I. — l'élection d'étiexne de garlande
Un des épisodes les plus intéressants de cette lutte entre Philippe I^' et la Papauté, un de ceux qui nous font non seulement le mieux voir le jeu des institutions religieuses, mais aussi le mieux comprendre le rôle joué par le Roi, le Pape et le Clergé dans ces conflits qui mettaient en présence la réforme ecclésiastique et les droits du Roi de France, est l'élection de l'Évêque de Beauvais qui devait remplacer Anseau, mort en 1099. Le conflit dura près de 5 ans. Des deux Évèques nommés par le parti du Roi et par le parti du Pape, Etienne de Garlande et Galon, ni l'un ni l'autre ne fut Évêque de Beauvais, et la situation aurait duré indéfiniment, si en 1104, à l'occasion de l'absolution de Philippe 1"' (excommunié en 1100 au concile de Poitiers), le Pape Pascal II et le Roi ne s'étaient entendus pour faire cesser cette situation inextricable et accepter un compromis par lequel les prétentions et les prérogatives de l'un et de l'autre seraient sauvegardées.
C'est en 1099 que commença la longue lutte qui, pendant cinq ans, désola l'église de Beauvais, et à propos de laquelle
(1) Nous préférons ici le terme de « clergé national » à celui de « clergé gallican », qui suppose toujours un ensemble de Théories dont on n'avait aucune idée au xi"" siècle.
l'élection ÉPISCOPALE DE BEAUVALS
le Pape Pascal II et l'Évèque Ive,s cle Chartres unirent leurs efforts pour faire triompher le droit et la règle canonique contre l'autorité du Roi de France. Depuis la mort de l'Évèque de Beauvais, Anseau, le 21 novembre 1099, jusqu'au milieu de l'année 110D, l'Évèché avait été vacant, pour le plus grand profit du Roi, qui en touchait les revenus et en faisait à dessein durer la vacance (1).
L'élection d'Etienne de Garlande (2), faite par une fraction des chanoines de Saint-Pierre de Beauvais, provoqua un grand scandale dans le clergé. Cet Évèque, favori de Philippe I", n'aurait pas été élu dans les formes canoniques ; et Ives de Chartres avait aussitôt écrit aux légats Jean et Benoit (4) pour les prier de ne pas ratifier ce choix et les prévenir du scandale de l'élection. Pascal. était intervenu et avait écrit une lettre malheureusement perdue (3) au sujet de la légalité des élections épiscopales ; au nom de cette volonté du Saint Siège, Ives attaquait l'élection (4) : « Au mépris de ces lettres, au mépris du siège apostolique, se répandant en paroles de dérision contre les légats (Ives pensait loucher par là directement leur amour-propre), les chanoines de Beauvais, mettant de côté toute obéissance canonique, ont élu pour évèque, afin d'obéir à la volonté du Roi et de sa fameusé compagne, un homme illettré, joueur, de mauvaise vie, non clerc, rejeté jadis de l'Église par Hugue de Lyon, pour adultère : Étienne de Garlande. » — a II faut que les légats vengent
(1) C'était en effet une des prérogatives des Rois, « le droit de régale », droit de toucher les revenus des évèchés et bénéfices vacants.
(2) Étienne de Garlande, ({uatriènie fils de Guillaume, sénéchal de France, archidiacre de Paris, et doyen de Saint-Samson, Sainte-Croix et Saint-Aignan d Orléans. A cette époque, 4099, Louis était déjà Roi désigné.
L'élection d'Élienne, grand seigneur et favori du Roi, se comprend. Les chanoines voulaient un chef pour les défendre contre les barons pillards et ne trouvaient mieux ([u'fXienne.
(3) Lettres analogues du Pape Pascal II à Anselme de Canterbury {L^hhe," Concilia, X. 624); à Guy de Vilemne. (Labbe, Concilia, X. 651.)
(4) Extrait de la lettre d'Ives, 87. (Lettre d'Ives aux légats.) Nous adoptons la numérotation des lettres de l'édition xMigne.
le mépris qu'on a montré pour leurs instructions, et mettent bon ordre au scandale. »
Etienne, de son côté, envoyait à Rome des députés pour séduire les prélats importants de la cour du Pape et circonvenir Pascal.
Les légats furent-ils peu impressionnés par la lettre dlves, ou négiigèrent-ils d'agir en conséquence? Toujours est-il que, ni au Concile de Valence ni au Concile de Poitiers (novembre 1100), on ne parla de l'évêché de Beauvais et il ne semble pas que les légats se soient jamais occupés d'Etienne de Garlande (1).
