‹ L'Église et l'EsclavageChapitre 45 sur 78 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

Gerbert (Wlveslre II). — Vn pape descendant d'Hercule. — Gerbert en Espagne

— Léfende racontée par Guillaume de Malmesbury. — Sllvestre II. confondu avec Jean XV. — Conta de Guillaume Godel et de Slgebert de Gcmblou. — Gerbert. abbé de Bobblo. — Il revient à Reims et y fabrique une horloge et des orgues hydrauliques. — Gerbert . précepteur d'Othon III et du roi Robert. — Nommé évéque de Reims, il est chassé comme Intrus — L'Empereur lui donne l'archevêché de Ra renne, puis la tiare. — Sllvestre II rêve les croisades. — Aventure de Guy. vicomte de Limoges. — Un pape magicien.

— Sa descente am enfers. — La statue parlante. — Mort effroyable de Sllvestre II. — Opinion des Rénédlctins sur Gerbert. — Anal hé mes da cardinal Baroniut. - Véritable caractère de Gerbert. - Le X' siècle est 1ère du paganisme chrétien.

Une étude, si sommaire qu'elle soir, sur Je Xe siècle, sur ses lendances, ses croyances religieuses, sur l'état des esprits et la condition des personnes, serait très-incomplète, si elle n'embrassait pas la biographie réelle et légendaire de Gerbert. Le pape Silvestre II se trouve placé dans une situation analogue à celle de Grégoire le Grand. Il clôt un siècle et ouvre le siècle suivant. Son pontificat est encore remarquable en ce qu'il comprend ce terrible an mille, qui devait 'réaliser les prophéties de l'Apocalypse, voir l'apparition de l'Antéchrist et éprouver les angoisses de la fin du monde.

Gerbert était né à Aurillac, ou aux environs, d'une famille obsflire. Mais comme la manie généalogique a toujours flatté

la sottise humaine, un certain Bzovius a pensé qu'il ne fallait pas laisser croire à la scandaleuse promotion d'un plébéien à la papauté. D a inventé à Gerbert une famille, et quelle famille! Le pape Silvestre II descendait, selon lui, d'un roi d'Àrgos nommé Temenus, descendant lui-même d'Hercule, fils de Jupiter. Un pape venu de la cuisse d'Hercule et de Jupiter (à Jove principium /), comme cela rehaussait l'éclat de la tiare ! Je ne sais quel abbé corse a bien trouvé que Napoléon descendait des empereurs grecs de Constantinople, comme s'il avait eu besoin de cela pour être grand.

Gerbert, élevé au couvent d'Aurillac, y parcourut le bivium pythagorique , c'est-à-dire qu'il y apprit tout ce que les moines pouvaient lui enseigner de mathématiques. Mais , soit désir de gloire, soit dégoût de la vie monacale, il s'enfuit la nuit du couvent pour aller en Espagne étudier l'astrologie et les autres sciences des Sarrasins. Tel est du moins le récit de Guillaume de Malmesbury. Selon Hugues de Flavigny, dont les auteurs de V Histoire littéraire de la France ont adopté l'opinion, au moins sur ce point, il fut envoyé par le monastère d'Aurillac à Borel, comte de Barcelone, qui le plaça auprès de l'évèque Haïton pour étudier les mathématiques. « Hugues de Flavigny, ajoutent-ils, qui nous apprend « ces circonstances de la vie de Gerbert, ne se soutient pas « lorsqu'il dit que sa mauvaise conduite le fit chasser de son « monastère. Trithème et ceux qu'il a copiés méritent en- « corc moins de créance en ce qu'ils supposent que l'amour « des lettres lui lit quitter son état de moine pour les aller « étudier jusqu'à Séville (1). »

Parmi ces conteurs de fables sur Gerbert, le plus curieux est Guillaume de Malmesbury , qui prétend qu'il y apprit l'art de la divination, des incantations et des présages tirés du vol et du chant des oiseaux. « Là, dit-il, il apprit à évo- » quer de l'enfer de vaporeux fantômes, et enfin tout ce que « peut saisir de nuisible ou de salutaire la curiosité humaine. « Outre l'arithmétique, la musique et la géométrie... tout

