce qu'il en resta se retrempa par l'adjonction d'une nouvelle noblesse sortie des entrailles du peuple, et composée d'aventuriers vaillants dont quelques-uns enfantèrent des dynasties. Ces hommes nouveaux s'entourèrent d'hommes libres ou échappés à la servitude, qui devinrent leurs compagnons d'armes et leurs vassaux; autour de leurs châteaux les paysans vinrent chercher un asile , et les redevances qu'ils leur payèrent, les services personnels auxquels ils se soumirent, furent en quelque sorte le prix de la protection qui leur fut assurée. Les serfs s'appelèrent dès lors les hommes du seigneur, hommes de corps et Je chef, il est vrai, hommes de poëste et vWains, mais appelés au besoin à combattre à pied à côté du maître et de ses vassaux. Dès lors, avec ce commencement d'émancipation et de liberté, le courage renaît, la vie sociale interrompue reprend son cours, la population s'accroît et se remet
avec ardeur a la culture de la terre ; les châteaux, les villas fortifiées, les couvents mômes deviennent le noyau et le centre de villes nouvelles, et les Normands trouvent enfin tant de résistance qu'ils sont obligés ou de se fixer sur une portion du territoire franc ou de cesser leurs incursions. Tels sont les bienfaits et les progrès dus à la féodalité naissante ; tel est le résultat de la décentralisation, de l'anarchie et de l'excès même des misères causé par l'invasion normande. A l'esclavage désormais aboli a succédé le servage de la glèbe, à la domesticité impériale, la vassalité.
Est-ce que l'Église a pris part à ce mouvement de régénélation sociale? Oui, sans doute; mais ce n'est pas elle qui en a eu l'initiative. Elle maintient jusqu'à .la dernière extrémité le principe de l'esclavage. Aussi longtemps qu'elle le peut, elle garde ses esclaves et anathématise ceux qui oseraient les lui ravir. Mais les Normands païens se rient de ses analhèmes, et leur formidable épée coupe dans sa racine l'arbre empoisonné de l'esclavage. Au milieu de la société devenue féodale, il faut bien que l'Église se transforme et devienne aussi féodale ; il faut bien qu'elle se rabatte sur le servage de la glèbe et s'en contente. Nous la verrons, la dernière, aux prises avec Voltaire, ce terrible lutteur, résister au progrès des siècles et maintenir le servage. Bien plus, lorsque le servage aura été aboli, comme l'esclavage, en plein xixp siècle, sa théologie , enseignée dans ses écoles, proclamera encore que « l'état de servitude, considéré en soi, est licite, parce « qu'il ne répugne pas que l'homme soit privé perpétuelle- « ment de sa liberté. » Elle condamnera les philosophes et les révolutionnaires qui, sous prétexte d'humanité, et au mépris des droits légitimes des planteurs, ont poussé les nègres à la révolte (1).
Comment se fait -il qu'à l'époque même où un évèque français, réputé profond théologien, enseigne une telle doctrine aux jeunes lévites, il se rencontre encore des historiens,
(I) Institutions philosophiques de M. Bouvier, évéque du Mans, 7« édition. Varts. Méqulgnon-Junlor, 1SU. p. 566-568.
sincèrement passionnés pour la liberté, qui attribuent au clergé l'honneur d'avoir aboli l'esclavage? Cette erreur, profondément enracinée dans les meilleurs esprils , ne peut s'expliquer que par deux causes. D'abor.l, l'influence de l'Église nous enserre et pétrit à notre insu nos jugements et nos opinions; l'histoire même, malgré tous ses efforts, ne s'en est pas encore complètement dégagée. L'Église nous a de si bonne heure et si longtemps répété que tout ce qui est bon, juste et saint, vient d'elle, que nous avons de la peine à croire que l'humanité ait pu conquérir quelques progrès sans elle et malgré elle. Peu s'en faut que déjà on lui fasse honneur des conquêtes de la démocratie et de la révolution qu'elle abhorre. Elle ne manque point de panégyristes qui relient tant bien que mal à ses doctrines les doctrines nouvelles généralement acceptées par l'esprit humain. Et puis un historien, si savant, si encyclopédique et si universel qu'on le suppose, n'en a pas moins qu'une intelligence , toujours courte par quelque endroit. Si vaste que soit sa science, il y a des choses qu'il ne sait que de seconde main. C'est ainsi que nous laissons tous se glisser dans nos écrits quelques erreurs empruntées à autrui ; car, quel écrivain peut se flatter d'être complet et parfait? Voilà pourquoi il est bon parfois d'appliquer le principe de la division du travail à l'histoire ; voilà pourquoi la monographie historique, avec ses proportions plus humbles, a quelquefois sa raison d'être.