Pendant ce temps, Etienne faisait agir ses amis : Alanassès. archevêque de Reims, réunissait un synode à Soissons (2) (1100), et, désireux de plaire au roi, il écrivait, « sur la demande du chapitre de Beauvais », une lettre au pape, et lui transmettait les lettres des clercs de Beauvais qui recommandaient leur élu à Rome.
En même temps on intriguait auprès du légat Jean, par l'intermédiaire de son ami Lambert (3), évêque d'Arras : forts de l'appui de l'Église de Reims, mère de celle de Beauvais, les clercs de Beauvais s'adressèrent à Lambert pour lui demander de vouloir bien, comme Manassès, contresigner leur demande au Saint-Siège et recommander Etienne, leur élu, à son ami le légat Jean. Ils insistent sur la régularité de rélec-
(1) Les légats Jean et Benoit, cardinaux italiens, envoyés en 1103 par Pascal II pour excommunier à nouveau Philippe I", réglèrent un certain nombre d'alïaires ecclésiastiques dans les Conciles de Valence et Poitiers, mais rencontrèrent presque partout un grand mauvais vouloir ou une réelle opposition de la part d'une partie du clergé français, de Hugue de Lyon on particulier, qui eut pour résultat ({ue leur légation échoua et que leur volonté et leurs décisions ne furent pas respectées sur plusieurs sujets importants. — Hugue de Flavigny a fait un récit très intéressant de ces événements.
(2) Cela ressort do la lettre des clercs de Beauvais à Lambert (Bouquet, XV, 191-192). C'est peut-être de ce Concile que parle Ives de Chartres, lorsque (lettre 85) il dit : « le grave scandale né d'un cause futile dans les églises de Reims et Soissons?. . . »
(3) Lettre des clercs de Beauvais à Lambert (Bouq. XV, 191).
l'élection ÉprsGOPALE de beauvais
lion (1), sur la valeur de l'élu, sur la petite objection qu'on peut faire : Etienne n'était pas archidiacre. Au courant des difficultés soulevées (la campagne d'Ives de Chartres), ils demandent à Lambert, suffragant de Manassès, de les aider à les aplanir. Si Lambert transmit la commission à Jean, on comprend que celui-ci, pris entre l'évêque de Chartres et celui d'Arras, se soit abstenu de résoudre l'affaire ou même de prendre parli. Les difflcultés qu'il avait rencontrées en Aoulant régler l'affaire de simonie soulevée à Autun contre l'évêque Norigaud (2), le faisait probablement réfléchir.
Ives de Chartres, voyant que Jean et Benoit n'intervenaient pas, s'adressa alors directement au pape (3) et, craignant de -plus que les intrigues d'Élienne à Rome n'influençassent le Saint-Siège, il renouvela dans les mômes termes la plainte qu'il avait adressée à Jean, en prévenant Pascal des menées d'Etienne de Garlande. 'Mais nous ne voyons pas, (comme le dit M. Luchaire,) (4) que, à ce moment Ives, ait a usé de l'in- (( fluence qu'il avait gardée à Beauvais (5) pour encourag-er (( la partie du chapitre de Saint-Pierre restée fidèle à la bonne (( cause à choisir suivant les règles canoniques un candidat (( plus acceptable ». Ce n'est que plus tard, au moment de l'élection de Galon, qu'on le voit s'adresser aux clercs de Beauvais. — Mais nous n'en sommes pas encore là, il s'en faut de beaucoup.
En effet, le synode de Soissons ayant en somme donné raison à Étieniie-et à ses électeurs, Ives change de ton. Prérérait-il à tout la paix de l'Eglise ? S'inclinait-il, malgré ses convictions, devant l'attitude d'un archevêque de Reims et
(1) Clerrel popiili pari volunlalc et concordi comilio electus.
(2) Jean cl Benoit avaient, sur la demande du chapitre d'Aulun, voulu juger Norigaud, accusé tle simonie, et Hugue de Lyon leur fit à ce propos uue telle opposition qu'ils ne purent empêcher Norigaud, destitué par eux du siège épiscopal, de s'y réinstaller en maître sous leurs yeux. Voir le récit de cette lutte curieuse dans Hugue de Flavigny, Bouq. t. XII, p. 617-G28.
(3) Lettre 89.
(4) Annales de Louis VI le Gros. Préface, p. CLXI.
