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CHAPITRE XLI

Abaissement de la puissance ecclésiastique. — Les évéques t'en vont en guerre.

— Népotisme. — Évéchés légués à des tilles. — Évêché vendu. — Saint-Bruno ou Brunon, archevêque de Cologne et duc de Lorraine. — Guerres pour les fiels éplscopaux. — Hugues de Yermandols et Artaud. — Arnoul et Gerbert.

— Discours de lévêque d'Orléans contre les papes. — Opinion d'Abbon de Pleury sur Borne. — Un laïque, élu pape (Léon VIII). — Jean XII et F.Iagabal. — Bonlflm VII. — Le collège des cardlnaui et le sénat des Césars. — Opinion de Platlna. — Grossière Ignorance dans l'Église. — Odon, abbé de Cluny, écolâtre de Saint-Martin de Tours. — Les chanoines ne veulent rien savoir de plus que chanter les psaumes au lutrin. — Foulques le Bon et Louis d'Outremer. — Un Ane couronné. — Hérésie littéraire et grammaticale de Vilgard. — Les frédériclens. — Les acéphales. — L'histoire et la satire hérétiques. — Les chroniqueurs des couvents. — Chronique de Saint-Florent de Saumur. — Un évéque et un chevalier mangés par des rats. — Les visions de Badulphus Glaber. - Les hosties miraculeuses. - Barété des hérésies au x* siècle. — Leutard. — L'hérésie des Dîmes.

« Quand on voit l'Église toute-puissante au ix« et au xi' siè- « cle, dit Sismondi , on ne doute point qu'elle ne le fût égale- « ment au x% et l'on se trompe. Les révolutions dans l'Église in- « faillible et immuable, les révolutions dansles gouvernements « qui ont pour système de ne jamais changer, ne sont pas « moins rapides et moins fréquentes que dans les états popu- « laires, et dans les systèmes où le préjugé de l'antiquité n'est « compté pour rien (1). »

Les évéchés n'étant plus que des fiefs, les prélats n'eurent plus qu'un pouvoir temporel subordonné à d'autres pouvoirs plus hauts et plus forts. Ils n'eurent le temps de songer à leur

puissance spirituelle que pour s'en faire une arme contre les agresseurs de leur puissance temporelle. Ils eurent besoin de fortifier leurs châteaux, de créneler leurs églises, d'armer leurs vassaux et leurs hommes, et, i>our se mettre à leur tête, de quitter la mitre pour le heaume, l'étole pour la cotte de mailles, la crosse pour t'épée. Pendant qu'ils s'en vont en guerre, la religion devient ce qu'elle peut, et s'il reste du Christianisme, ce n'est pas à coup sûr le Christianisme de l'Évangile. Le népotisme, l'hérédité collatérale guettait la mort des évoques pour s'emparer de leurs dignités et de leurs fiefs. Les vassaux et les châtelains profitaient de la faiblesse des moins batailleurs pour s'attribuer leur pouvoir et disposer de leurs successions. Les suzerains en disposaient au profit de leurs parents, ou en donnaient l'investiture au plus offrant. C'est ainsi que Guillaume Taillefer vendit, en 990, l'évôché de Cahors. D'autres seigneurs disposaient par testament des évêchés qui étaient dans leur mouvance; ainsi, la même année 990, le vicomte de Béziers légua à ses deux tilles les évêchés de Béziers et d'Agde qui relevaient de sa vicomté, et qu'il destinait à leur servir de dot. L'Église était descendue au dernier degré de la corruption et de l'abjection, et la simonie la plus éhontée était la base même de son organisation.

Saint Brunon, fils de Henri l'Oiseleur, et frère d'Othon le Grand, nommé archevêque de Cologne et duc de Lorraine à 27 ans, passe sa vie dans les camps et à la tête de ses armées, à livrer des batailles, à assiéger des villes, à réprimer des révoltes de vassaux, et à interposer sa médiation armée dans les querelles des comtes et dos rois. « Les Lorrains se révoltent contre lui, à l'instigation d'un certain Immou qui a\aitétéson premier ministre ou conseiller. Ils prirent les armes, parce que l'archevêque-duc leur avait ordonné de détruire des villes nouvelles qui leur appartenaient, et parce qu'il voulait leur « imposer des charges inaccoutumées. Mais, après les avoir remis sous son pouvoir, il leur donna le comte Frédéric pour les gouverner à sa place (1) (959). »

II) \ubcrli Wlra-I Dlploniala Pelg'ca. !.. i. p 153.