L'éloge que je pourrais faire de la belle et consciencieuse histoire de France de Henri Martin n'ajouterait rien à sa réputation si bien méritée. Un homme de bien qui a consacré toute sa vie à élever un tel monument e«t digne du respect et de l'admiration de tous les bons esprits ; mais qu'il me soit permis de ne pas adopter toutes ses appréciations, et de ne pas jurer par les paroles du maître. Dans une note dont je lui demanderais très-humblement la suppression , je lis ceci :
« C'est au Christianisme, secondé par les tendances des « mœurs germaniques qu'on doit rapporter Je principal hon- •< neur de ce grand /ait social (l'extinction de l'esclavage
• domestique de la classe des rnancipia). Le clergé avait
■ poussé avec zèle à l'affranchissement des rnancipia en
• prêchant lui-môme d'exemple. Les formules légales, les « légendes, les monuments de tout genre porlent témoignage « à cet égard. Saint Benoît d'Aniane par exemple , quand on
• donnait une terre à son abbaye, émancipait tous les serfs.
• Dans la société romaine, fondée sur l'esclavage, le clergé
■ eût échoué. Il réussit dans la société renouvelée par les « barbares, chez qui l'esclavage était une superfétation, les « services domestiques n'étant pas réputés scrviles (1). »
Dès le commencement de cette étude, j'ai pris soin d'établir la distinction nécessaire entre l'idée chrétienne , entre le dogme du progrès humain, et les enseignements, les doctrines et la pratique de l'Eglise. Je ne conteste donc pas l'influence de la révolution chrétienne, secondée par les tendances des mœurs germaniques sur l'émancipation des esclaves et la transformation de l'esclavage en servage de la glèbe. Oui, le Christianisme, épanouissement de la raison et de la philosophie humaine , a répandu sur le monde quelques semences de liberté dont le ixe siècle et le xix" même ont recueilli les fruits. Mais que le clergé , que l'Égl se, surtout depuis Constantin, ait poussé avec zèle à l'affranchissement des rnancipia, en prêchant d'exemple, c'est ce que je nie ; et j'ose me persuader que j'ai démontré, au contraire, que l'Église et le clergé, dans leurs actes et leurs canons, se sont efforcés de maintenir à leur profit la servitude. Les formules légales d'affranchissement, il est vrai, contiennent parfois des considérants en faveur de la liberté, et surtout du grand principe de l'égalité des hommes devant Dieu ; mais les rescrits des empereurs païens, et les livres des jurisconsultes, particulièrement d'Ulpien , sont pleins de phrases non moins éloquentes en faveur de la liberté et de l'égalité naturelle. D'ailleurs, les agissements des moines sont loin d'être d'accord avec les principes énoncés dans leurs chartes. Ainsi , presque à chaque page de leur Liber de servis, les moines
(1} Uenrl Martin. Uist. de Franc*, t. III, p. 11
de Marmoutier proclament que Dieu ne fait acception de personne, apud qucm personnx nullius acceptio, et cela dans les chartes mêmes rédigées pot r consacrer et perpétuer le souvenir de l'asservissement volontaire des hommes qui se sont voués à leur servitude pour obtenir la liberté céleste (1). A côté de quelques chartes et formules de manumission, combien d'autres leur assurent la possession de leurs nombreux esclaves, puis ensuite de leurs serfs ! La formule , dans sa rédaction banale, contient quelquefois un principe d'égalité que dément aussitôt l'acte même accompli par les parties contractantes. En voici un curieux exemple, dans une charte de Marmoutier.