(o) En qualité d'ancien abbé de Saint-Quentin de Beauvais,
des prélats réunis, autour de lui au synode ? Cédait-il aux importunités d'Etienne (1), ou même de Pliilippe I"? Toujours est-il qu'il s'adressa de nouveau au pape, (2) mais cette fois, pour plaider, au nom de l'Église, d'ailleurs, et probablement sur les demandes instantes de ses membres, la cause d'Etienne. Il revient sur ses affirmations, adoucit ses jugements (3) et, sans se mettre en avant, entoure cette justification d'Étienne de nombreuses réserves, il déclare que « l'Église de Beauvais répond de lui, qu'il ne parle qu'au nom de l'Église, pour la paix de cette pauvre mère déchirée ».
Il met ainsi Pascal en garde contre la lettre même qu'il lui écrit et termine en demandant un jugement afin de réparer les ruines misérables de cette pauvre église.
Pascal, très au courant de l'affaire, et décidé cette fois à agir en véritable pape réformateur et à ne pas céder aux clercs de Beauvais, réprimanda Ives de sa palinodie, lui reprochant de céder à d'autres mobiles qu'à sa conscience et sa conviction (4). Ainsi, dans cette affaire, le pape ne craint pas d'attaquer de front la « volonté » du roi (5) qu'il avait fait excommunier à Poitiers : et, avec cette lettre pour Ives, il en envoyait une autre à l'Église de Beauvais, désavouant Étienne et ordonnant de recommencer l'élection (6).
Dégagé, par cette réprimande, de la contrainte où l'avaient mis les clercs de Beauvais et Étienne de Garlande, Ives fait
(1) Comme il le dira plus tard (lettre 95) pour s'excuser de cette palinodie.
(2) Lettre 62.
(3) « Si Etienne n'a pas les ordres sacrés, il a néanmoins des qualités " et des mérites ; l'accusation d'adultère lancée contre lui jadis par « Hugue de Lyon et Lysiard, archidiacre de Beauvais, n'a donné aucun « résultat juridique et Lysiard est maintenant son intime : dans les « causes où les accusateurs deviennent les défenseurs, ce n'est pas à « moi (Ives) à donner des conseils au pape. ... » Lettre 92.
(4) Lettre perdue, mais dont l'existence ressort des lettres d'Ives 93 et 97.
(3) Terme employé par Ives hii-mème dans sa lettre 87, ad legatos, V. plus haut p. 8 : les chanoines ont choisi pour obéir à la volonté du roi.
(6) Cf. note 3 de la page suivante,
l'élection ÉPISCOPALE de BEAUVAiS
part à Pascal de sa joie d'être en communion d'idées avec lui, le remercie de ses semonces, et nous révèle ce qu'il y avait de sous-entendus (1) dans sa précédente lettre pour qui savait lire. Il entreprend aussitôt des démarches auprès de Lambert, d'Arras (2), lui conseille de pousser Manassès, de Reims, à faire exécuter les recommandations du pape (3) : le désaveu de l'élection d'Etienne, l'ordre de procéder à une nouvelle élection. Mais on connaissait l'attitude que Manassès avait prise au Concile de Soissons : Ives devait avoir du mal à en triompher. Il ne se découragea pourtant pas : en même temps il écrivit aux clercs de Beauvais (4), leur donnant, au sujet de cette élection, des conseils émus et pressants et leur recommandant d'obéir promptement aux injonctions pontificales en procédant aussitôt à une élection catholique et canonique. Sûr de l'appui de son maître, il avait retrouvé sa sereine tranquillité et commandait d'un ton affectueux, mais énergique (5).
L'afïaire fut bien menée, et, malgré l'inaction de Manassès (6), la fraction du chapitre de Beauvais qui appartenait au parti réformiste élut Galon, abbé de Saint-Quentin de Beauvais.
(1) M. Luchaire s'est mépris en parlant do l'acte de faiblesse inexpli cable d'ives (Annales, p. CLXI). Cette pseudo-palinodie, avec tout ce que la lettre 92 laisse deviner entre les lignes, s'explique fort bien.
(2) Lettre 97 d'ives de Chartres.
(3) Pascal avait écrit à ce sujet aux clercs de Beauvais une lettre aujourd'hui perdue, mais qui ressort des lettres d'ives 97 et 98.
(4) Ives, lettre 98.
(5) Nous ne sommes pas de l'avis de M. Luchaire, qui dans les Annales de Louis VI, p. CLXII, place ces relations entre le pape et Ives au moment du départ des légats pour la France. Seule la lettre d'ives aux légats est de 1100. Celles d'ives à Pascal sont de 1101, donc postérieures au Concile de Poitiers (nov. 1100), fait qui a son importance pour expliquer l'attitude du roi et celle d'ives et de Pascal.
(6) C'est le métropolitain qui convoquait le corps électoral. Voir dans nos conclusions l'étude détaillée du rôle qu'il jouait dans les élections épiscopales.