(1) Biitoire littérairê de ta France. I. VI, p. 559

■ à fait perdues en France et qu'il y rapporta par son génie, « il y introduisit aussi l'abaque, qu'il ravit le premier aux i Sarrasins, et donna des règles que comprennent à peine « à force de travail et de sueurs les Abacistes. » Voici de quelle façon il vola l'abaque à son maître de mathématiques. Il avait noué avec sa fille des relations assidues qui étaient arrivées à la familiarité amoureuse. Les deux amants enivrèrent le bonhomme ; puis, profitant de son sommeil, Gerbert lui prit Y abaque sous son oreiller et s'enfuit. Le maître, revenu de son ivresse, se mit à sa poursuite , guidé par sa science des étoiles. Mais Gerbert, non moins savant que lui pour lire dans les étoiles, sut qu'il était poursuivi, et, comprenant le danger imminent qu'il courait, se cacha sous un pont de bois voisin. « 11 s'y suspendit en s'accrochant au pont « de manière à ne toucher ni à l'eau ni à la terre, trompant « ainsi les avides recherches de son maître qui , dérouté , <« retourna chez lui. Alors Gerbert reprit sa route et se «hâta « de gagner le bord de la mer. Là, par ses incantations il fit ,« venir le diable, et lui promit de lui faire hommage pour « toute sa vie, s'il le défendait contre celui qui le poursui- « vait, et s'il le portait au delà de la mer. Et cela fut fait «« Mais quelqu'un pourrait croire que ce sont là des fictions « populaires, parce que le peuple a coutume d'attaquer la renommée des lettrés en disant de ceux qui excellent dans « un art qu'ils parlent avec le démon. Ainsi Boèce dans son - .livre de la Consolation se' plaint d'être accusé de la sorte a à cause de ses études philosophiques... Pour moi, le sou- « venir de sa mort inouïe me fait ajouter foi à ce sacrilège. « Pourquoi, en effet, en mourant, comme nous le dirons par « la suite, l'horrible bourreau, déchirait-il lui môme son corps, m s'il n'avait pas la conscience de son crime ? Dans un vieux « volume qui m'est tombé entre les mains, et qui contenait « les noms de tous les papes avec les années de leur ponti- « ficat , voici ce que j'ai vu écrit : Jean , qui fut Ger- ■ bert, fut pape durant dix mois; il finit sa vie honteuse- <• ment (1). »

(t) Script. Rcr. GtB., t. X. p. 2i3.

Évidemment l'auteur du vieux manuscrit et après lui Guillaume de Malmesbury ont confondu Gerbert ou Silvestre II avec Jean XV. Cette grosse erreur et les fables racontées par Guillaume sont une preuve de plus de l'ignorance et du défaut de critique des chroniqueurs. Guillaume Godel ou Godeau qui raconte les mômes fables sur Gerbert, sur son pacte, ses entretiens et ses correspondances avec le diable, , ignore aussi si c'est lui ou un autre qui devint pape sous le nom de Silvestre II. Sigebert de Gemblou qui ne commet pas la confusion de Guillaume de Malmesbury et pour qui Silvestre* II est bien le moine Gerbert, n'ose pas se prononcer sur la vérité ou la fausseté de ses relations avec le diable , et sur la question de savoir s'il pratiquait ou non la nécromancie. Mais ce qu'il affirme sans hésitation, c'est que Silvestre II n'entra point par la bonne porte dans le palais des papes. L'histoire n'est donc pas facile à dégager de la fable ; et je rapporte fidèlement le vrai, le vraisemblable et le merveilleux absurde et ridicule , parce que les fables mêmes appartiennent à l'histoire, en ce sens qu'elles font connaître le trouble des esprits et la superstitieuse ignorance du x* siècle.

Gerbert, revenu en France après son séjour en Espagne, « passa pour un prodige de science, ou, pour parler le lan- « gage du peuple ignorant de ce temps, on le prit pour un « magicien le plus raffiné. - Il accompagna en Italie le comte Borel et l'évêque Haïlon; et l'empereur Othon V, charmé de son savoir, lui donna l'abbaye de Bobbio. Mais il était alors plus aisé d'obtenir un fief ecclésiastique que d'en jouir paisiblement. Pierre, évéque de Pavie, qui devint pape sous le nom de Jean XIV, pillait les biens de l'abbaye, et le pauvre abbé s'en plaignait amèrement, mais en vain. Gerbert, tourmenté par l'évêque de Pavie, accusé d'avoir ouvert son couvent de Bobbio à quelques personnes de sa famille, et même d'y entretenir une femme et des enfants, ne put résister à tant d'attàques et quitta l'Italie, n'en rapportant que son titre d'abbé (1). Il se fixa à Reims, auprès de l'arche-

