CHAPITRE V
Vespasien et Tllus. - Domlllen. favorable à la classe scrvlle. - Application de la loi Cornelia de Sicariis aux hongreurs d'hommes. — Le Sénal seul se réjouit de l'assassinat de Domlllen. - Nerva, empereur du Sénat, cruel envers les esclaves.
Enfin, Vespasien saisit et affermit dans ses mains cet Empire qui flottait de Néron à Galba, de Galba à Othon, d Othon à Vilellius. Le nouveau César n'est pas d'illustre origine. Fils d'un banquier qui avait exercé son métier en Helvélie, il avait épousé la tille du scribe d'un questeur, affranchie de condition latine, déclarée depuis par jugement ingénue et citoyenne. Ce fut la mère des deux empereurs Titus et Domitien. Sous C!aude, Vespasien s'éleva aux honneurs militaires par la protection de l'affranchi Narcisse. Après un consulat, il gouverna l'Afrique avec intégrité et honneur; cependant à Adrumète, dans une sédition populaire, on lui jeta des raves à la tôte. Loin de s'enrichir dans sa province, il s'y appauvrit, ce qui lui fait le plus grand honneur, et y ébranla son crédit au point d'en être réduit à hypothéquer tous ses domaines à son frère; et, pour soutenir sa position et réparer les brèches faites à sa fortune, il se fit maquignon, ce qui lui valut le surnom de Muletier (J/u/io). Les Alexandrins, peuple remuant et caustique, lui donnèrent aussi le surnom d'un de leurs anciens rois, Cybiosacti-s (marchand de poisson salé), soit qu'il eût réelle-
ment fait ce commerce, soit pour le railler de la bassesse de son origine et de ses métiers avant d'être empereur.
Ainsi les ténèbres de la conscience étaient si profondes, qu'on se moquait de cet empereur à raison de ce qui fait sa gloire à nos yeux, savoir, son industrie, son habileté, son économie des deniers publics, qui ne provenait pas d'un sentiment personnel de cupidité et d'avarice, puisqu'il s'était plutôt ruiné qu'enrichi en Afrique, et qu'il fut très-libéral envers les citoyens de l'argent accumulé par lui dans le trésor public.
Après la mort de Domitilla, sa femme, Vcspasien reprit pour concubine une affranchie nommée Cœnide, qu'il traita presque comme une épouse légitime; tant, depuis un siècle, s'étaient affaiblis les vieux préjugés, et rapprochées les distances qui séparaient les esclaves et les affranchis des premières classes de la cité romaine. Cependant, par une concession à ces préjugés du patriciat, pour arrêter la luxure croissante et la confusion des mariages, il proposa au Sénat de décréter que la femme qui s'unirait à un esclave d'autrui deviendrait ellemême esclave.
Vespasicn et Titus sont de sages empereurs qui donnent un peu de repos au genre humain, en essayant de concilier les intérêts et les tendances divergentes de la plèbe et de l'aristocratie. Tolérants en religion comme en politique, ils sont bienveillants et bienfaisants envers la plèbe, sans offenser le Sénat. Mais ce n'est qu'une trêve, après laquelle recommence la lutte éternelle.
Il est assez étrange que parmi les douze premiers Césars, dont Tacite et Suétone ont écrit l'histoire, ce soient les tyrans flétris et condamnés par eux qui, dans leurs lois et leurs rescrits, ont môntré le plus d'humanité envers les esclaves. Ainsi Domitien, dont la jeunesse se passa dans la pauvreté et l'infamie, qui prostituait son adolescence aux riches débauchés de Rome, et entre autres à Nerva qui devint son successeur, Domitien, auquel l'histoire reproche sa cruauté taciturne, défendit de châtrer les esclaves et modéra le prix des eunuques qui restaient à vendre chez les maquignons d'esclaves.