« Reconnaissant la parole très-bienveillante du Seigneur : « renvoyez libres ceux qui ont été brisés (sous le joug de la
• servitude) et ôtez-leur tout fardeau : Dimitte eos qui con- « fracti sxint liberos et ovine omis disrumpe, et parce que « notre propre nature nous fit égaux ; — les prémisses sont satisfaisantes et l'on s'attend à une manumission; pas du tout, c'est une donation de serf. - C'est pourquoi, au nom de « Dieu, moi Landry, reconnaissant le poids de mes péchés,
• pour le salut de mon âme et des âmes de mes parents, je « donne et livre à Dieu, à saint Martin et aux moines de
• Marmoutier présents et à venir, à perpétuité , pour les « servir paisiblement et librement, sans pouvoir être reven- « diqué par mes parents ou par mes enfants , un homme « nommé Gauzlin qui m'appartient et que je tiens du fief « de mon seigneur Landry. Que si quelqu'un d'eux ou quel- « que autre personne ose attaquer ce don de ma largesse, « encourant la colère de Dieu, qu'il soit exclu des assemblées « de tous les saints, et, brûlé éternellement dans les téné-
• breux incendies, qu'il aille avec le diable (2) •
Après cela, comment se fier aux belles formules et aux chartes qui parlent de liberté et d'égalité? Les légendes, je n'hésite
(1) Liber de servis Majorls Monasteril.— Manuscrit de la bibllolb. communale de Tours, édité par André Salmon. 1845. (î) Bibllolb. de Tours. - Fonds Stlmon. - Liasse «4.
pas à le reconnaître, nous offrent quelques nobles et glorieux caractères de saints d'une bienveillance et d'une charité admirables pour les esclaves, pleins de zèle pour leur émancipation et surtout pour la rédemption des captifs. Mais ce sont des chrétiens exceptionnels qui ont conservé pur le véritable sentiment chrétien. Tel fut saint Benoît d'Aniane.
« L'auteur de la vie de ce saint abbé, dit dom Vaissette, « remarque qu'il ne voulut jamais recevoir les esclaves ou * serfs qu'on voulut donner à son abbaye, et qui faisaient alors « une partie considérable des biens; il voulait, au contraire, ■ qu'on leur accordât la liberté (t). »
Ardon (ou Smaragde), son disciple, atteste, en effet, qu'il repoussait toute charte qui dotait son monastère d'esclaves et d'aneilles. Mais c'était un ermite réformateur, dont l'humilité ne reculait devant aucun labeur réputé vil et servile, qui, quoique abbé, faisait à son tour la cuisine à ses frères, qui ne voulait point de vases d'argent pour y recevoir le corps de Christ, et se servait d'abord de vases de bois, puis de verre, et enfin d'élain (2j. Les éloges mêmes de Smaragde disent assez haut que le clergé régulier et séculier ne marchait point dans la même voie que Benoit, et qu'il possédait beaucoup d'or et d'argent dans ses églises et ses couvents, beaucoup d'esclaves dans ses immenses propriétés. Les disciples du réformateur n'attendent jkis même sa mort pour ouvrir à l'esclavage les portes de son couvent d'Aniane ; ils ne repoussent point les dons de terres et d'esclaves, ils les acceptent, ils les sollicitent. Il suffit, jwur s'en convaincre, de parcourir les chartes recueillies par dom Vaissette (3). Ces moines si pauvres au commencement du règne de Louis le Débonnaire ont besoin d'un avoué, en 833, pour défendre leurs vastes propriétés, et ramener sous le joug leurs esclaves fugitifs. L'abbé Ermenald supplie l'empereur de leur donner pour avoué, à la place de celui qui vient de mourir, un de ses vassaux nommé Maurice, et l'empereur
(t) Histoire du Languedoc, t. I, p. 433.