Deux ans avant, en 957, il avait rétabli sur son siège l'infâme Bérangcr.évêque de Cambray, que les citoyens avaient chassé de leur ville (1). Nous ferons connaître plus amplement cette révolte municipale qui fut une des premières tentatives de la révolution communale. Brunon, ce saint guerrier, nous l'avons vu, avait recours, au besoin, à la trahison, pour s'emparer de ses ennemis.

Le siège archiépiscopal de Reims est disputé deux fois, durant ce siècle, par deux compétiteurs, Hugues de Vermandois et Artaud, Arnoul et Gerbert. Hugues et Artaud, les deux prétendants rivaux étaient tour à tour appelés à Reims, installés et réinstallés par le clergé, puis chassés. On se battait avec acharnement pour la possession de ce fief archiépiscopal. Trois synodes essayèrent de terminer cette guerre ecclésiastico-féodale. Le premier, réuni à Verdun, ne se trouva pas assez fort pour forcer à la soumission l'archevêque Hugues qui refusa de le reconnaître. Le second, composé des évôques suflraganls de Trêves et de Reims, s'assembla à Mouson en 948. Hugues leur présenta des lettres du pape Agapit II qui enjoignaient de lui rendre son siège. Mais le synode les repoussa comme contraires aux saints canons et surprises au pape par quelque artifice, et maintint Artaud en possession de son archevêché. Agapit, dont l'autorité était ainsi' méconnue, convoqua aussitôt un concile à Ingelhcim. Un prêtre de Hugues y produisit des pièces qui furent reconnues fausses, et le concile excommunia le rival d'Artaud et ceux qui l'avaient ordonné ou qui avaient été ordonnés par lui, s'ils ne se rendaient pas à Trêves pour y taire pénitence... Mais Hugues de Vermandois, soutenu par le comteabbé Hugues de Paris, ne se soumit ni à ce concile, ni à celui de Trêves assemblé après celui d'Ingelheim, et continua à guerroyer pour conquérir son archevêché. H ne put y parvenir, même à la mort de son compétiteur, arrivée en 964.

Après l'élection de Hugues-Capet, Arnoul, archevêque de Reims, avait livré sa ville à Charles de Lorraine, son oncle, qui disputait au nouveau roi l'héritage des Karolingiens. Mais

(1) Chrou..Camerac cl JUretoiî. !.. I, C. 80.

l'évêque de Laon, Adalbéron ou Ascelin, l'amant supposé de la reine Emma, violant traîtreusement l'hospitalité qu'il avait offerte à Charles de Lorraine et à l'archevêque Arnoul, les arrêta dans son propre palais et les livra à Hugues-Capet. Le roi convoqua à Saint-Basle un concile dont Gerbert fut l'âme et qui déposa Arnoul. Les évôques élurent et ordonnèrent à sa place ce même Gerbert, abbé de Bobbio, créature de Hugues- Capet. Mais trois ans après, un concile de Reims condamna Gerbert, comme intrus, et déclara Arnoul seul archevêque légitime. Dès lors, Gerbert fut abandonné, personne ne voulait manger avec lui , ni assister aux mystères qu'il célébrait ; avili, méprisé, il se voyait exposé aux plus graves injures.

Ainsi tout était confusion, désordre et anarchie dans l'Eglise, où les dignités et surtout l'épiscopat étaient vendus* usurpés, contestés, où le pouvoir temporel seul debout était une source de querelles et de petites guerres interminables. Les papes se distinguaient des évêques par des crimes plus énormes et une immoralité encore plus infâme. Il est inutile de parler des amants et des bâtards de Marozia. Les moins mauvais d'entre les papes du xe siècle ne furent que des instruments aux mains de quelques barons romains.

Dans le synode de Saint-Basle « l'évêque d'Orléans, dans un « discours éloquent, que Gerbert nous a conservé, peignit avec « des couleurs très-vives les désordres de la cour de Rome au « x* siècle, les abominations et les vengeances de ces papes à

• peine parvenus à l'adolescence, qui s'arrachèrent par les

• armes la tiare les uns aux autres , et qui se condamnèrent « réciproquement aux plus atroces supplices; de ce Jean XII

• qui fit couper le nez, la langue et la main droite au cardinal « Jean ; de ce Boniface VII, qui fit étrangler Jean XIII en 973, « et mourir de faim, en 983, Jean XIV, dans un cachot du « château Saint-Ange. — « Est-ce, s'écria-t-il, à de tels mon-

• stres qui sont remplis de toutes les ignominies humaines, « qui sont vides de toutes les sciences divines, que nous sou- « mettrons les prêtres innombrables de Dieu, qui se signalent « sur toute la terre par leur science et le mérite de leur vie? » J'ose le dire, le pontife romain qui pèche contre son frère,

« et qui, averti à plusieurs reprises, ne veut pas entendre la « voix de l'Église, le pontife romain, par le précepte de Dieu « lui-même , ne doit être regardé que comme un païen et un « publicain (1). *»