(i) m$t. m., t vi.

vêque Adalbéron qui en fit son secrétaire et lui confia la direction de l'école de sa cathédrale. Il y fabriqua une horloge et « des orgues hydrauliques qui émettaient des sons mo- « dulés et harmonieux par le moyen de la vapeur de l'eau m chauffée qui remplissait les concavités de l'instrument et « s'en échappait par un très-grand nombre de tuyaux (1). » Selon Ditmar, évèque de Merseburg, il avait aussi construil une horloge à Maçdebourg pour l'empereur Othon Ier, et l'avai! réglée « en examinant avec une sorte de télescope {pet «■ fistulam) l'étoile qui sert de guide aux marins... (2). *>

« II était très-habile à discerner le cours des astres, et sur- « passait ses contemporains par ses connaissances variées. » C'est ce qui lui valut l'honneur d'avoir pour disciples un empereur et un roi, Othon III et Robert, fils de Hugucs-Capet. Son savoir et son attachement au roi Hugues et à son fils le firent nommer archevêque de Reims à la place d'Arnoul de Lorraine, déposé par le concile de Saint-Basle. Nous avons vu quelle lutte il eut à soutenir, et comment il fut contraint de quitler Reims et son archevêché, comme il avait quitté déjà son abbaye de Bohhio. Ditmar soutient que sa promotion avait été légitime; mais la plupart des auteurs ecclésiastiques le traitent d'intrus. Lui-même il sembla reconnaître qu'il avait usurpé son siège, et se réfugia auprès de l'empereur son élève. Celui-ci lui donna bientôt l'archevêché de Ravenne, et peu de temps après, Grégoire V étant venu à mourir, il le fil nommer pape, à cause de son profond savoir, disent les auteurs de l'Histoire littéraire, c'est-à-dire pour le même motif qui avait engagé Hugues-Capet à le nommer archevêque de Reims.

Son pontificat, qui ne dura que quatre ans à peine (999- 1003), ne nous est pas parfaitement connu. C'est que « l'an « mille du salut chrétien s'écoula dans un complet silence, a sous le pontificat de Silvestre II et le règne de l'empereur « Othon III (1). • Dans l'attente de la fin du monde, on ne

[!) Wiltelml Ualmesb.. Chr. apud. Srripl. Rcr Coll.. I. \. p. iUl.

IJ Script. Rcr Gai!., I. X, p. 130. - El Citron. Dllrmrl Rplae. Mersburg.

songeait guère à écrire des chroniques et des annales. Nous apprenons seulement par une de ses lettres qu'il rêva les croisades, qui ne devaient commencer qu'un siècle après lui, et qu'il montra du doigt le chemin de l'Asie aux soldats du Christ. Une anecdote, racontée par Plalina, donnerait à penser que Silvestre II ne résistait pas toujours aux entraînements de ce pouvoir papal qui avait enivré ses prédécesseurs et leur avait fait commettre tant d'horribles cruautés. Guy, vicomte de Limoges, avait été cité à comparoir par-devant lui par Grimoard, évèque d'Angouléme, parce que, sur le refus de J'évèque de lui livrer l'abbaye de Brantôme, ledit vicomte l'avait retenu prisonnier dans un de ses châteaux Les parties comparurent et plaidèrent leur cause le jour de Pâques, et Silvestre II condamna Guy, vicomte de Limoges, à être, dans trois jours, attaché aux cous de deux chevaux indomptés, pour son corps ainsi brisé et déchiré être jeté à la voirie. Le condamné fut confié à la garde de son adversaire qui, n'ayant pas désiré une peine si atroce, se réconcilia avec' lui, lui pardonna, et tous deux ensemble s'enfuirent de Rome, la nuit, pour retourner en France.