{%) Rolland. AcU Sanclorum Februar, t. Il, p. 613.
(S) Uistoiredu Languedoc, t. I. — Preuves, p. 35 eliulv.
lui octroie sa demande. « Ledit abbé Ermenald, ajoute la ■ charte impériale, nous a dit aussi que les esclaves du monas- « tère de Saint-Martin que nous avons donnés audit monas-
• tère d'Aniane se sont enfuis dans divers lieux; nous vou- « Ions que ledit avoué les recherche, et que, partout où il les
• trouvera, s'ils opposent la prescription trentenaire selon la « loi romaine, ledit avoué s'entoure de renseignements pris
• parmi leurs proches, ou ait recours pour les juger à des
• témoins idoines, et qu'il les juge selon la sanction de la loi « romaine, en sorte qu'ils ne puissent arriver au terme de la « prescription trentenaire (1). »
De ce texte, fort obscur il est vrai dans sa dernière partie, il résulte au moins clairement qu'Aniane a des esclaves fugitifs que son avoué est chargé de ramener par des moyens légaux sous le joug des moines. Au milieu du neuvième siècle, oe couvent, si pauvre à son origine, possède de nombreux domaines cultivés par des esclaves et des serfs dans les diocèses d'Agde, de Montpellier, de Rodez, de Béziers, de Nîmes, notamment, dans le premier, le fisc ou propriété de SUa, entre la mer et un étang, avec les mancipia et les pêcheries, et des salines dans le diocèse de Narbonne (2). Ainsi Benoît d'Aniane, ce saint homme qui poussait jusqu'à l'excès, jusqu'à la malpropreté, l'humilité et l'amour de la pauvreté, qui refusait de prendre des bains même dans les derniers temps de sa vie, et lorsqu'il était brisé par les fatigues et les maux de la vieillesse, qui ne changeait de vêtements que tous les quarante jours tout au plus (3j, ne trouva guère d'imitateurs de son désintéressement et de son zèle pour la liberté des esclaves, même dans son propre monastère.
Donc, en résumé, l'abolition de l'esclavage en France, vers la fin du neuvième siècle, est due non pas à l'influence de l'Église, mais à des causes prises en dehors d'elle et même
(1) Mit. du Languedoc, l. I".— Preuves, p. C7. (8) llist. du Languedoc, I. I".— Preuves, p. 100.
(3) BoHiDd., Acll SMCtortun Felir., t. M, p. 610. Ex vlia S. Bcnedicll ab Ardent- scu Sinaragdo scripta.
pour la plupart hostiles à sa politique et à son droit canonique. Klle est due à la nécessité et aux avantages économiques qui créèrent le colonat, et tirent immeubles par destination les esclaves attachés aux vastes domaines des Romains, puis des Barbares; elle est due aux mœurs et aux coutumes germaniques qui, s'accommodant mieux du colonat et du servage delà glèbe que de l'esclavage personnel, diminuèrent le commerce des esclaves meubles; elle est due aux efforts constants et sans cesse renouvelés de la classe asservie pour conquérir sa liberté, aux transformations successives apportées dans la société par le progrès latent ou apparent des siècles, enfin à cette terrible invasion normande, qui détruisit les restes de l'ancienne société franco-romaine, et assura le triomphe de la féodalité. L'bgiise. au contraire, fait de vains efforts pour conserver la vieille société et la loi romaine , qua vivit ecclesia ; or cette loi romaine, si belle quand elle pose les bases et les grands principes de la justice, consacre aussi les iniquités de l'esclavage; il était donc juste et bon que la loi romaine subit une éclipse de quelques siècles et ne reparût qu'après que la société, transformée et débarrassée de l'esclavage , y pourrait puiser les principes éternels du droit, sans aucun mélange d'injustice et d'iniquité. Singulière variation dans sa politique, et qui montre bien sa résistance au progrès et son esprit conservateur à outrance, tandis que l'Église jusqu'au neuvième siècle veut vivre conformément à la loi romaine et en maintenir toutes les conséquences, l'esclavage compris, au douzième siècle, quand la législation romaine reparaît purifiée, le concile de Tours (H8U; interdit aux clercs la lecture des Pandectes de Juslinicn, de peur qu'ils n'abandonnent la lecture et l'étude du droit ecclésiastique. Tant il est vrai qu'il ne faut lui demander, à aucune époque, d'initier le genre humain à aucune nouveauté ni même de l'accepter de bonne grâce.