Abbon de Fleury, qui sous le pontificat de Jean XV était allé à Rome solliciter la confirmation des privilèges de son ordre, * n'y trouva point, dit son biographe, le pontife Jean tel qu'il n l'aurait voulu, ou tel qu'il aurait dû être; en effet, il était « avide d'un gain honteux, et vénal dans toutes ses actions; « aussi, l'ayant en horreur, il revint après avoir visité les « saints lieux (2). » Le pèlerinage à la cour de Rome n'est décidément pas un sujet d'édification pour les chrétiens sincères. Parmi les scandales de la papauté au xe siècle, un des moins éclatants est l'élection d'un laïque, qui prit le nom de Léon VIII, et dut passer d'un seul coup, comme le cardinal Dubois, par tous les degrés de la hiérarchie sacerdotale.

Au reste, une comparaison se présente naturellement à l'esprit de l'historien entre les monstres de la Rome impériale et païenne, et les monstres de la Rome pontificale et chrétienne. Jean XII qui meurt assassiné, sans doute par le mari outragé, dans les bras d'une femme mariée, peut donner la main à Hélagabal, qui meurt dans des latrines. Roniface VII, qui meurt percé de plus de cent coups d'épée et de poignard, après avoir commis tant de crimes, après avoir exposé à la porte du château Saint-Ange le cadavre de Jean XIV qu'il avait fait mourir de faim; Roniface VII, dont le cadavre criblé de blessures fut traîné jusqu'auprès de la statue de Marc-Aurèle, n'a rien à envier à la gloire infâme de Domitien , de Commode et de Néron. Le palais des papes au x* siècle n'a pas été taché de moins de sang, souillé de moins d'orgies que les palais des empereurs romains. Les assemblées d'évêques et de cardinaux qui prêtaient à Rome leur concours à tous ces papes, qui donnaient des applaudissements à leurs crimes, ne montraient ni moins de bassesse ni moins de soumission vile à leurs maîtres que le sénat de l'empire romain. On dirait qu'en héritant de

(DSIMIÏOIMJI. I. IV, p. 59.

(I) Slamotxll. t. IV. p 91 - vita ADbonii FlorUctnils, e XI, p. 334.

son rôJe elles ont aussi hérité de ses formules impies de plate flatterie et de senrile obéissance. Aux propositions de Jean XII contre ses ennemis, partisans de Léon VIII, le synode romain, en pailie composé d'évéqucs qui ont acclamé Léon VIII et anathématisé Jean XII, répond avec des acclamations et des vociférations : Qu'ils soient déposés! qu'ils soient condamnés! comme les sénateurs avilis de l'empire romain poursuivaient les empereurs tombés et leurs partisans de leurs aboiements : Qu'ils soient ennemis, ennemis ! qu'ils soient traînés aux gémonies! qu'ils soient jetés au charnier des gladiateurs tués !

Platina, l'historien des j)apes, a été frappé de cette ressemblance, et après avoir comparé la décadence pontificale avec la décadence impériale, dans la biographie de Benoît IV, il en recherche la cause et la trouve dans la puissance et les richesses du saint-siége. « Car, dit-il , par la sainteté et la science

- qui ne s'acquièrent pas sans de grandes peines et une vertu " consommée, la gloire pontificale s'accrut sans le secours

- d'aucunes richesses tout d'abord, et au milieu d'ennemis et «- d'obstinés persécuteurs du nom chrétien. Mais bientôt, dès « que l'Église de Dieu commença à s'adonner à la passion des

• richesses , ses prêtres et ses fidèles ayant passé d'une vie « austère aux excès du libertinage, tant de licence, tant de

- facilité à pécher et à commettre des crimes, nullement

• réprimée par aucun prince, nous a enfanté ces monstres

• dont l'ambition et les brigues ont acheté et usurpé plutôt

- que possédé légitimement la Chaire de Pierre (1). »

Du haut au bas de la société chrétienne régnait la plus grossière ignorance. • Celte ignorance, dit l'historien de Lyon,

• Monfalcon, portait ses fruits, et une dépravation profonde

• marchait de pair avec l'abrutissement de l'esprit humain.

- Des intelligences aussi peu développées devaient haïr et

- méconnaître la science, lorsqu'elle se montrait quelque

• part. Les savants Gerbert et Abbon de Fleury s'occupaient

- avec un grand succès de l'étude des mathématiques; on les <• prit pour des magiciens (2). »

il) Plallna, p. 148. El vtla PMWdicll IV. a) llist de Lyon, p. 335.