La légende de Silvestre II, par Guillaume de Malmesbury, n'est pas moins fantastique que le vol de l'abaque au vieux maître sarrasin et la merveilleuse évasion de Gerbert. Une fortune si brillante ne pouvait trouver son explication que dans la magie et la nécromancie. « Il devait sa fortune à la faveur « du diable, et tout ce qu'il imaginait, il l'accomplissait aus- « sitôt. Enfin il satisfit sa cupidité en déterrant sous des dé- « combres, par l'art de la nécromancie , des trésors jadis « enfouis par les Gentils. Il eut une si vile affection pour les « gens impies envers Dieu, et qui abusent de sa patience, qu'il « aimait mieux les faire venir autour de lui que les faire « périr. Mais il trouva enfin une circonstance dans laquelle « son maître (le diable) hésita, et, comme on dit, la corneille « tira les yeux à la corneille, deux artifices semblables étant • en présence et en lutte. Il y avait près de Rome, dans le

(1) PagtCrllfca. l. IV, p. 85. — Ex Krautzil, nist. saxon.. Ub. IV, cap tt.

• Champ-de-Mars, mie statue d'airain, bu de fer, je ne sais, « ayant l'index de la main droite étendu, et sur la têle cette « inscription : Hic percute, Frappe ici. Les hommes du temps « passé, persuadés que cela signifiait qu'on y trouverait un « trésor, avaient criblé de coups de hache l'innocente statue.» Gerbert, mieux avisé, fixa un pieu à l'endroit où, à midi, venait finir l'ombre du doigt. Puis, à la nuit, il s'y renditseul avec un cubiculaire portant une lanterne. Par ses arts magiques accoutumés, il fit entr'ouvrir la terre qui leur livra un large passage souterrain. « Ils aperçoivent un immense palais, dont « les murs étaient d'or, dont les lambris étaient d'or, dont « tout était d'or. Des soldats d'or s'y amusaient à jouer avec « des dés d'or. Le roi des métaux était couché avec sa reine « devant une table servie, entouré de serviteurs debout et de

• vases d'un grand poids et d'un grand prix, dont le travail

• surpassait la matière. Dans le fond du palais, une escar- « boucle, pierre précieuse entre toutes, malgré sa petitesse

• chassait les ténèbres de la nuit. A l'angle opposé un esclave debout tenait un arc, et sur la corde tendue une flèche

• prête à partir. Ainsi, quoique l'art et Je prix de tous les

• objets attirassent sur tous les regards des spectateurs, on ■ ne pouvait que voir sans toucher à rien. Dès qu'une main « s'apprêtait à toucher quelque chose, toutes ces images sem- « blaient se mettre à bondir et à se précipiter sùr le présomp-

• tueux. Gerbert, saisi de cette terreur, réprima sa cupidité; « mais son domestique ne put s'abstenir de prendre un couteau «. admirablement travaillé qu'il avait vu sur la table, se figu- « rant que, parmi tant de choses précieuses, son petit larcin ne « serait pas découvert. Mais aussitôt toutes les images s'agi-

• tent avec un frémissement terrible ; l'esclave lance sa flèche « sur l'escarboucle, et plonge tout dans les ténèbres; et si, par « le conseil de Dieu, il ne se fût pas hâté de remettre le cou- « teau, tous deux ils auraient subi un effroyable châtiment. « Ainsi, sans avoir satisfait leur insatiable cupidité, ils s'en « allèrent à ia lueur de leur lanterne. C'est la commune et « constante opinion du vulgaire qu'il se livra à de semblables « machinations à l'aide d'artifices coupables.... Le bruit se

« répandit aussi que Gerbert, à l'aide de l'inspection des « astres, lorsque toutes les planètes méditaient le commence- • ment de leurs courses, s'était fabriqué une tête de statue « qui ne parlait pas sans qu'il l'interrogeât, mais qui à ses " questions répondait oui ou non. Par exemple, lorsqu'il lui « demanda : Serai-je pape? — La statue répondit : Oui. — •< Mourrai-je avant d'avoir chanté la messe à Jérusalem? — « Non. » Gerbert se promettait bien de ne pas aller chanter ia messe à Jérusalem, afin de ne pas mourir. Mais la réponse de sa statue était ambiguë, comme la plupart des oracles. 11 y avait à Rome une église dite de Jérusalem. Le pape y disait la messe trois dimanches de l'année, et ces cérémonies s'appelaient les stations de Jérusalem. Gerbert tomba malade précisément un de ces trois dimanches. « Il consulta sa statue qui « lai fit connaître et sa déception et sa mort. Ayant convoqué « les cardinaux, il déplora longuement ses forfaits. Ils furent « tout d'un coup saisis de stupeur et incapables de lui rien

• dire; et lui, devenu fou furieux, la douleur lui faisant perdre « la raison, il se mit à se déchirer en menus morceaux, el « ordonna qu'on jetât dehors ses membres lacérés et arrachés. » Qu'il reçoive et prenne mes membres, s'écriait-il, celui qui » ma demandé de lui en faire hommage; car, quant a mon