Les Normands, qui chez nous mettent ladernière main àl'œuvre de l'émancipation des esclaves, semblent tellement prédestinés a rendre ce service au genre humain, que, deux siècles après environ, ce sont eux encore qui achèvent la destruction de l'esclavage en Angleterre. Là, la race anglo-saxonne, qui a
— 4oo —
résisté plus longtemps à l'invasion et à la conquête, continue à être gouvernée par les lois ecclésiastiques édictées dans ses synodes, par des moines devenus évêques, qui, comme Dunstan, sont plus puissants que les rois. Cet ambitieux personnage, dont l'Église n'a pas craint de faire un saint, quoiqu'il eût été accusé et condamné pour malversation dans l'administration des finances, quoique, pour se venger, il eût fait mutiler et assassiner une reine, non-seulement ne fit point voter de nouvelles lois ecclésiastiques pour abolir l'esclavage au xe siècle, mais laissa la peau de l'esclave exposée aux coups du maître. L'article XLIX des lois des Prêtres Northumbrcs interdit les ventes le dimanche (le jour du soleil Sunday), et les jours de fêtes ; si le contrevenant est un homme libre, il en est quitte pour une amende ; si c'est un homme de condition servile, il perd son cuir, c'est-à-dire qu'il subit la flagellation. Servus corium perdat, id est vapuLt (1). L'exportation des esclaves est prohibée, et les canons du roi Edgar, en 967, font défense au maître de vendre un chrétien hors du pays, sous peine d'en distribuer le prix à la grâce de Dieu, c'est-à-dire à l'Église, et de racheter un autre captif, et de subir en outre trois ans de pénitence par ordre de son confesseur, et sept ans si l'on n'a pas le moyen de racheter un captif (2). Mais il y a des marchés à esclaves dans l'intérieur qui existent encon; au temps de Guillaume le Conquérant (3).
« Si l'on veut se faire une idée de la multitude des esclaves « qui couvraient le sol de toutes les propriétés, il faut lire dans » Bède un passage où il est dit que sur une seule terre concé- « dée par un roi il y avait jusqu'à deux cent cinquante esclalt ) Concll.. I. XXV, p. 203. Loges Frcsbvïerorum Norlhunibrensiuni. (S) Coocil t. XXV, p. 1S5. Canones Edgard. reg.
(3) Nous voyons, il est vrai, dans les lois de Guillaume le Conquérait! \uy. Wllkln's Leges Willelmf Conquestorls.p. 229). des Individus qui sont transporté* dans les villes pour cire vendu* sur la place du marché; mais nous devons dirr que l'article où il est fait mention de la v«nle d'un homme est emprunté à la législallon savonne, cl que Cuhlnumo n* lait que confirmer des règlements antérieurs à ta eonqifcie. >> - Note de Yanoswt. de r amitiou -t* toeforaw'. pag. 113.