Au commencement du x« siècle, saint Odon, qui fut depuis abbé de Cluny, était à dix-neuf ans clerc à Saint-Martin de Tours. « Là ayant appris la grammaire, et unissant à la piété « des connaissances littéraires dignes d'un ecclésiastique, il «■ quitta la lecture des poètes et surtout de Virgile qu'il con- - naissait et entendait a fond, pour se livrer à l'étude des corn- " menlateurs des Évangiles ét des prophètes; et il fut nommé «• maître d'école ou écolâtre de l'église de Saint-Martin. — « Cependant aussitôt presque tous les chanoines, dit le moine • italien Jean, se mirent à aboyer et à croasser après lui. Que « prétends-tu faire? disaient-ils. Pourquoi veux-tu te jeter « dans une œuvre qui n'est point faite pour nous? Tu y as « perdu un travail précieux avec la fleur de ta jeunesse. Épar- « gne-toi cette peine, et laisse là l'inextricable dédale des <« lettres pour revenir aux psaumes. »

Ainsi presque tous les chanoines de Saint-Martin ne savaient rien et ne voulaient rien savoir que chanter les psaumes, et blâmaient Odon, leur écolâtre , de perdre son temps à l'étude inutile et inextricable des lettres. Aussi , lorsque vers l'an 920 il quitta leur école fondée par Alcuin, «cette école paraît avoir péri faute d'hommes instruits », capables de la diriger. Pourtant ce n'était pas un si grand docteur, cet Odon qui lisait Virgile, quelques autres poètes et les glossateurs de l'Évangile et des prophètes. Il s'en alla à Paris, où il lut la Dialectique de saint Augustin à Déodat, et Marcianum in liberalibus artibus. Ensuite il revint à Tours , où à la sollicitation de ses frères il réunit pour eux en un volume les Traités de morale (Moralia) du pape Grégoire le Grand, composa lui-môme quelques traités, des hymnes et des antiennes de saint Martin, adoptées depuis par toute l'Église (1).

Le savoir de ce temps consistait à peu près généralement à pouvoir lire et chanter au lutrin les psaumes et les antiennes. Encore ce savoir semblait-il réservé aux clercs et indigne des hommes d'armes, comme le prouve le mot de Foulques le Bon,

(1) llist. de r insigne Êglse de Saint-Martin de Tours, par Raoul Monsnier. p. 147.

duc d'Anjou, au roi Louis d'outre- Mer. Le duc aimait à chanter au lutrin avec les chanoines de Saint-Martin; le roi, le voyant se livrer gravement à ce pieux exercice, se permit d'en rire. Foulques s'en vengea assez durement en disant : « Un prince * illettré est un âne couronné. » Dans ce temps-là, pour être on lettré, il suffisait probablement de savoir lire et de connaître \e plain-chant.

Gomment, en effet, les lettres et les sciences auraient-elles été en honneur à une époque où l'amour de la littérature pouvait être taxé d'hérésie? L'Église, qui a condamné l'hérésie scientifique de Galilée et de Copernic, avait eu à sévir au x° siècle contre mie hérésie littéraire. C'est le moine Radulphus Glaber qui l'atteste.

Il y avait en Italie un certain Vilgard très-entiché de la grammaire, comme c'est le propre des Italiens. Ce misérable hérétique eut une vision de démons, sous les figures de Virgile, Horace et Juvénal, qui le remercièrent de les étudier, de les commenter, et lui promirent de l'associer à leur renommée et à leur gloire.

« Dépravé par ces tromperies des démons, il se mit orgueil- « leusement à enseigner beaucoup de choses contraires à la « foi religieuse, et il affirmait que les paroles des poètes de- « vaient être crues en tout. Enfin il fut reconnu hérétique et « condamné par Pierre, archevêque de Ravenne. On trouva • aussi en Italie beaucoup de partisans de ce dogme empestr « qui périrent aussi par les glaives ou par les bûchers (1). ■

Cette hérésie littéraire s'appela au xvi* siècle la renaissance des lettres, et les Gaulois qui pillèrent alors le Temple ddphique, à la sollicitatfon de Joachin Dubellay, les poètes, un peu païens de notre Pléiade, auraient, au xe siècle, partagé le sort de Vilgard et des admirateurs trop passionnés de Virgile, d'Horace et de Juvénal, si le progrès des lumières n'avait pas contraint la foi religieuse à leur permettre d'innocents sacrifices aux poètes et aux dieux du paganisme. L'exemple de Vilgard et des pauvres grammairiens livrés au glaive ou au

(1) Rldolphl Glabrl UIU., Llb. II. cap. XII. Apud Script, lier. GaU , 1. 1.

bûcher [tour avoir révé de Virgile ou d'Horace, et s'être prosternés devant leurs poésies, n'était pas fait pour encourager l'amour des lettres.