* ame, elle n'a jamais aimé ce pacte ou plutôt ce sacrilège (1). - Cette fable, à la fois puérile el odieuse, s'est, pour ainsi dire,

incorporée à l'histoire au moyen âge. Cet esprit supérieur à son siècle, ce pape meilleur que ses prédécesseurs du x' siècle, a été enveloppé d'une légende ténébreuse d'où il est difticile d'extraire sa véritable physionomie. Sigebert de Gemblou dit qu'il a été exclu de la liste des papes. Orderic Vital le fait parler avec le diable qui lui dicta le fameux vers :

Transit ab II. (ierbertus ad R. post papa vigens R.

Ces trois R. sont les trois sièges successivement occupés par ce magicien qui devait tout au diable, Reims, Ravenne, flome. Plat ma lui-même, qui parle fort brièvement de Silvestre II, lui reproche son ambition du pouvoir et ses relations avec Satan.

[i] Wlllclml. Malm.. < hr. apud Script. Rer. GaU., l X, p SIS et Ml*

Les Bénédictins, qui ont écrit V Histoire littéraire delà France, font son éloge; mais un accusateur implacable a dressé contre lui un acte d'accusation en forme ; c'est le compendieux auteur des Annales de l'Eglise, le cardinal Baronius. Sa passion ultraniontaine va jusqu'à la colère et à l'injustice. Il rejette, il est vrai, les récits mensongers et fabuleux ducardinal-archiprétre Betinon, qui lui avait attribué la science de la magie, qui avait condamné plusieurs papes comme des malfaiteurs adonnés aux sciences occultes, et avait même osé poursuivre de ses invectives Grégoire VII. Bennon est un scliismatique, dit Baronius; cela suffit à sa réfutation.

Mais Gerbert, lui aussi, a eu l'impudeur de ne pas trop croire à l'infaillibilité des évéquesde Rome; il a lutté contre le saintsiége , et levé l'étendard de l'Église gallicane au concile de Saint-Basic. De là la cause des invectives que le cardinal Baronius profère, dans un latin qui brave la civilité, contre le moine qui devint successivement arebevèquede Reims, archevêque de Ravennc, puis souverain pontife. Le concile gallican de Saint-Basle, dont Gerbert avait été l'âme, avait fait entendre « onlre les papes du xe siècle les sévères accents et la critique indépendante que nous avons trouvés dans la bouche de l'évoque d'Orléans. Après le concile, Gerbert écrivit à Séguin , ai-cbevéijue de Sens, pour l'exhorter à résister à la cour de Rome, qui avait frappé d'interdit les évêques gallicans. Il aborde et combat de front les prétentions exorbitantes de la papauté.

— « Les évéques de Rome, dit-il, i>ourront-iIs enseigner que « leur jugement est plus haut que le jugement de Dieu?...

- Quoi! parce que le pape Marcellin brûla de l'encens à Jupi- « 1er, est-ce que tous les évéques devront lui brûler de l'en- «< cens? Je déclare avec une ferme conviction que, si l'évêque « de Rome lui-même a péché contre son frère et n'a pas écouté « les avertissements répétés de l'Eglise , cet évèque de Rome, « dis-je, suivant les préceptes de Dieu, ne doit être traité que • comme un païen et un publicain (1). » La guerre est flagrante; Gerbert brave l'excommunication et engage ses co-

1 Script. Rrr Gall.. I. \. - (.erberll Episl. - Ep. H ad Sc«uinum arch.

- soc —

évêques à la braver. Il proclame que ta sentence de Jean XV est illégale; caria loi chrétienne, c'est l'Évangile, et les décrets des papes ne sont valables qu'autant qu'ils sont d'accord avec cette loi suprême. Donc il en appelle aux conciles; et il termine sa lettre en invitant les évôques à ne pas se soumettre à l'interdit, à continuer la célébration des saints mystères, à repousser une fausse accusation et à mépriser une injuste sentence. Et l'homme qui parle ainsi de la décision de Jean XV est précisément celui qui lui succédera un jour sur la Chaire de Pierre.

