CHAPITRE VI
Trajan l'Espagnol, empereur. — Adrien. — Sa politique de conciliation. — Dur el cruel comme maître . il se montre humain enters les esclaves comme législateur. — Anlonln le Pieux, fmoiable à l'émancipation de la race servile.
Rome n'est plus dans Rome. Ce nesont plus des Romains qui vont gouverner l'Empire. L'Espagne, l'Afrique, la GauJe, la Thrace, la Syrie, l'Arabie, la Pannonie, presque toutes les provinces vont fournir leurs empereurs.
L'Espagnol Trajan est une des plus belles figures de l'histoire romaine, un des plus beaux typ?s d'empereur. Il sut se faire aimer et admirer du peuple et du Sénat. Quant à sa vertu, Dion Cassius en a fait le plus bel é.'oge que pût mériter un maître de cette société romaine corrompue. Il aimait trop le vin et les jeunes garçons; mais, quoiqu'il bût à satiélé, il ne s'enivrait jamais, en sorte que le vin ne le poussa point au crime. Dans s\?s amours pour le sexe masculin, il eut tant de retenue, qu'il ne recourut jamais à la violence pour se procurer cètte sorte de volupté! Évidemment, pour qu'on puisse louer ce prince de ces vertus de tempérament, il faut que la morale n'existe plus ou n'existe pas encore. Si le vin avait agi sur le système nerveux de Trajan comme sur celui de Néron, si Trajan avait eu le sang jeune et bouillant de Caligula, il pouvait égaler les turpitudes el les cruautés de ces maîtres du monde. Heureusement le vin ne lui fit jamais perdre la
tôte, et il préféra la guerre aux orgies de la paix; mais il n'aimait pas moins qu'eux les combats de gladiateurs, les mimes, les danseurs, et par-dessus tout un d'eux nommé Pylade. Et Dieu sait peut-être comment il l'aimait ! Après ses victoires sur les Daces, il donna des spectacles qui durèrent cent vingt jours ; on y égorgea quelquefois mille, quelquefois dix mille bétes, sauvages ou apprivoisées, et il y fit combattre d'innombrables couples de gladiateurs.
Trajan est un des plus grands empereurs romains, parce que, comme César, il sut faire la guerre. Mais la guerre ne retarde qu'à peine la dislocation de l'Empire. Quand, fatigué de batailles, rassasié de victoires, écrasé des peines et des soucis du pouvoir, il se sent près de mourir, il est contraint de faire libres des nations qu'il avait soumises. Tandis qu'en Orient il navigue sur l'océan indien, presque tous les jieuples qu'il avait forcés à reconnaître la domination romaine se soulèvent, repoussent ou égorgent les garnisons des frontières. Parthes, Arméniens, Juifs, tout se révolte pendant que Trajan meurt à Sélinonte, en CUicie, d'bydropisie ou de poison.
Son successeur Adrien, Africain ou Espagnol d'origine, se hâte à la fois d'abandonner les conquêtes lointaines et de faire mourir les généraux et les citoyens les plus illustres, les plus en faveur sous le précédent règne. Préférant la paix à la guerre, il disait qu'il quittait le pays au-delà de l'Euphrale et du Tigre, à l'exemple de Caton, qui déclara les Macédoniens libres parce qu'il ne pouvait les maintenir sous la domination romaine. Naturellement cruel, selon l'historien Marius Maximus, il parvint à se contraindre parce qu'il redoutait le sort de Domitien. Mais cette cruauté éclatait parfois^contre les citoyens les plus haut placés, contre ses amis, et même contre des affranchis et des soldats, parce qu'il les soupçonnait d'aspirer à l'Empire ou de conspirer conlrc lui. Il était d'autant plus jaloux de son pouvoir, qu'il l'avait longtemps convoité, et obtenu enfin par des moyens indignes. C'était une opinion généralement répandue, que pour se faire adopter par Trajan, il avait corrompu ses affranchis, soigné dans leurs maladies, et mémo enseveli ses mignons. Dans les derniers jours de son
long règne, malade de corps et d'esprit au point de vouloir se suicider, il était retombé dans ses accès de cruauté soupçonneuse, et avait ordonné de faire mourir un grand nombre de citoyens. Sa mort les sauva ; car Antonin n'exécuta pas cette dernière volonté de son père adoptif. Le Sénat, en haine de cette proscription ordonnée, mais non exécutée, voulait que ses actes fussent cassés et anéantis, et ne l'eût pas canonisé et appelé Divin (Divas), sans les sollicitations d'Antonin, qui fut peut-être surnommé le Pieux pour avoir pris soin si pieusement de la vieillesse et de la mémoire de son père, et sauvé de la mort les nombreux Citoyens condamnés par Adrien.
La politique d'Adrien se proposa pour but, au dehors, d'assurer la paix, en renonçant aux conquêtes; au dedans, de maintenir en équilibre les forces rivales du Sénat, de la plèbe et de l'armée. Aussi, en môme temps qu'il prétendait relever le Sénat de son abaissement et maudissait les princes qui l'avaient abaissé, il se disait très-ami de la plèbe et se rendait fréquemment aux bains publics pour prendre son bain au milieu d'elle. Deux et trois fois par jour il visitait les malades, sénateurs, chevaliers et môme aflranchis, pour les encourager et les consoler.