Comme l'humble grammaire et la glose des poètes, l'histoire môme et la pauvre chronique furent accusées d'hérésie. Abbon de Fleury, un des plus savants hommes de ce temps, écrit aux moines de Micy (Saint-Mexmm) pour les mettre en garde contre les Frédériciens, et les satiriques historiographes des monastères. Frédéric, dont les disciples ou imitateurs s'appelaient Frédériciens était un moine, un ignoble scribe, — ainsi le traite Abbon, — qui avait fabriqué une histoire inouïe et mensongère des vices de "ses frères. U fut forcé de s'exiler et d'aller en pèlerinage à Jérusalem pour expier sa faute. Ou se demande comment Frédéric avait fait pour mentir, en racontant les vices infâmes des moines, et comment il avait pu imaginer quelque chose de plus odieux que la réalité. Quoi qu'il en soit, Abbon flétrit les hérétiques qui osent écrire l'histoire et la satire des moines.

« Dans notre Ordre, dit-il, l'illustre Odilon, recteur des « moines de Cluny, toul récemment a chassé de son monastère, « après les avoir fait battre de verges, des historiographes de « cette espèce, et les a terriblement marqués du fer de la sé- « paration. Car les chrétiens doivent poursuivre les satiriques « qui les poursuivent; la multitude s'en est accrue... (1). »

Gomme on le voit, la satire est dangereuse au couvent ; de là à l'hérésie des Acéphales, qui refusent d'obéir au Père spirituel et veulent vivre sans chef, il n'y a qu'un pas. Soumission aveugle et passive, foi aveugle, voilà toute la religion. 11 ne s'agit pas d'ouvrir les yeux, mais de les fermer à la poésie, à la raison, aux vices et aux désordres des couvents. La vérité fait scandale et la lumière est hérétique.

Quelles sont donc les choses que l'Église propose à l'édification des ( idèle s? Les miracles. La croyance au merveilleux infernal ou céleste fait le fond de l'instruction qu'elle leur distribue. Pour me servir d'une image du cardinal Baronius,

I Abbonli Eplsl , apud Script. Rer Gaii . t. X.

on dirait une vieille grand'mère qui raconte, en filant sa quenouille, des contes fantastiques à de tout petits enfants pour les empêcher de dormir. Elle les conte depuis si longues années qu'elle a l'air d'y croire et qu'elle y croit peut-être.

L'église de Chartres a son Palladium, c'est la chemise de la sainte Vierge, que Charles le Chauve lui avait apportée de Byzance, où il n'alla jamais, selon le savant Bouquet. Cette chemise authentique n'avait pas moins de vertu pour mettre en fuite les Normands que les reliques du bienheureux Martin. Roll, encore païen, assiégeait Chartres vers l'an 911. La vue de la chemise sainte le mit en fuite avec son armée (1). Voilà ce que racontent les moines dans les chroniques de Tours, d'Amboise et de Sainte-Colombe.

L'histoire, moins crédule, attribue la gloire de cette victoire au duc de Bourgogne, Richard le Justicier, et à Robert, comte de Paris. Ne pouvant expliquer comment le clergé laisse ravager la France pendant un siècle entier, lorsqu'il possède de merveilleuses machines de guerre qu'il suffit de montrer à l'ennemi pour le repousser, elle aime mieux croire au courage des soldats de Richard et de Robert qu'aux miracles de la chemise de la Vierge. Si dès cette époque le diocèse de Ghartreê avait le bonheur de posséder, en outre, le saint Prépuce de rwstre benoist rédempteur Jésus-Christ , comprend-on que les Normands aient eu l'audace d'y faire des incursions? Mais il ne faut pas demander tant de logique aux chroniqueurs des couvents.

Celui de Saint-Florent de Saumur interrompt gravement sa relation des événements historiques pour apprendre à la postérité qu'en l'an 966, « le 4 des Ides de mai, dans la plus grande « partie du royaume, dans presque tous les lieux où il y avait « des églises, un feu céleste, sans vent ni orage, tomba et ne « blessa ni les hommes ni les bêtes, et que dans quelques « lieux des démons apparurent (2). ■

(!) Script Rrr. Gall., t. IX, p. 3i. — Ex Cbrontc. de Castro Ambasle. p. «. — Ex Chron. Tur, p. 40. — Ex Chron. Senonensl Sa net» Columb*. (ï) Scrlpl. Rer. Gall., t. ÏX, p. 55. - Ex Chron. S. Florenlll Salmurk-iulf.