11 y a bien de quoi soulever toute la bile du cardinal Baronius : en sorte que Gerbert a eu ce malheur d'être peint parla légende comme un suppôt du diable, et par l'ultramontanisme comme un misérable ambitieux et un gredin fieffé. Ce moine, devenu « le plus pervers et le plus caméléon des courtisans », a déversé l'outrage et le mensonge sur le souverain pontife. Dans sa rage d'avoir perdu le siège de Reims qui lui avait été enlevé par le pape, « semblable à un serpent replié, enroulé « sur lui-même, et dont la tête seule et la gueule armée d'une « langue fourchue se dressent au-dessus de ses spirales, il a « blasphémé contre l'Église romaine... Dans sa folie furieuse « et son délire, il a aboyé contre elle!... »

Le fougueux cardinal le déclare convaincu de schisme et d'hérésie, parce qu'il s'est élevé contre la corruption des papes, parce qu'il a blasphémé et déblatéré contre les décrétâtes, parce qu'il a traité Rome d'une indigne façon. » Mais, ô Christ, écrivait « en effet Gerbert, tu es l'unique salut de l'homme, et Rome, » la mère- de toutes les églises, est àccusée de maudire les « bons, de bénir les méchants, de communier avec ceux « auxquels on ne devrait pas même dire : A ve ! (Salut !), de « damner ceux qui ont du zèle pour ta loi, en un mot, d'abu- « ser du pouvoir de lier et de délier, qu'elle a reçu de « Toi (1) ! »

(1) Baronll Annal. Eccl-. t. X, p. 879, 886, 852, 855 cl 87S. — Sed una Silos homlnls o Christe. lu es Roma ipsa Eccleslarum baclenus habita mater, bonis malcdlcere, malis benedicerc lertur. el quibus nec ave dlcendum est commun lcare. luamque legem zelanles damnare, abulens llgendl et solvendl poteslaie a le accepta ! - Gerterlt Eplst. apod Script. Rer. Gall., t. X. p. 417. Ep. LXXXVl (In Hne).

Baronius dénonce les artifices de Gerbert pour gagner à sa damnable cause l'empereur Othon III et l'impératrice Adélaïde Cet intrus dépouillé de la dignité épiscopale par la sentence du siège apostolique « pour se faire ordonner arche-

• vèque de Ravenne, il faut bien le dire, feignit de se repentir, « chanta la palinodie et parut si bien converti que, selon « Aimoin, non-seulement l'Empereur, mais les habitants de

• Ravenne le demandèrent pour archevêque, et il fut ordonné « par le pontife romain Grégoire V. »

Grégoire V meurt, après avoir bien réglé les affaires de l'Église de Rome. L'Empereur, voulant exclure les Italiens et surtout les Romains dont il connaissait l'infidélité, donna pour successeur au Germain Grégoire le Franc Gerbert, « homme « astucieux, très-habile à s'insinuer dans les bonnes grâces

- des princes, et très-indigne (ut libéré fatear) d'un siège si

• élevé, dont il avait été le plus grand ennemi... Ce sont ses « vomissements dégoûtants, jadis expectorés par son estomac « atrabilaire contre l'Église romaine, que les novateurs de « notre temps, comme on le voit, ont avalés pour les vomir de « nouveau contre elle... Nous pouvons affirmer que nul n'avait

• été promu jusque-là à la chaire de Pierre, après l'avoir « déchirée par ses écrits autant que Gerbert. L'Église de Rome

• fut forcée de souffrir ces indignités, lorsque les élections des

• pontifes romains furent faites par les princes du siècle. De

• même que par Othon un laïc intrus, Léon (VIII), pour la pre- « mière fois monta au trône pontilical, de même Gerbert à « son tour, en adulant le même Empereur, obtint d'être promu

- au saint-siége, à la demande du peuple romain, comme on . dit... (1). -

Dès que Gerbert est devenu pape, le cardinal Baronius s'incline devant la tiare de Silvestre IL 11 cesse de déblatérer contre cet intrus, indigne de la chaire de Pierre. L'hérétique est devenu sacré depuis qu'il a reçu le pouvoir de lier et de délier à tort et à travers. Il croit à la fin du monde, à la venue

(1) Baronll Annal. EccI-, »• X. p. 9ir».

de l'Antéchrist, et propage cette fatale croyance qui engourdit l'activité humaine, mais enrichit les églises. Que voulez-vous, on pouvait bien commettre cette erreur, lorsque tant de prodiges éclataient en l'an mille, tremblements de terre, comète, déchirure du ciel par où passait l'image d'un serpent gigantesque ayant des pieds azurés; il était pardonnable de croire à l'avènement de l'Antéchrist, en présence de naufrages ré|>étés de l'Eglise romaine et de la corruption des mœurs, surtout chez les ecclésiastiques. Ce siècle de fer ne semblait-il pas destiné à être jeté dans la fournaise? Ainsi le pense Baronius (4).