Il évita de donner du pouvoir à ses aflranchis, imputant aux suggestions de cette classe les vices des princes ses prédécesseurs, et il condamnait ceux des siens qui se vantaient d'avoir sur lui de l'influence. 11 traitait avec sévérité ses esclaves. Un jour, ayant vu de loin l'un d'eux se promener entre deux sénateurs, il envoya quelqu'un lui donner un soufflet et lui dire : « Ne te promène pas entre ces deux hommes dont tu peux encore être l'esclave. »
La leçon était dure pour l'esclave, mais non moins dure pour les sénateurs. Mais les flatteurs sont incorrigibles; ils font bien un Dieu d'Antinous, un mignon ; pourquoi ne choieraient-ils pas un esclave qu'ils pensent avoir la faveur du maître commun?
Ce maître sévère est un législateur plein d'humanité pour les esclaves. Ainsi, il tempère les rigueurs des lois, des sénatusronsultes et des institutions des aïeux que Cassius invoquait
sous Néron. H statue que si un mattre est tué dans sa maison, on ne mettra pas à la torture tous ses esclaves, mais ceux seulement qui, à raison du voisinage du lieu du crime, auraient pu en avoir connaissance. Car il considère comme un strict devoir pour l'esclave d'exposer sa vie, même pour sauver celle de son maître. Mais quand ils n'ont pas rempli ce devoir, quand ils ont été complices par une coupable inertie, quand ils sont soupçonnés d'avoir prêté le concours de leur action ou de leur inaction, et de leur silence à l'assassin, alors il veut qu'on leur applique la queslion. Encore écrit-il a Sennius Sabinus : «Il ne faut en venir à la torture des esclaves que « lorsqu'on soupçonne parmi eux un coupable ; et l'on doit « auparavant avoir ou recours aux aulres moyens de preuve; « de telle sorte qu'il ne manque plus pour la preuve complète « que l'aveu des esclaves. » Ainsi l'enquête, si cruelle qu'elle fût, au lieu du supplice de quatre cents esclaves en masse, sans preuve et sans jugement, comme dans l'affaire de Pedanius Secundus, le droit accordé au juge de choisir parmi les esclaves ceux qu'il soupçonne du crime ou de la complicité, voilà le progrès inauguré par ce provincial devenu empereur. Il recommandait, dans l'application de la question, de commencer par l'esclave le plus suspect, par celui qui pouvait le mieux faire connaître au juge la vérité (t).
Adrien chargea Je préfet de la ville de déclarer libres les esclaves des deux sexes vendus à la condition de ne pas être prostitués, quand les nouveaux maîtres avaient violé cette loi du contrat de vente, ne fût-ce qu'en les employant à servir dans un cabaret. 11 défendit aux maîtres de vendre, sans en faire connaître le motif aux juges compétents, leurs esclaves maies ou femelles à des lenons ou à des lanistes, qui les livraient, les jremiers à la prosîitution, les seconds aux luttes et aux dangers de l'arène. Comme Domitien, il prohiba la
(t) Le S. C. Claudicn statuait que l'enfant d'une ingénue qui cohabitait avec un esclave, du consentement du maître de celui-ci. naissait esclave. Adrien, touché de l'iniquité et de la rigueur de ce droit, rétablit la règle du droit des gens, et voulut que la femme qui restait libre mil au monde un enfant libre. (Uaïus Comm. t. 8 84.)
castration des esclaves, sous peine de mort contre le médecin qui aurait fait l'opération, contre les esclaves qui s'y seraient prêtés, et contre ceux qui se seraient offerts d'eux-mêmes à la castration, sous peine de confiscation des biens pour les maîtres qui l'auraient ordonnée, et de déportation dans une Ile, par application de la loi Cornelia de Sicariis. Enfin, il interdit aux maîtres de tuer leurs esclaves, et voulait qu'ils les fissent condamner par le juge, s'ils le méritaient. Les maîtres n'eurent donc plus droit de vie et de mort sur les esclaves, et pour les livrer aux bêtes ou les vendre aux lanistes, ce qu'ils pouvaient faire auparavant au gré de leur caprice, ils durent préalablement conduire les esclaves devant le juge et les faire condamner à être livrés aux bêtes, si leur plainte était fondée. Il supprima les ergastules des esclaves et des affranchis.
Antonin le Pieux, avec plus d'égalité d'àmc, plus de douceur et de mansuétude, continua l'œuvre de son prédécesseur. Quoiqu'il aimât la paix, il eut une grande autorité sur les nations étrangères. Les conjurations et les séditions n'altérèrent point sa douce philosophie. Il répétait souvent le mot de Scipion : « J'aime mieux conserver un citoyen que tuer mille ennemis. » Il traitait ses affranchis avec sévérité, comme Adrien, et ne leur permit jamais, non plus qu'à ses amis, de trafiquer de leur influence. Etant mort d'une indigestion à soixante-dix ans, pour avoir mangé avec trop d'avidité du fromage des Alpes, il fut, du consentement unanime de tout l'Empire, placé parmi les dieux.
Ce divin empereur, vraiment digne de cette espèce de canonisation païenne, enseigna, comme Adrien, dans ses lois et ses constitutions, que la plus grande faveur était due à la liberté. Ainsi, Adrien avait voulu que les esclaves affranchis par des testaments et des codieilles, d'abord crus vrais et sincères, puis reconnus faux, gardassent leur liberté en payant vingt sous à l'héritier légitime et en lui rendant les devoirs dus au patron. Antonin, dans les causes libérales, c'est-à-dire relatives aux questions d'état, des ingénus et des affranchis, décidait que s'il y avait partage de juges, c'était du côté du
demandeur, revendiquant son ingénuité ou le bénéfice de sa manumission, que la faveur de la liberté devait faire pencher la balance, tandis que dans toutes les autres causes le partage de juges profitait au défendeur.