Les chroniques ne nous ont conservé que les plus gros miracles ; les chaires devaient continuellement retentir de ces récits merveilleusement absurbes que le clergé savait inventer et propager, pour engager les fidèles à respecter ses biens et à les augmenter.

a Ainsi l'on publia que, le 12 juillet 997, Wilderode, évôque « de Strasbourg, à qui Gerbert avait adressé quelques-unes de « ses lettres, ayant dissipé les biens de son église, fut, en pu- « nition de ce crime, attaqué par des rats, contre lesquels il « ne put se défendre, et qui le dévorèrent tout vivant. C'était, n à ce qu'il semble, le supplice plus particulièrement destiné « aux usurpateurs des biens du clergé ; car, à la môme époque, « Ditmar, évôque de Merseburg, raconte qu'un chevalier, qui a s'était emparé des biens de saint Clément, fut attaqué de i môme par des rats affamés, contre lesquels il se défendit « d'abord avec son bâton, puis avec son épée; mais que, ne « pouvant s'en délivrer, accablé de sommeil, et ne sachant « comment dormir en paix, il s'enferma dans une caisse qu'il « fit suspendre en l'air par une corde; toutefois, le matin « suivant, quand on ouvrit cette caisse, on n'y trouva plus « que ses os : les rats l'avaient entièrement dévoré dans la • nuit (1). »

Les visions de Radulphus Glaber, un des meilleurs esprits de ces temps de crédulité stupide, peuvent nous donner la mesure de l'ignorance générale du peuple et du clergé.

« Tout récemment, dit-il, lorsque j'étais au couvent de « Saint-Léger de Champeaux, une nuit, avant l'heure des » « matines, se dressa debout au pied de mon lit une espèce de « petit homme noir. Il avait, autant que je pus le distinguer, « la taille petite, le cou fluet, la face maigre, les yeux très- « noirs, le front ridé et contracté, les narines déprimées, la - bouche large, les lèvres épaisses, le menton fuyant et très- « étroit, la barbe d'un bouc, les oreilles velues et très-pointues,

(1) Sismondl. t. IV, p. 115.— Bruschlus In Argentins Eplscopls et Ditmar us Merseb., lib. VI Script. Franc, t. X, p. 376. — Serait-ce de là que viendrait l'expression populaire : Maigre comme un rat tf église? — Cf. Henri MarUn. t. III. p. 41.

« les cheveux hérissés et en désordre, les dents d'un chien, « l'occiput pointu, la poitrine bombée, le dos bossu, le derrière « toujours en mouvement et des vêtements sordides. Par un « effort violent, et tout le corps penché en avant, il saisit ■ l'extrémité du lit où j'étais couché, le secoua violemment et « dit : « Tu ne resteras pas plus longtemps en ce lieu.» Épou- « vanté, je m'éveillai en sursaut, et je le vis tel que je viens m de le dépeindre. Lui grinçant des dents, répétait : « Tu ne « resteras pas plus long temps en ce lieu.» Aussitôt, sautant hors « du lit, je courus à travers le monastère, et, rempli d'effroi, je <- restai longtemps prosterné devant l'autel du très-saint Père « Benoit. •

Là Glaber se rappelle ses péchés, son impénitence , et cric merci à Dieu. Il confesse à son lecteur qu'il a commis plus de gros péchés qu'il n'en pourrait raconter. Un moine, son oncle, l'avait enlevé de force à la vanité du siècle; mais il n'avait changé que d'habit et non de vie. « Orgueilleux, ajoute-t-il, » désobéissant envers les anciens, insupportable à ceux de

- mon âge, à charge aux jeunes , je dois le confesser, ma pré-

• sence était un fardeau, mon absence un soulagement pour « tous. A cause de ces défauts et de bien d'autres , les moines, « mes frères, m'avaient expulsé de leur société, sachant bien « que mes connaissances littéraires me procureraient une place.

« Placé après cela dans le couvent de Saint-Benigne de

» Dijon,... le môme personnage m'apparut dans le dortoir des « frères. Vers l'aurore il accourut en sortant des latrines ; il

• s'écriait : • Où est mon bachelier 1 où est mon bachelier ? • Le « jour suivant, à la même heure, le jeune frère Thierry s'en- « fuit pour aller vivre dans le siècle. Puis il revint après un

• certain temps. »

Une troisième fois, le petit homme noir apparut à Glaber. C'était au monastère de Sainte-*Marie-du-Moutier, en Auxerrois. La cloche sonnait matines, et tandis que les autres frères s'empressaient de se rendre à l'église, il était resté au lit avec d'autres moines que retenait non la fatigue, mais une mauvaise habitude (prava consuetudo). L'homuncio survint en disant : « C'est moi, c'est moi qui demeure avec ceux qui res-

- tent (au dortoir). » — Et pour que l'on ne doute pas de ses

visions," le moine Glaber s'appuie sur l'autorité en cette matière du pape Grégoire le Grand.