Dans ce conflit d'opinions sur Gerberl, c'est entre l'éloge sans restriction des Bénédictins, auteurs de Y Histoire littéraire, et les diatribes ultramontaines du cardinal Baronius, auteur des Annales de l'Église, que la philosophie de l'histoire doit chercher les traits du véritable caractère de Gerberl. Gel esprit aventureux, avide de sciences, plein d'une ambition que justifiait sa supériorité, ne put évidemment traverser les vices de son siècle sans en emporter quelques souillures. Je ne m'étonnerais donc point de sa fuite hors du couvent d'Aurillac, de ses aventures galantes en Espagne ou au monastère de Bobbio ; la chasteté n'était pas tellement en honneur dans le clergé, qu'il ait dû avoir de grands scrupules à ne pas observer strictement la continence, quand les évêques et les pajies scandalisaient le monde par leurs débauches. Son amour de l'étude, sa passion pour les sciences ne devait-elle pas le conduire fatalement à se jeter dansles sciences occultes? Oui oserait lui en faire un crime? Est-ce que l'art de guérir n'était |>as, de son temps, mêlé de pratiques étranges, et grandement entaché de magie? Est-ce que l'astronomie ne se confondait pas avec l'astrologie judiciaire? Est-ce que la religion elle-même était pure de divination, d'apparitions, de nécromancie, de miracles, d'amulettes, de reliques, de démono!o#ie? Les tâtonnements de la science et de la philosophie, dans les ténèbres du xe siècle, devaient faire trébucher à chaque pas les esprits chercheurs, et ce serait un vrai miracle qu'ils n'eussent pas fait fausse route

I Bironii Annal. Bccl . I. X, p 916; t. XI. p S et suit .

et poursuivi des ombres pour des réalités. Que Gerbert, ce mathématicien et ce mécanicien habile, ai! cherché, même par la magie, à changer en or toute matière, à pénétrer dans le palais du roi des métaux, en un mol à trouver la pierre philosophale, qu'y a-l-il là de si étrange et de si contraire au\ habitudes et aux mœurs des savants de son époque? C'est sur cette donnée que la chronique a bâti ses fables, que l'histoire ne rejette qu'après eu avoir extrait ce qu'elles contiennent d'essentiel à l'appréciation des efforts tentés par les intelligences pour arriver à conquérir la véritable science.

Dans le domaine de la religion, la lutte entreprise par Gcrhert pour affranchir l'Eglise gallicane du joug de la prétendue infaillibilité romaine, quel qu'en soit le mobile, est une affirmation de l'indépendance des consciences, et, à ce titre, nous lui devons noire approbation. La colère de Baronius est le plus bel éloge de Gerbert; et, sans examiner si sa promotion au siège de Reims fut ou non canonique, nous saluons en lui l'homme qui a osé s'insurger contre la cour de Rome et revendiquer les libertés de notre Eglise nationale. En somme, Gerbert repose la vue fatiguée de cette série de papes ignobles qui remplissent le xc siècle; c'est la plus grande cl la plus lumineuse figure de ce siècle obscur. Chose singulière, les fanatiques de la puissance de l'Église ou le repoussent, ou le Iraiuentdansla fange.

Nous venons d'examiner sous loules ses laces l'Église du xp siècle. Laconclusionàtirerde cetexamen est lamentable. Plus de croyance sérieuse, plus de morale, plus de discipline; la féodalité, la force, l'injustice, l'oppression, le matérialisme, voilà l'Église. C'est l'époque du triomphe du paganisme chrétien. Le christianisme de ce temps-là est si peu le vrai christianisme, qu'il damne, brille et tue jiour des erreurs que l'Église d'aujourd'hui est obligée d'admettre comme des vérités. Qui oserait soutenir que c'est une hérésie de refuser le paiement de la dlme, d'aimer avec passion la grammaire et les poètes, et de chercher des maximes de la sagesse dans Horace, Virgile et Juvénal? Ignorance et superstition, voilà la base de la religion au x# siècle.

Page 1