‹ L'église et l'état au CanadaChapitre 5 sur 6 · MISE · texte numérisé non relu

MISE

gion, et non pas aucun intérêt propre, car en vérité rien de terrestre ne me touche beaucoup...

« Pardonnez-moi, mon cher et illustre Général, la longueur de ma lettre. Si j'avais suivi les sentiments du cœur et de ma respectueuse confiance en vous, je me serais encore bien plus étendu, car je ne trouve guère de consolation ici qu’en vous faisant le confident de mes peines et de mes embarras. »

Carleton revint en 1774 reprendre les rênes du gouvernement du Canada.

Il nous apportait, tout joyeux, l’Acte de Québec, qui, sans être parfait, nous affranchit du moins de l’odieux régime que l’Angleterre, par une aberration inconcevable, nous avait imposé dix ans auparavant, nous rendit nos lois civiles françaises, assura à notre langue ses droits, substitua au serment du test une formule plus acceptable aux catholiques, et donna tellement satisfaction aux Canadiens français, que, lorsqu'il s’agit plus tard de le remplacer par l’Acte Constitutionnel de 1791, ceux-ci se montrèrent en général assez indifférents au changement, et laissèrent aux Anglais la responsabilité de le demander.

Carleton nous quitta de nouveau pour passer en Angleterre en 1778, et cette fois d’une manière qui paraissait définitive. Il était remplacé comme gouverneur du Canada par le suisse Haldimand, qui régna à Québec de 1778 à 178%, et a {laissé dans notre histoire tant de traces odieuses d'espionnage, de soupçons injustes, d'emprisonnements sans cause où au moins sans preuves de délits, de conduite hautaine, de mesures arbitraires et despotiques.

Longtemps nous avons cru qu’on avait exagéré l’odieux de ce régime, et qu'il fallait surtout attribuer à Du Calvet et autres personnages du même acabit la mauvaise réputation faite à Haldimand dans notre histoire. Mais lorsque nous avons vu un homme de la valeur de Mgr Briand, un prélat si sage, si pondéré, si naturellement favorable à l'autorité, si loyal à la couronne britannique, comparer le régime Haldimand à celui de la Chine et du Japon — le Japon d'alors, — le mettre même au-dessous de celui de Constantinople, nous avons compris, et nous avons

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fixé notre opinion là-dessus, qu'il ne fallait rien changer au jugement de l’histoire.

On avait envoyé à Londres un mémoire où la politique de Haldimand était sévèrement blämée: Mgr Briand, qui en approuvait le fond, n'avait pas voulu le signer, probablement à cause de la forme, ou plutôt à cause de l’effervescence où étaient alors les esprits. [l écrit à Carleton, qui à ce moment était à Londres :

« Les députés — Adhémar et Delisle — ont dit que Votre Excellence avait été surprise que je n’eusse pas paru dans je mémoire, et que c’est pour cela que le gouvernement n'avait pas octroyé leur demande. On a pensé que c’était par crainte du gouverneur. Oh! non. De ma vie, je n’ai craint homme. Je me reproche même, à présent que je suis aux portes de la mort, de ne pas assez craindre Dieu, mon redoutable Juge. J'ai l'honneur d’être connu de Votre Excellence. Je sais aimer, mais non craindre. Les bontés me rendent faible et mou : les grossièretés et les duretés me trouvent homme et ferme. La conduite du gouverneur, dont on trouve des exemples à ja Chine et au Japon, mais pas même à Constantinople, avait causé de la fermentation dans le laïque et dans le clergé. J'écrivis pour en détruire ou au moins pour en affaiblir l’odieux. On n’y eut pas assez d'égard. On alla en avant, et Je ne crus pas qu’il me convint d'approuver une démarche que je croyais trop précipitée et avoir un air d'humeur. L'objet était bon. Je l'approuvais. Je lapprouve encore, et je vous supplie de le favoriser, de le soutenir de toute votre influence et de faire sentir à la Cour que c'est le seul moven de maintenir la paix et la tranquillité dans Ja colonie... »

Le Prélat terminait sa lettre par les lignes suivantes, qui font voir combien le régime Haldimand lui avait fait regretter celui de Guy Carleton :

« Vos affaires vous permettront-elles de me lire? Qu'importe : j'aurai toujours la consolation de m'entretenir avec Votre Excellence pendant quelques moments, que je trouve bien précieux, en attendant que je puisse le faire avec un autre vous-même, qu'on nous fait espérer. Qu'il vienne donc vite, afin qu'après l’avoir embrassé je meure en paix, et dans la réflexion douce et consolante que -je laisse le diocèse sous le gouvernement d'un frère qui l'aimera et protègera la religion et le clergé, comme