Dans un autre couvent, à Cluny, je crois, Glaber est charge de recomposer les inscriptions des autels, presque effacées par la vétusté. « Mais, dit-il, avant que j'eusse terminé mon tra- « vail, fatigué, je pense, d'être resté trop longtemps debout,

• une nuit que j'étais couché dans mon lit, la passion hystéri-

- que contracta tellement mes membres que je ne pus ni me ■ lever ni me tourner sur un autre coté. » Gomme il était dans cette douloureuse situation, un vieillard en cheveux blancs lui apparut, le fit lever en le prenant par le bras, et lui rendit la force et la santé pour continuer son travail.

» Enfin, ajoute-t-il, il a vécu de notre temps un homme « portant l'habit de clerc qui, accusé justement d'un crime, eut « l'audace de purger l'accusation portée contre lui en prenant « l'eucharistie, c'est-à-dire en buvant le calice du sang de « Jésus-Christ. Aussitôt on lui vit sortir par le milieu du nom- « bril, blanche comme neige, la part qu'il avait prise du

- sacrifice; et ce miracle fournit la preuve évidente du sacri- « lége qu'il venait de commettre et de sa culpabilité. Donc, « confessant à l'instant ce qu'il avait nié auparavant, il fit une « pénitence proi>ortionnée à sa faute. Dans le pays de Chàlons- « sur-Saône, nous avons vu aussi une personne qui, à la veille « d'un désastre imminent, avait vu le pain sacré devenir de « la chair véritable. A Dijon, à la môme époque, l'hostie, « qu'un prêtre portait à un malade, tomba de sa main; il la « chercha avec soin et ne put la retrouver. Mais un an après « elle fut retrouvée près de la voie publique, là où elle était

- tombée et restée exposée aux intempéries de l'air, aussi " blanche et aussi immaculée que si elle venait de tomber à « l'heure môme. Enfin, à Lyon, au monastère de l'Ile-Barbe, « quelqu'un, à ce qu'il faut croire, voulut toucher d'une façon « inconvenante le ciboire, dans lequel était conservée l'hostie, « aussitôt le ciboire s'échappa de ses mains et se tint très-haut

• en l'air (4). » Dans ce temps-là, toujours d'après le temoi-

1) Radulpli. Glafcrf. Hl»i , Iib V, C*p. 1.

gnage de Glaber, le chrismal ou corporal, le linge sur lequel on pose le calice et l'hostie à l'autel, repoussait les llammcs et arrêtait les incendies, coupait les lièvres et guérissait toutes sortes de maladies. Dans ce temps-là il n'y avait pas danger qu'il arrivât une aussi fâcheuse aventure que celle du curé de Pierre-Fontaine, « qui perdit un jour le bon Dieu dans une pile de bois (1). » Ce scandale était réservé à notre siècle de lumières et d'incrédulité.

Les Bénédictins, auteurs de Y Histoire littéraire de la France, ont remarqué qu'au x« siècle les dogmes et les croyances catholiques ne soulevèrent aucune opposition, aucune hérésie. Cela est vrai. L'hérésie qui s'attaque au dogme suppose un certain esprit d'examen, de discussion philosophique qui manquait complètement à cette époque. Le matérialisme religieux donnait carrière à tous les vices, à toutes les corruptions, à toutes les absurdes superstitions ; mais il ne pouvait enfanter aucune critique, aucune pensée hostile au gouvernement -spirituel de l'Église. Ce que l'on appelle alors hérésie ji'est qu'une tentative, une velléité d'insubordination contre son pouvoir temporel. Telles sont les hérésies des Frédériciens et des Acéphales, signalées en passant par Ah bon de Fleur y. Elles ne dépassent guère l'enceinte des cloîtres, la première consistant à écrire l'histoire satirique, c'est-à-dire probable-

(1) Proudbcn, De la Justice dans la Révolution et dans VÊglise, t. 1, p. 2M- « M. Pelit-Cuenot, outre le service de sa cure, faisait un commerce considérable de bois, pour construction et ebaufftige. Nul ne pouvait lui en revendre, ni sur la qualité ni sur le prix. C'était un homme hors ligne, de la force de l'ancien supérieur de votre séminaire, Monsieur l'abbé Breulllol. Un Jour, il fut appelé pour donner les sacrements à un malade qui demeurait dans une grange, loin du village. Il y avait à traverser une coupe dont II venait de se rendre adjudicataire, et où 11 faisait travailler les bûcherons. M. le curé, ayant expédié son malade, voulut faire une tournée dans la coupe et compter ses moules ; c'est le nom qu'on donné 1 une plie de bûches d'environ un métré cube. Le ciboire l'embarrassant, Il le déposa dans un moule, mais avec tant de distraction, que, sa ronde Unie, il ne put retrouver l'endroit et remporter le Saint-Sacrement. Ce ne fut que plusieurs mois après, lorsque le bols fut vendu et qu'on vint pour le chargerqu'on découvrit entre deux bûcbes les boslles couvertes de moisissure, à moitié dévorées par les fourmis. »

ment trop véridique des moines, et la seconde à secouer le joug de l'obéissance ducaux abbés.

