CHAPITRE XXXIX
Dhicme siècle. — L'Individualisme féodal ressusclle le courage. — Il csl porl«< au trône dans la personne de Hugues Capcl. — Roll cl ses Normands — Colonl«allon et législation normandes. — Roll rnourul-ll chilien ou païen?
— L'Église devient féodale — Vices et scandales du clergé féodal. — Synode, de Troslel. — Les clercs rlbauds. — Le roi Edgar et Salnl-Durslan. — Guide des confesseurs. — Pênllence par procureur. — Les évéchés donnés à des enfants. — Brigues pour obtenir l'épiscopat. — Bruno, archevêque de Cologne.
— Marozla et Théodora — Plaidoirie du cardinal Baronius. — L'an mil et la fin du monde.
Le xp siècle, dans lequel nous entrons, si obscur et si embrouillé qu'il soit, à raison du morcellement de la souveraineté et de l'enchevêtrement des principautés, des châteaux et des fiefs, dont il est en quelque sorte hérissé, vaut mieux pourtant que le ix" siècle, où nous n'avons guère aperçu d'autres lueurs que les lueurs sinistres des incendies des couvents et des villes, que les éclairs de l'épée des Normands. Avec la liberté sauvage de l'individualisme féodal, le courage renaît en France; le châtelain lutte vaillamment pour défendre son château, et ses serfs, ses hommes, combattent à ses cotés pour défendre leur glèbe. Dans la bataille, quand la vie est en jeu, il n'y a plus de maîtres ni d'esclaves, plus de supérieurs ni d'inférieurs, il y a des hommes. Vienne la trêve
ou Ja paix, les distances se creuseront de nouveau entre les castes, jusqu'à ce que les révolutions les comblent. Mais les rapprochements accomplis ne permettent plus de séparer les classes par d'aussi larges intervalles que par le passé. Au x" siècle, les chartes et les formules maintiennent encore l'esclavage, mais en apparence seulement. Mancipia, colons, serfs, colliberts, tous se confondent dans un vaste ensemble, le servage de la glèbe. Les domestiques et serviteurs (servantes) des seigneurs laïques et ecclésiastiques sont pris dans cette classe, et quelques-uns parviennent à monter jusqu'à la noblesse. Combien de nobles maisons n'ont pas d'autre origine! Les Voyer-d'Argenson, qui sont pourtant d'une vieille et noble race, descendent de gens qualifiés valets dans les chartes d'il y a cinq ou six siècles; et leur nom patronymique indique la fonction domestique que leurs ancêtres ont jadis occupée. Ces valets et ces voyers avaient eux-mêmes évidemment pour ancêtres des serfs. v
Entre les seigneurs suzerains dû les grands vassaux et les serfs, comblant l'intervalle qui les sépare, se placent les petits vassaux, les soldats-serviteurs, les compagnons d'armes recrutés au besoin dans le servage, parmi les hommes de la principauté ou de la chàtellenie. Ce sont surtout ces hommes élevés à l'honneur de la milice qui peuvent gagner des fiefs à la loterie des batailles et faire eux-mêmes souche de gentilshommes. Il y a là toute une révolution, déjà ébauchée vers la fin du ixe siècle et en pleine voie de réalisation au \ L'esclavage anéanti, un peu de liberté et de propriété, — deux choses inséparables et qui se complètent en complétant l'homme,— a pénétré dans le servage et lui a donné des appétits et des aspirations plus larges. Le xc siècle achève l'œuvre commencée de la confédération féodale ; il Ja couronne dans la personne de Hugues Capet, le roi élu des grands vassaux insoumis, plus puissants que le suzerain qu'ils daignent reconnaître. Pendant que la féodalité constituée règne et gouverne le pays des Francs, en bas, au-dessous d'elle, le servage s'agite, et se prépare par des révoltes contre les seigneurs, par des essais prématurés mais utiles, à la grande révolution communale qui
éclatera au xie siècle, et s'épanouira dans toute sa force au xue.