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vous l'avez fait tandis qu'il a eu le bonheur trop court de vous posséder... »

Pour ramener la paix dans le Canada, et lui faire oublier le régime Haldimand, si odieux à Mgr Briand et à tous'les Canadiens français, la Cour de Londres ne crut pouvoir mieux faire que de lui renvoyer Carleton lui-même, comme avait fait autrefois la Cour de France, lorsqu'elle avait. nommé une seconde fois Frontenac à la tête de la colonie, pour réparer les bévues et les fautes de De la Barre et de Denouville. Carleton revint done à Québec en 1786 prendre une deuxième fois les rênes du gouvernement de la province. [l y revint avec le titre de Lord Dorchester, mais aussi avec le prestige d’un homme dont on a besoin et qui s'impose dans les circonstances exceptionnellement importantes : c’est Carleton qui devait faire passer les Canadiens du régime de l’Acte de Québec à celui de l’Acte constitutionnel de 1791 : c’est le premier gouverneur auglais qui devait entendre du haut de la tribune politique la voix de nos anciens patriotes. Ces bons patriotes, dont le souvenir nous est cher, dont la parole fait encore vibrer nos cœurs, s'étaient bien trouvés de l’Acte de Québec, et pour la plupart n'avaient rien fait pour demander un changement ; mais ils allaient prouver aux Anglais qu’ils étaient capables de leur tenir tête dans une Assemblée législative qu’on leur avait presque imposée.

Carleton reprend donc une seconde fois le gouvernement du pays, à la grande satisfaction de tous les Canadiens. Il v revient avec cette bonhomie, avec cet air sincère, avec ce franc-parler qui lui était si naturel, et qui lui donnait tant de ressemblance avec notre Frontenac. Quand on lit sa correspondance avec les différents secrétaires d'Etat, avec Shelburne, avec Hillsborough, avec Lord Germaine, on ne peut s'empêcher d'admirer ce francparler, qui lui causa plus d’un ennui, mais qui l’honore dans l’histoire. Vovez-le, par exemple, du siège du gouvernement où on l’a placé, et où il saisit les choses de près, exposer à Shelburne le régime odieux sous lequel vivaient les Canadiens avant l’Acte de Québec : aujourd’hui encore, ses paroles ne manquent pas d'actualité :

« Pour concevoir, dit-il, l’état vrai du peuple de cette province, pour ce qui regarde les lois et l'administration de la justice, et ce

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que les Canadiens doivent penser de leur situation présente, il faut se rappeler que ce ne sont pas des Bretons qui auraient émigré ici, apportant avec eux les lois anglaises, c’est un peuple établi depuis longtemps dans cette colonie, réduit par les armes à faire sa soumission au roi d'Angleterre, mais à certaines conditions. Leurs lois et leurs coutumes sont tout à fait différentes de celles de l’Angleterre, mais fondées sur la justice et l'équité naturelle aussi bien que les nôtres. Leur honneur, leurs propriétés, leurs revenus, aussi bien que ce qu'ils doivent au Roi, reposent en grande partie sur ces lois et ces coutumes. Dans les mutations de terres par ventes, ces lois, à part certains cas spécialement exceptés, déterminent certaines redevances qui doivent être payées au Roi, d'autres au seigneur, lequel est obligé de concéder ses terres à une rente très peu élevée.

« Ce système de lois établit la subordination du vassal à son seigneur. C'est ce système qui a conservé la paix et l'harmonie dont a Joui la colonie Jusqu'à notre arrivée, et qui a fait que cette province si éloignée du siège suprême du gouvernement lui est restée toujours fidèle. En une heure, nous avons changé tout cela par l'ordonnance du 17 septembre 176% ; et à la place du système dont je viens de parler on a imposé à la colonie des lois mal adaptées au génie des Canadiens, à la situation de leur province, aux intérêts de la Grande-Bretagne, des lois inconnues, des lois tout à fait inédites pour eux : conduite bien sévère de notre part, conduite qui, si J'ai bonne mémoire, n'a jamais été tenue par : aucun conquérant, même lorsque le peuple s’est soumis à sa discrétion et à son bon plaisir, sans aucune capitulation (1)... »

Autre exemple du franc-parler de Carleton. Il s'adresse cette fois à certains membres du Conseil, qui se sont plaints à la Cour qu'on ne les consulte que rarement, et que souvent même on suit plutôt l’avis de personnes en dehors du Conseil :

« Messieurs, leur dit-il, je vous avertis une fois pour toutes que, dans toutes Îles affaires qui ne requièrent pas absolument le consentement du Conseil, je ne réuntrai que les conseillers que je croirai les mieux qualifiés pour m'aviser, et de plus, je prendrai Favis et lopinion de toutes personnes, même en dehors du

(1) Constitutional Documents, t. I, p. 201.