ves, hommes et femmes compris. Il faut voir aussi le grand
• livre de la conquête fait par les Normands; le Doomsday-
• book atteste qu'avant l'arrivée des soldats de Guillaume le « Conquérant, sur les plus petits coins de terre se trouvaient
• toujours un ou plusieurs esclaves (1). »
La conquête de Guillaume établit en Angleterre le régime féodal, et mit un terme à l'esclavage. Les maîtres anglosaxons , asservis à leur tour, furent confondus avec leurs colons, serfs ou esclaves, dans le servage de la glèbe, sous la domination des Normands vainqueurs. « Il fut décrété que ce « qu'ils pourraient obtenir de leurs seigneurs par une conven-
• tion légitime, en récompense de leurs services, leur serait « concédé inviolablement ; mais, du reste, qu'ils ne revendi-
• queraient rien, à titre de succession, à partir de l'époque de « la soumission de leur nation. •
Guillaume régla les rapporls des seigneurs avec leurs serfs, et des serfs avec les fiefs dont ils dépendaient. «• Personne ne
• doit molester ceux qui cultivent la terre, et exiger au delà « du cens qui lui est du. Et il n'est pas permis au seigneur du
• fief de distraire les cultivateurs de sa terre, tant qu'ils peu- « vent lui faire le service obligé. Les natifs qui s'éloignent de « sa terre ne doivent pas chercher à se procurer une charte de
• fausse origine, afin de ne pas faire le service obligé en ce
• qui regarde la terre. Que personne ne retienne le natif qui « a quitté la terre d'où il est originaire pour venir dans une « autre ; que personne ne retienne ni lui ni ses cuteux [catalla,
• ses meubles\ mais qu'il soit forcé de retourner faire le ser- » vice qu'il doit ; si les seigneurs ne forcent pas le colon de
• retourner à sa terre, que la justice le fasse. »
Ainsi les vieilles lois ecclésiastiques des Saxons font place à la législation féodale de Guillaume, et l'invasion normande substilue en Angleterre, au xie siècle, d'une façon plus régulière et plus uniforme qu'en France à la lin du ixe siècle, le régime féodal ét le servage de la glèbe à l'esclavage de la société germano-romaine.
(I) Ynnoskl, de r Abolition de resclavage, p. HT. Beda. lllil Eccl. Lib. IV. 13
« Les doctrines chrétiennes, dit Yanoski, n'ayant jamais « varié suivant les temps ou suivant les lieux, nous sommes « porté à croire que le Christianisme, en ce qui concerne l'es- • clavage, suivit, en Allemagne, la même règle de conduite « qu'en France (1). »
Si les doctrines chrétiennes n'ont jamais varié, comment se fait-il que les lois ecclésiastiques d'Angleterre conservent deux siècles encore l'esclavage aboli en France? Gomment se fait-il que dans le pays de Galles où, selon les lois ecclésiastiques d'Hoél Dha ou Hywel Dda (vers 940) le roi et l'ecclésiastique ne sont pas soumis à la loi (2;, l'esclavage ne disparaisse qu'avec la conquête des rois anglo-normands, vers la fin du xiv* siècle? Comment se fait-il qu'on ne trouve aucune trace d'esclavage ni même de servage dans les montagnes de l'Kcosse, où la race gaélique des vieux Scots conserve, à travers les âges, la vie patriarcale et l'antique organisation par tribus ou par clans (3; ?
Comment se fait-il qu'un évéque-chroniqueur du xi* siècle donne la main à un évêque théologien du xix» et proclame la légitimité de l'esclavage avec ses conséquences, au nom de ces mûmes doctrines chrétiennes qui n'ont jamais varié?
« Car le peuple, dit Ditmar, évêque de Merseburg, doit être « mené comme un bœuf au pâturage, et châtié comme un « âne paresseux; et il ne peut être traité qu'avec de graves « châtiments pour assurer le salut du prince. • Le digne évêque parlait ainsi du peuple slave-polonais, et jamais conseiller d'un autocrate, partisan décidé du knout, n'eût pu imaginer un conseil plus salutaire! 11 nous apprend aussi de quelle humaine façon on punissait chez les esclaves slaves les infractions aux lois de l'Eglise : « Quiconque, après la Septua- « gésime, est pris à manger de la viande, est puni par l'ex- « traction de ses dents. Quicumquc, post Septuagesimamt
(1) De V Abolition de l'esclavage, p. 115.
(2) Concll.. I. XXV, p. (2, arl. XXII.
(3) AUÇ. Thierry. I. IV. p 527. Conclusion.
« carnem manéucasse invenUur, absciskis DENTIBU8 rowi-