Une nouvelle race, meilleure que les Francs de Charles le Chauve et de Charles le Sot, les Normands de Roll, après avoir effacé les derniers vestiges de l'esclavage, mirent la dernière main à l'œuvre de la féodalité. Nulle part elle ne fut plus régulièrement constituée que chez eux. Il était temps qu'ils cessassent de dévaster et de piller pour se meltre à coloniser. Quand les pourparlers commencèrent entre Roll et Charles le Simple, au sujet de la cession d'une province au chef normand, on pouvait parcourir des lieues entières dans la Neustrie, et dans les plus beaux pays de la Gaule, « sans « voir la fumée d'un toit, sans entendre aljoyer un chien. » Lorsque pour prix de sa conversion, on offrit d'abord à Roll la province rouennaise, il répondit : • Cette terre est partout en- « vahie par les bois ; le soc de la charrue ne la sillonne plus, « et nous n'y trouvons pas de quoi subsister (1). » On lui offrit la Flandre ; il refusa, parce que « cette terre était pleine « de marécages. » Enfin, il accepta la Neustrie, à la condition qu'on lui céderait aussi la Bretagne « pour supplément de vivres. » La Bretagne, épuisée comme les autres provinces, en était arrivée à un tel état de dépopulation, que Allan Barbe- Torte, vainqueur des Normands, pour aller remercier Dieu de sa victoire dans la cathédrale de Nantes, avait été obligé de s'ouvrir un passage avec son épée à travers les ronces et les broussailles (1).
Roll, pour qui la Bretagne n'était qu'une province à piller, établit l'ordre féodal dans sa Normandie. Il distribua la terre avec ses circonstances et dépendances, y compris les habitants, colons ou serfs, entre ses tarte (earls, comtes). Ce ravageur de provinces promulgua des lois sévères pour protéger la propriété, et épouvanta tellement les voleurs que, dans le bois de Roumare (la mare de Roll), il put laisser pendant trois ans des bracelets d'or suspendus à un chêne, sans que personne osât les dérober. Il fit aussi des lois pour le peuple, qui en ap-
(t) Henri Martin, t. Il, p. 497. 500, 515 et passlm.
pelait à lui de l'injustice de ses nouveaux seigneurs par la clameur de Haro! (ah! Roll!) 11 comprenait mieux qu'aucun de ses contemporains, ce barbare adorateur d'Odin, qu'il fallait encourager les défrichements, l'agriculture, la colonisation. H appelait les étrangers dans sa nouvelle colonie, t Roll, dit <• la chronique de Fontenclle, se concilia l'affection des gens « de toute race et de tous métiers, et fit un seul peuple de tant « de gens de nations diverses. »
. Influence de la nouvelle religion de Roll, s'écrie-t-on, influence de l'Église catholique sur ce païen converti! Il est permis d'en douter; car, chose triste à dire, les pirates du Nord, avec leurs croyances à la \ValhaUa et à Odin, valaient mieux que les Franks, chrétiens dégénérés. Us avaient les uns pour les autres une fidélité inviolable, un dévouement absolu; ils pratiquaient entre eux l'égalité, la fraternité, la justice. Si Roll avait dû au clergé ses qualités et sa sage manière de gouverner, comment les seigneurs de race chrétienne auraient-ils été si inférieurs à ce duc barbare, eux que l'Église avait pu former et façonner dès l'enfance? D'ailleurs, comme le remarque très-judicieusement Henri Martin, entre le Christianisme et l'Odinisme, il y avait de nombreux points de ressemblance. L'immortalité de l'âme, le mépris de la mort, l'espoir d'une vie paradisiaque, le dédain des voluptés d'ici-bas, la destruction et la rénovation du monde, la mort du dieu Balder qui devait ressusciter, c'étaient des croyances qui rapprochaient les fidèles d'Odin des fidèles de l'Église chrétienne. Or les croyances païennes se brouillaient tellement avec les idées chrétiennes dans le cerveau de Roll, qu'il n'est guère possible de démêler si le premier duc de Normandie vécut et mourut en chrétien ou en païen. « Adhémar de Ghabannais prétend » qu'à l'instant de mourir, Roll, assiégé de grands doutes sur « les choses de l'autre inonde, et .voulant se ménager une « double chance, fit décapiter cent prisonniers chrétiens en « l'honneur des dieux de la Walhalla, et distribuer cent livres « d'or aux églises en l'honneur du Dieu des chrétiens... »
Païens ou chrétiens, Roll et ses Normands imprimèrent à la civilisation un mouvement rapide qui fut la résultante de la
combinaison des qualités propres à leur race avec les éléments civi'isateurs de la société franque. L'hglise n'avait pas l'initialive du mouvement et du progrès; elle le suivait, parce qu'elle était entraînée dans la marche de la société humaine dont elle taisait partie.