C'est vraisemblablement de cette époque que date l'application de la loi Cornelia de Sieariis aux hongreurs d hommes. Il partagea les grands offices de l'État entre les affranchis et les chevaliers romains, et mit tant de soin à réprimer l'avarice et l'iniquité des magistrats urbains et des gouverneurs de provinces, que jamais ils ne furent ni plus modérés ni plus justes, tandis qu'après lui on les vit accusés, à bon droit pour la plupart, de toutes sortes de crimes (1). Il essaya môme de réformer les mœurs, et condamna aux peines édictées par la loi Scantinia, la plus inefficace de toutes les lois, quelques sodomites des deux ordres du Sénat et des chevaliers. Il refusa d'accepter les hérédités qui lui étaient léguées par des testateurs ayant des enfants.
Mais s'il en faut croire Suétone, ce ne fut qu'au commencement de son règne que Domitien montra cette justice et cette équité. L'Empire, les conjurations ou la crainte des conjurations et des compétiteurs, le portèrent à frapper surtout le Sénat. C'est la voie fatale et nécessaire que suivent Caligula, Néron, Domitien. Ils ont de Ixmnes intentions d'abord ; mais, quand on est maître absolu, les concessions sont réputées faiblesse; les factions se réveillent, les conjurations éclatent; il faut reprendre ce qu'on a octroyé, et si l'on n'a pas la sagesse de Vespasien ou d'Auguste pour faire tomber les poignards par la clémence, si l'on est jeune et ardent, la colère bouillonne et monte à la tête, la folie de la puissance enivre et aveugle , on a le glaive en main et ou frappe sans relâche, jusqu'à ce que, craint de tout le monde et craignant tout le monde, on tombe assassiné par quelque misérable de la domesticité du palais, comme Domilien et Commode, enveloppé sans défense dans les intrigues des favoris mômes et des ministres qu'on avait choisis pour exécuteurs de ses vengeances.
Le Sénat seul se réjouit de l'assassinat dfe Domitien, et fait apporter des échelles dans la Curie pour décrocher, abattre et jeter à terre ses images ; puis il vote l'aboli lion de sa mémoire. La plèbe reste indifférente. Le soldat irrité s'efforce de le
(1) Jus diligenter et industrie dixU. Suelone. P. m.
mettre au rang des dieux. Il élait prêt à le venger, si les chefs ne lui avaient pas manqué; peu de temps après il le vengea en effet, en demandant avec opiniâtreté le supplice de ses meurtriers.
En vérité, je me demande s'il nous est bien permis d'affirmer que nous ayons de justes idées et des appréciations exactes sur les Césars. Idoles de la plèbe pour la plupart, adorés des soldats, détestés de l'aristocratie, qu'ils détestent et déciment, nous n'avons sur leur compte que l'opinion sincère mais passionnée de Tacite, qui regrette la vieille républiqué aristocratique, cl les anecdotes diffuses et sans ordre de Suétone. Qu'on y ajoute les imprécations et les déclamations des chrétiens persécutés sous Néron et sous Domitien, et l'on verra qu'il ne faut accepter que sous bénéfice de critique les opinions faites et jusqu'ici reçues sur ces Césars. Je n'en ferais pas des saints, quoique leurs prêtres en fissent des dieux ; mais ces monstres, si monstres il y a, pervertis et troublés par le verlige du pouvoir absolu, par la bassesse des ■ grands non moins que des esclaves, ne sont que les produits naturels et nécessaires de la société monstrueuse au milieu de laquelle ils vivent. Les Trajan et les An ton in le Pieux forment l'exception. 11 faut être logique, et juger 1rs princes d'une époque d'après les principes qui dirigent la Société qu'ils gouvernent. La vie d'un esclave n'étant rien pour le maître, que peut être la vie d'un sénateur pour un empereur, d'un Lamia pour un Domitien? que dis-je, pour un empereur? pour un dieu tout puissant; car les Césars sont des dieux! Et, à tout prendre, la distance est plus grande entre un sénateur et un dieu, qu'entre un esclave et un maître.
Après la mort de Domitien, le vieux Nerva, empereur désigné par le Sénat, jura dans la Curie, que sous son règne pas un sénateur ne périrait par son ordre. Il tint son serment ; mais en revanche il fit tuer un grand nombre d'esclaves et d'affranchis, qui avaient tendu des pièges à leurs maîtres et à leurs patrons et les avaient trahis ; ii défendit par un édit que désormais les esclaves accusassent leurs maîtres.