Hors du cloître, les deux entreprises qu'il plaît à l'Église de qualifier d'hérésies sont deux mouvements avortés de l'esprit d'indépendance dans le domaine des lettres et de l'économie politique. L'hérésie du grammairien Vilgard constate le peu de sympathie de l'Église pour le progrès et la diffusion des lumières. L'hérésie de Leutard, racontée par Glaber, est caractéristique de l'époque. On pourrait l'appeler l'hérésie des dîmes.

« Vers la fin de l'an mille, il y eut dans les Gaules un « homme du peuple, du bourg de Vertus au pays de Châlons- « sur-Marne, nommé Leutard, qui, comme l'événement le « prouva, put bien être cru l'envoyé de Satan. Voici quel fut

* le début de sa folie obstinée. U était seul un jour dans un «< champ pour s'y livrer à ses travaux champêtres, n s'y « endormit de fatigue. Dans son sommeil, il lui sembla qu'un « grand essaim d'abeilles entrait dans son corps par ses « secrètes ouvertures naturelles; puis, ressortant par sa bouche « avec un terrible bourdonnement, elles le criblaient de « piqûres, et tandis que longtemps ainsi elles le tourmentaient » de leurs aiguillons, il croyait les entendre parler et lui

• ordonner beaucoup de choses impossibles aux hommes. « Enfin, fatigué, il se lève, vient à sa maison et répudie sa n femme, comme pour suivre un précepte de l'Évangile ; puis, « étant sorti comme pour prier, il entre dans l'église, saisit a la croix et brise sous ses pieds l'image du Sauveur. Ceux « qui le virent agir ainsi furent épouvantés et le crurent fou, « comme il l'était en effet; mais, comme les paysans ont un ■ esprit facile à entraîner, il leur persuada qu'il avait fait tout <« cela par une miraculeuse révélation de Dieu. Donc il se mit « à leur faire des discours nombreux, parfaitement vides « d'utilité et de vérité, et, désirant passer à leurs yeux pour un « docteur, il leur enseignait à ne plus croire au mérite de « la doctrine; car il disait qu'il était tout à fait superflu et « inutile de payer les dîmes. Et comme toutes les autres héré- « sies, afin de tromper plus sûrement, se couvrent des divines

* Écritures, auxquelles elles sont contraires, de môme lui « aussi disait que les prophètes avaient raconté des choses en « partie utiles, en partie inadmissibles pour la foî. Sa renom- « mée d'homme sain d'esprit et religieux bientôt se répandit, « et lui attira de nombreux partisans parmi le vulgaire. » Leutard et ses disciples trouvèrent dans l'évêque Gebuin un rude adversaire qui prêcha contre l'hérésie des dîmes et en détourna le peuple. L'hérésiarque, vaincu d'abord par la parole dans la discussion, fut poursuivi, et, se voyant abandonné du vulgaire, il se jeta dans un puits (1).

Pauvre Leutard, il devançait de près de huit siècles la fameuse nuit du 4 août qui abolit les dîmes et donna au peuple la pleine jouissance des fruits de son travail. Il avait osé lever l'étendard de la révolte contre cette Église oppressive, coalisée avec les seigneurs pour manger les péchés des paysans et s'engraisser de leur misère. C'est un ennemi qui a conservé son nom et l'a transmis à la postérité avec des malédictions ; et pourtant sa mémoire m'inspire une pitié mêlée de respect. Ce paysan me semble avoir rêvé l'amélioration de la condition de la ruche humaine, et l'affranchissement de ces pauvres abeilles des champs, asservies par le clergé qui leur prenait le miel et la cire. Celte conjecture est d'autant plus vraisemblable, que l'historien, en sondant les profondeurs delà classe |x>pulaire et servile, sent de toutes parts des frémissements, entend de sourdes protestations, et voit même éclater de temps en temps des soulèvements qui sont les avant-coureurs de la révolution communale. L'hérésie de Leutard fut une de ces révoltes avortées. Nous en rencontrerons d'autres au x* siècle plus accusées et plus violentes.

(I) Radulphi Glabrt Mil., Ilb. U, cap XI. De Lcularde iosaniente ha-reUco.

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