Ainsi l'Église entra dans la féodalité, parce qu'autour d'elle la société était devenue féodale. Pour cette période de l'histoire de l'Église, les documents sont innombrables, la lumière éclate de toutes parts et éclaire les vices, les débauches et l'ignorance épaisse du clergé. Chroniqueurs, historiens ecclésiastiques, historiens laïques, tous s'accordent à crier : Malheur sur Jérusalem !
« Plus de constitution générale, dit Théophile Lavallée, « plus de conciles, plus d'instruction religieuse, plus d'ascen-
- dant sur les esprits ; le clergé oublie ce qui avait fait sa
- force, et ne songe qu'à accroître ses domaines; il ne cherche
• plus de l'autorité par la foi et les lumières, mais par les
• armes et les richesses ; il devient aristocratique, ne se re- ■ crute plus que dans la noblesse, distribue et reçoit des fiefs,
- et change la France en une théocratie militaire. Les prêtres
• ont l'épée à la main ; ils pillent sur les routes, tiennent au-
• berge dans les églises, s'entourent de femmes perdues ; les
• cathédrales et les monastères sont fortifiés et soutiennent
• des sièges; la force a remplacé partout l'élection; là où les
• fidèles et les moines ont conservé quelque ombre de liberté,
• la corruption achète ouvertement les dignités ; il n'y a plus
• à la tète des évèchés et des abbayes que des barons avides
• et belliqueux ; plusieurs sont mariés et transmettent leurs <• dignités et leurs domaines ecclésiastiques à leurs enfants, «■ même en bas âge, ou bien les donnent en dot à leurs filles
- ou en douaire à leurs femmes ; l'hérédité va s'emparer de la
• société ecclésiastique comme de la société civile (1). *
« Ce ne sont pas des autorités suspectes qui ont révélé les
• scandales de ces temps, dit un autre historien ; ils ont été « signalés par des écrivains très-religieux. L'ignorance était
(1) Tlifoptillc LavalMr. Ilhloire (ta Français, t. I", p. iil
• portée au comble chez la plupart des grands dignitaires ec-
■ clésiastiques : plusieurs arrivaient à la vieillesse sans avoir « acquis la notion la plus légère des vérités de la foi ; ils ne
• savaient pas, à la lettre, les paroles du Symbole et de «• i'Oraison dominicale. Les vices de quelques-uns ne connais-
saient aucun frein ; ils s'abandonnaient sans retenue à tous
• les genres d'écarts : même absence de lumières dans les " classes inférieures. II y eut des prêtres qui se marièrent «• publiquement. Les dignités ecclésiastiques étaient vénales, •■ on les adjugeait à l'enchère. Rien n'égalait la dépravation
■ des moines d'un grand nombre de couvents, surtout en
• Italie; ceux de France se respectaient davantage (t). »
Les couvents du Lyonnais, ajoute le môme historien, étaient gouvernés par des abbés laïques qui y vivaient avec leurs femmes, leurs valets et leurs chiens. Et la province de Lyon était, selon lui, une de celles où le clergé était le moins corrompu.