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Conseil, que je croirai douées de bon sens, de candeur, d’amour de la vérité et de la justice ; de toutes personnes qui préfèrent leur devoir envers le Roi et envers la tranquillité du pays à des attachements de parti et à des vues intéressées et mercenaires (1)... »

Mer Briand aimait beaucoup le franc-parler de Carleton, même lorsqu'il ne lui était pas favorable, comme par exemple dans l'affaire du Chapitre, qu'il aurait voulu continuer en remplissant les vacances, et en augmentant même le nombre des chanoines. Il en parla plusieurs fois au gouverneur. Mais l'opinion de Carleton était fixée là-dessus : il le dit franchement à l’Evêque ; il lui donna ses raisons, et il ne fut plus question de cette affaire. Écrivant à Lord Shelburne : « On m'a demandé de compléter le Chapitre, lui dit Carleton, mais j'ai fait des difficultés à le permettre... » Carleton n'était pas sans savoir que le Chapitre de Québec, dans le passé, avait été plus d’une fois la cause ou au moins l’occasion de regrettables divisions dans Île clergé ; et puis, tout bien disposé qu’il était pour l'Évêque, peut-être redoutait-il de voir augmenter à l’excès son prestige et son influence, lorsqu'on le verrait entouré d’une brillante couronne de conseillers, aux costumes voyants et solennels, surtout par rapport aux protestants, qui déjà — chose à peine crovable, lorsque l’on sait avec quelle simplicité il vivait — avaient accusé le Prélat de vivre « en grande pompe », d'affecter « de déployer la pompe et l’apparat de l'Eglise de Rome », et de bâtir « un palais magnifique. » L’un des secrétaires d'Etat, à Londres, Lord Hillsborough, ayant pris la peine de lui écrire à ce sujet, Carleton lui répondit avec son franc-parler ordinaire, et prit admirablement la défense de l'Evêque :

« On vous a dit qu'il vit en grande pompe : eh bien, il vit dans un pauvre petit appartement du Séminaire, et il mange à la table commune.

« On prétend qu'il affecte de déployer l’apparat de l'Eglise de Rome. Il n'y à ici, en tout et partout, qu'une seule procession extérieure, celle de la Fête-Dieu, et elle a toujours été observée.

« Quant à la magnificence des constructions de l'Evèque, elle consiste à poser ue nouvelle couverture sur l’évêché, dont les

(4) Constitutional Documents, t. |, p. 194.

murs étaient restés debout : il loue maintenant cet évêché pour les bureaux publics. »

Encore un exemple du franc-parler de Carleton, qui était loin de déplaire à Mgr Briand. A l’odieux serment du test, le Parlement anglais venait de substituer pour les Canadiens une autre formule, acceptable aux catholiques, qui fut agréée d'ailleurs par la Propagande, à laquelle elle fut soumise. Mgr Briand en était content ; mais il avait sur le cœur le mot suprématie qui se trouvait dans le Bill où avait été insérée la nouvelle formule de serment : il en parla au gouverneur :

« Qu’avez-vous affaire au Bill ? lui répond Carleton. Le Roi n'usera point de ce pouvoir, et il consent bien et il prétend même que le Pape soit votre supérieur dans la Foi ; mais le Bill n'aurait pas passé sans ce mot. On n’a point dessein de gérer votre religion, et notre Roi ne s’en mêlera pas autant que fait celui de France. On ne demande pas, comme vous le voyez, par le serment, que vous reconnaissiez cette suprématie. Laissez-les dire, et croyez ce que vous voudrez. »

Ce sont les paroles textuelles de Carleton, telles que je les trouve citées par Mgr Briand dans une lettre qu'il écrivait sur le même sujet au cardinal Castelli, préfet de la Propagande.

Carleton prenait évidemment un malin plaisir à’ assurer Mgr Briand que jamais le roi d'Angleterre ne se mêlerait de nos affaires religieuses comme on le faisait à la cour de France, où ministres et parlementaires rivalisaient de zèle à s’occuper de jansénisme, mettaient à tout propos la main à lencensoir et intervenaient même dans l’administration des sacrements. Le roi de France faisait souvent payer bien cher à l'Eglise la protection qu'il était censé lui accorder, d’après le Concordat.

Comme son prédécesseur le gouverneur Murray, mais avec encore plus de largeur de vues, Carleton accordait volontiers sa protection à Mgr Briand et à ses œuvres chaque fois qu’il en était requis. Le prélat ayant pris à cœur l’œuvre de son petit Séminaire, pour y former de bons sujets, propres au recrutement de son clergé, le gouverneur l’encourageait de toutes ses forces, assistait

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