CHAPITRE XLIII
L'Église et l'esclavage au x« siècle. - Dotations de couvents. - Serfs de la Glèbe et manants. — Serfs attachés à la personne. - Le livre des serfs de Marmouller. — Ilotes el colllberts. — Mansionnlers . hommes de chef. — Sulpice. chalelaln d'Amboise. — Condition des classes scniics. — Le christianisme n est plus dans l'Église.
Il faudrait une ignorance au moins égale à celle de l'Église féodale du x« siècle, pour prétendre que la classe asservie a été guidée par elle dans la voie du progrès social. A ce sujet l'erreur n'est pas possible, et les historiens mêmes qui lui ont attribué la gloire d'avoir travaillé à l'abolition de l'esclavage ne peuvent plus faire hommage à l'Église de l'affranchissement du servage. « Le clergé, dit Henri Martin, sans accepter « tous les principes de la féodalité, est trop engagé lui-même « dans le système féodal pour combattre des abus dont il « profite; il ne continue pas contre le servage la noble mission « qu'il avait remplie contre l'esclavage. »
Il m'a bien fallu démontrer, un peu longuement peut-être, que le clergé était trop engagé lui-même dans le système social gallo-romain et gallo-frank, pour combattre les abus de l'esclavage dont il profitait, et qu'il avait autant d'intérêt à le maintenir qu'il en eût depuis à conserver le servage. Jusqu'ici j'ai eu à réfuter l'opinion d'écrivains sincères qui se sont laissés entraîner au courant des idées reçues; j'ai dû mina-
tieusement chercher et exposer les preuves à l'appui de mou opinion toute contraire, et fouiller scrupuleusement les ténèbres des dix premiers siècles de l'Église pour mettre en lumière son véritable rôle dans la grande question sociale de l'émancipation des esclaves. Désormais, je vais me trouver en contradiction avec ses seuls panégyristes. La vérité éclate de toutes paris, et je ne serai plus en désaccord avec les historiens indépendants de l'école moderne.
Au X' siècle, lorsque l'esclavage est à peu près aboli en fait, il reste encore, ne /ùt-ce que \\our mémoire, dans le droit social. Les chartes cl les formules, surtout dans la première moitié, demeurent presque invariables, et continuent à constater les donations, ventes, échanges de terres avec les man~ eipia de l'un et Vautre .se.re. Mais ces maneipia sont des dépendances des domaines, des ma uses et des cases. Les rédacteurs sentent même la nécessité de faire des distinctions. Ainsi Charles le Simple, en 918, donne l'abbaye de la Croix de Saint-Ouen au couvent de Saint-Germain des Prés, avec les maneipia et les colons (eu m mancipiis et colotûs). Souvent après les distinctions et les divisions en serfs, francs et colons, les chartes comprennent toute cette population, placée sous la domination ecclésiastique, dans l'expression générale super terrain manentes ou eommanentes ; d'où est venu le nom de manants. Les confirmations d'immunités des couvents font défense aux seigneurs laïques de molester les hommes des moines tant ingénus que serfs demeurant sur leur terre, tatn ingenuos quam servos super terrain eorum eominanentes. Hugues le Grand, en 937, donne des terres à Saint-Martin de Tours, eu. m- omni supra posito et maneipiis utriusque sexus desuper eominanentibus. Le souvenir de l'esclavage, à |>eu près disparu, se mêle aux formules des actes qui constatent les transactions dont la glèbe et ses serfs sont l'objet. Ce n'est plus que par de rares exceptions que les hommes de la classe servile sont distraits de la glèbe pour être vendus ou donnés séparément. Ainsi la charte de fondation du monastère de Corhéni, au pays de Laon, eu 90fi, contient rénumération des inanses qui lui sont attribués, sans désignation de maneipia
ou de serfs; vient ensuite une assez longue liste de serfs dénommés, donnés au monastère avec leurs enfants, entre autres deux serves appartenant à la terre royale d'Àttigm (de fisco Attiniaco pertinentes) (4). Vraisemblablement le roi Charles le Simple, qui dotait Corbéni, voulant que les terres des nouveaux moines eussent assez de bras pour les cultiver, prenait des serfs sur ses propres domaines pour les transplanter sur ceux du couvent. Le plus souvent le serf n'était distrait de sa glèbe que dans ce cas, c'est-à-dire pour aller en cultiver une autre.
Cependant il y avait des serfs plus spécialement attachés à la personne du maître, et dont il pouvait se faire une sorte de trafic. Car une charte du livre des serfs de Marmoutier du xi« siècle nous apprend qu'un citoyen de Tours, nommé Kmery le Teigneux, avait acheté d'un chevalier nommé Giraud, un petit serf nommé Jean, lequel devenu grand avait trouvé le moyen de se racheter de la servitude avec le fruit de son travail. Mais l'afïranchi Jean, s'étant pris d'amour pour une aucille des moines de Marmoutier, n'hésita pas pour elle à s'offrir comme serf aux Révérends Pères, et ceux-ci hésitèrent encore moins à accepter le sacrifice de sa liberté. Ces ventes de serfs, sans les domaines, diminuent au point de ne laisser presque aucuue tracedans la seconde moitiédu xe siècle. Dans les chartes, les maneipia sont moins fréquemment mentionnés; encore le sont-ils avec des désignations qui prouvent que ce sont des maneipia casata, des serfs de la glèbe. De nouvelles dénominations, s'y reproduisent plus fréquemment; elles représentent certaines catégories de serfs, les hôtes [hospites] et les colliberls (eolliberti).
Les hôtes d'une seigneurie sont des gens de condition quasiservile, étrangers au domaine, et auxquels le possesseur d'un tief a concédé des terres à la condition de lui payer des redevances et de lui rendre des devoirs personnels. Une sorte de contrat est intervenu entre eux et le seigneur, i>ar lequel ils ont aliéné leur liberté, qui n'était que la liberté de vagabonder et de mourir de faim , moyennant la concession d'une
1 Script, Rer. Cnil . I. fx. niplnmata faroll simplIcK t IX. niploroaln HogODt.< Magot.