Un synode tenu en 909 près de Soissons {concUium Trosleianum), témoigne de la turpitude des moines et des clercs. « Que devons-nous dire ou faire, s'écrient les Pères de l'Église « de France, au sujet non de l'état mais de la chute des mo- « nastères... Ce n'est pas sans rougir de honte, et sans une « profonde douleur, que nous avouons que la peste ecclésias- <« tique souille les dignités, au point que les prêtres, qui au- « raient dû couper chez les autres la gangrène de cette ma- « ladie, pourrissent eux-mêmes sur le fumier de la débauche. « Le scandale rejaillit sur tout le clergé, en sorte que les « séculiers disent : Tels sont les prêtres de l'Église (2). •
Vers la même époque, Gaultier, archevêque de Sens, réunit aussi un synode, dont les constitutions signalent les graves scandales causés par les nonnes, et fulminent des condamnations contre les clercs ribauds (derici ribaldï) (3).
(1) llist. de Lyon, par Monfrlcon, p. H33.
(2) Concll. I. XXIV. Concll. Trotlelanum (Concile de Troslcl). p. 7M.
(3} Concil. t. XXV. Corislilulioucs ei concilie Gallon arch. Senou. C II. Propler scanda in gravla qu» ei roonlaliam conversalionc provenlunt el Cap.
En Angleterre, même corruption, mômes plaintes. Le roi Edgar, s'adressant à Dunstan, archevêque de Cantorbéry, et à d'autres évêquesde son royaume, s'exprime ainsi : « Je vous « dirai avec douleur... comment les clercs se vautrent dans « les orgies, dans l'ivrognerie, dans les lits impurs et les dé-
• bauches, en sorte que leurs maisons sont réputées des lieux « de prostitution pour les courtisanes et des conciliabules d'his- « trions. Là les jeux, là les danses, là les chants, là jusqu'au « milieu de la nuit les veilles se prolongent dans les clameurs « et l'horreur. Ainsi sont dépensés les patrimoines des rois et « les aumônes destinées aux pauvres... Voilà ce que crient les
• chevaliers, ce que le peuple murmure; ces histrions chan-
• tent et dansent, et vous n'en tenez compte, vous les épar- « gnez, vous dissimulez... J'ai en main le glaive deConstantin,
• vous avez le glaive de Pierre. Joignons nos mains, unissons « le glaive au glaive (jungamus dextras, gladium gladio co- « pulemus), pour que les lépreux soient jetés hors du camp, « pour que le sanctuaire du Seigneur en soit purgé, et que
• les fils de Lévi remplissent dans le temple le minis- « tère... (i). >»
Le zèle d'Edgar fit assembler un concile tenu par Dunstan en 969, à reflet de rechercher les clercs mariés et débauchés. Mais il lui coûta cher d'avoir reproché à Dunstan et aux évèques anglais l'emploi de ce système connu et toujours pratiqué de couvrir d'un voile les turpitudes du clerçé et de les dissimuler. Le roi fut accusé lui-môme, devant le concile, d'avoir violé une nonne du couvent de Wilton, nommée Elflède et surnommée Candida. Il dut se soumettre à faire une pénitence, et apaisa sans doute ainsi les évèques, car il la prit ensuite pour femme et eut d'elle le roi saint Edouard.
La pénitence, c'était l'arme infaillible de l'Église, c'était à peu près l'unique critérium de sa morale Voyons en quoi elle consistait. Des canons réunis sous le règne de ce même roi Edgar, et formant unesortede guide des confesseurs, vont
(1) Concll. I. XXV, p. 172. Oratlo rcgls Edgarl ad Dunslnmim Cai.luarl» archl., Oswaldum Wlgornla» cl Elhdwaldum Weiilaiiae Episcopo».
nous donner une idée de Ja morale ecclésiastique appliquée à la confession.
Il est recommandé aux pénitents qui en ont le moyen de bâtir des églises pour la gloire de Dieu in laudem Deif de donner des domaines , de restaurer les églises , les routes publiques, les ponts, d'affranchir les esclaves, racheter les captifs, nourrir et vêtir les pauvres, faire dire des messes et chanter des psaumes, visiter fréquemment les églises avec des aumônes, saluer les lieux saints avec des luminaires. Il y a d'excellentes choses parmi ces recommandations, quoique l'idée dominante, qui émerge de cette longue liste de pénitences, ce soit l'enrichissement des églises. Mais où le matérialisme devient choquant, c'est dans la partie intitulée : «De la pénitence des grands,» De rnagnatum pœnitcnt ta. Il paraît déjà étrange et souverainement immoral qu'il y ait une manière de réparer ses fautes pour les grands, une autre manière pour les petits et les pauvres. Mais le comble de l'aberration, c'est que les grands puissent faire pénitence par procureur. Je n'invente pas; on n'invente pas de pareilles choses à notre époque. Je traduis et j'analyse. « Ch. Ier. — Voici comment un homme « illustre et ayant des amis peut, par le secours de ses amis, « rendre plus douce sa pénitence. »
La recette, contenue dans Je chapitre II, consiste à jeûner trois jours en compagnie de douze compagnons ou amis, et à se procurer sept fois cent vingt hommes qui jeûneront chacun trois jours; total, deux mille cinq cent cinquante-neuf jours de jeûne à l'actif du pénitent, ce qui équivaudra à sept années de jeûne , lesquelles lui seront comptées au ciel , comme si son estomac, qui n'aura pâti que trois jours, avait été privé de la nourriture ordinaire de deux mille cinq cent cinquante-six jours de plus. Un pénitent habile autant qu'illustre pouvait peut-être ainsi faire double profit, au ciel et sur la terre, en faisant jeûner pour lui les gens de sa maison. C'est dommage que le père Lemoyne, de la société de Jésus, qui inventa la Dévotion aisée, n'ait pas cru devoir ajouter à sa méthode ce moyen facile de gagner le ciel !
« Chap. IV. — Tel est l'adoucissement de la pénitence d<n
« grands et de ceux qui jouissent d'une multitude d'amis; « mais il n'est pas donné au pauvre de procéder ainsi. Il faut « donc qu'il exige bravement sa pénitence de lui-môme, et « cela, il est vrai, est très-équitable que chacun fasse pénitence par soi-même de ses iniquités et subisse la correction « avec zèle, car il est écrit que chacun portera son fardeau (1).»
Cette conclusion rappelle aussi tout naturellement cette maxime écrite par un poète païen :
Au sommet de l'édifice ecclésiastique, la naissance donnait l'épiscopat à des enfants : Burchard II devenait archevêque de Lyon à douze ans, et Hugues, fils d'Herbert, comte de Vermandois , archevêque de Reims avant d'avoir accompli sa cinquième année, et le pape Jean X donnait son approbation à la promotion de cet archevêque à la bavette. A Cambray, le siège devient vacant par la mort de l'évêque Wibold ; un moine de Soîesmes, nommé Robert, achète les suffrages des Grands de la ville, leur donne de l'argent et leur en promet encore plus, pour qu'ils aillent supplier l'empereur de le leur donner pour pasteur (2). Robert n'est pas agréé par l'empereur, mais son procédé nous apprend comment on pouvait arriver à l'épiscopat. Bruno, frère de l'empereur Othon le Grand, archevêque de Cologne et duc batailleur, dont il a plu à l'Église de faire un saint, est formellement accusé par le moine Guillaume de Jumièges d'avoir deux fois recouru à la trahison jiour s'emparer de la personne de Richard sans Peur, duc de Normandie. Adalbéron, évêque de Laon, passait pour l'amant de la reine Emma, femme de Lothaire, qui fut elle-même soupçonnée d'avoir empoisonné son mari.
Au reste, de quoi pourrait -on s'étonner dans un siècle où la prostitution faisait et défaisait les papes? En vérité, je ne vois pas bien quel gros intérêt on peut avoir à nier ou à affirmer l'existence et l'accouchement de la papesse
(I) Concll.. t. XXV. p. 165.- De Sallsfadlonc, Can. XIV. - ncMagnalum l>œnilentia. Can. I. II. IV.
(i; Dnldcricl chron. Camcrac. cl Aire!). Ub. I. Cap. XCI.
Jeanne , à expliquer ou à embrouiller cetle énigme indéchiffrable, quand il est bien certain, bien avéré que la tiare , la crosse et l'anneau de Pierre ont roulé dans le lit impur d'une Marozia et d'une Théodora. Ces deux papesses-là, et bien d'autres choses encore, ne suffisent-elles pas à la honte de l'histoire de la papauté? Le cardinal Baronius, dans ses Annales de l'Église, après avoir parlé des forfaits et des infamies de quelques papes, notamment de Sergius III, essaie de pallier le scandale que fait la chaire infaillible, et s'écrie : « Que personne ne soit assez pusillanime pour en « recevoir du scandale; que l'on se souvienne que tous ces » forfaits ont été perpétrés par des envahisseurs et des <> intrus... (1). » C'est facile à dire, et il est certain qu'il faut une dose surhumaine de courage pour soutenir, en présence de celte éclipse de l'Église, qu'elle n'a jamais cessé d'être le porte - flambeau de l'humanité , et d'éclairer la marche du progrès. J'ai la pusillanimité de croire et de vouloir démontrer que l'Église du x« siècle , accroupie sur le fumier de la luxure, gouvernée par des Sergius et des Marozia, par des évêques-enfants ou guerrière et batailleurs, par des clercs et des moines ribauds, ne songea point à appliquer sa prétendue infaillibilité à l'émancipation de la race humaine. Dans le partage des dépouilles de l'empire de Charlemagne, elle n'eut pas même la meilleure part, et tandis que ses évèques et ses abbés devenaient feudataires des rois ou des princes, ses papes étaient obligés de reconnaître la suzeraineté de quelques barons ou patrices romains et d'accepter la tutelle des seigneurs de Tusculum. En entrant dans la féodalité, en s'accrochant à la puissance temporelle, elle sacrifiait le royaume des esprits et perdait l'empire de la foi.
Ses efforts pour le conserver aboutissent à de nombreux miracles, sa suprême ressource. L'ignorance générale et la sienne propre permettent de donner cours aux croyances les plus puériles, aux inventions les plus étranges. Le miracle protège les domaines ecclésiastiques et les agrandit. On bat
(t) lîdronll Annal. Eccles in Sorgiuin III. Concil. I. XXIV, p. 711.
monnaie avec les livres saints, et spécialement avec l'Apocalypse qui fixe à l'an mille la fin du monde. La fin du monde approchant, mundi fine appropinquante , pour le remède et le salut de vos âmes, chrétiens, donnez vos biens au clergé, enrichissez les couvents. Ainsi raisonne l'Église, et les fidèles stupéfiés, tremblants devant cet abîme où la terre doit s'engloutir en l'an mille, ne se demandent pas quel intérêt peut avoir l'Église à accaparer tant de domaines et de richesses, qui vont sombrer avec la terrestre planète dans le gouffre de l'infini. Us ne s'aperçoivent pas que les immenses donations, pour cause de fin du monde, qu'ils lui font avec une prodigalité désespérée, sont le commencement d'une restauration de la puissance cléricale, amoindrie par le morcellement de la féodalité.