‹ L'église et l'état au XIIe siecleChapitre 3 sur 5 · II. — L'ÉLECTION DE GALON · texte numérisé non relu

II. — L'ÉLECTION DE GALON

Galon était non seulement un prélat honorable, mais même un homme fort distingué, si l'on en croit Orderic Vital (1), l'auteur de la Vita S. Joannis Morinorum episcopi (2), et surtout son contemporain Anselme (3), archevêque de Canterbury. Nommé par le parti réformiste du clergé de Beauvais, il ne fut pas reconnu par tout le Chapitre. En effet, quelques clercs, complices d'Etienne, « séduits par les peaux de martre qu'il leur avait données (4], refusèrent d'accorder leur assentiment à cette élection, et, incapables de l'empêcher, allèrent trouver le roi. Ils plaidèrent auprès de lui la cause d'Etienne et dénigrèrent Galon, disciple et ami d'Ives, qu'ils représentaient comme un futur adversaire acharné de Philippe si un jour il devenait évêque dans le royaume ».

Le roi, depuis longtemps gagné à ces idées, refusa de consentir à l'élection (assensum praebere electioni) et de remettre à l'élu les biens de l'évêché (investiture des régales). En présence de ce scandale, on ne pouvait même pas espérer que le métropolitain agirait avec énergie. L'attitude que Manassès de Reims avait prise jusque-là faisait prévoir la conduite qu'il allait suivre. Par une ruse habile, ayant appris que les électeurs de Galon se disposaient à aller chercher justice à Rome, il les retint à Beauvais, sous prétexte de réunir les électeurs des deux partis et de rétablir la paix entre eux (5). Au fond, il voulait temporiser afin d' « empêcher l'élection suivant la volonté du roi. » Enfin il refusa de consacrer le nouvel élu (6), ce qui se comprend de la part d'un archevêque

(1) 0. VitaL Bouq. XII. 630.

(2) Vita S. Joannis Morinorum episc. Bouq. XIV. 239.

(3) Anselmi Epist. ad Paschalem. L. III, ep. 69 : Ad Episcopatum nec meliortm nec aequalem inveniri posse.

(4) Ives de Chartres, Ep. 100. Ad Paschalem. (Bouq. XV, 11).

(5) Ives de Chartres, Ep. 100. Ad Paschalem.

(6) Ives de Chartres, Ep. 102. Ad Manassem. — Cette lettre 102 à Manassès est certainement antérieure, par le ton dont Ives y parle de l'élection, à la lettre 103 ad Paschalem qui rapporte le serment de Phi-

l'élection épiscopale de beauvais

soumis à son roi, puisque le roi n'avait pas encore investi l'élu, et que l'investiture devait précéder la consécration.

Ému par les lettres d'Ives et d'Anselme, Pascal intervient de nouveau (1), il exprime son avis et fait savoir sa volonté ( voluntatem et consilium) ; Ives, de son côté, supplie Manassès de céder (2), de consacrer Galon, lui rappelant le respect dû au Saint-Père, la bonne famille d'où sort Galon, l'illégalité de la conduite de Philippe, les rois n'ayant pas le droit de s'immiscer aux élections ni de les empêcher. Mais Manassès, sourd aux ordres de Rome, comme aux prières de son confrère, reste résolument du côté du roi contre le pape, contre les réformistes, contre la majorité du clergé, contre ses coévêques, contre le droit canon.

L'affaire en était là, lorsque Philippe, ennuyé de ces recours à Rome, et voulant se montrer maître chez lui, fait le serment

lippe, — et aussi antérieure à ce serment lui-même. Ce ne serait donc pas en conséquence du serment de Philippe que Manassès aurait remis la consécration de Galon, comme le dit Luchaire, Annales, p. CXGIII. « L'effet ne se fit pas attendre... » Manassès n'a pas consacré Galon, d'abord parce que placé entre le roi et le pape il est, malgré son obéissance ordinaire au roi, souvent indécis et hésitant quand il faut prendre parti. Nous avons vu que, bien qu'Etienne de Garlande fût manifestement protégé par le roi, il n'avait pas osé le consacrer, par un dernier scrupule de conscience, ou parce qu'il sentait l'opposition du Saint Siège véritablement inébranlable. De même ici, il ne voulut pas consacrer Galon parce qu'il sentait que ce serait le moyen de se brouiller définitivement avec Philippe P^ Manassès n'a pas consacré Galon, ensuite, parce que, chose à laquelle on ne fait jamais assez attention, la tradition en France était que le Métropolitain consacrât l'évêque après que celui-ci eût été investi par le pouvoir civil. Donc, il ne pouvait régulièrement consacrer Galon. D'autre part, il est probable que si c'eût été en conséquence du serment de Philippe que Manassès remit la consécration de Galon, Ives en aurait parlé à Manassès comme il en a parlé à Pascal.

Pour la date de ces événements, Luchaire a raison, contre Souchet, de les placer en 1101 (Cf. Souchet, Obs. ad Ivonem Carnot , Migne t. CLXII, ad Ep. 105, 144).

(1) Voyez la lettre d'Ives à Manassès, n" 102.

(2) Lettre 102, d'Ives à Manassès.

que jamais, lui vivant, Galon ne seraévêque de Beauvais (1). Pour donner plus de poids à cet acte, il y fait participer son fils Louis (2), roi désigné, le mettant ainsi de moitié dans sa politique antipontificale (3). Le résultat fat que Galon ne put entrer en possession du siège de Beauvais. Mais Pascal ne restait pas battu, puisqu'Étienne de Garlande (4) n'était pas plus évèque que Galon.

Découragé, Galon s'en fut à Rome (5), sur le conseil d'Ives de Chartres, discuter avec Pascal des intérêts de l'Église et de la conduite à suivre. Celui-cî dut se rendre compte que toute résistance était inutile pour le moment ; il cliercliait à ne pas blesser directement Philippe ; il sentait qu'il pourrait avoir besoin de son appui contre l'empereur, les antipapes et les ennemis qu'on lui suscitait, et, au lieu d'agir énergiquement comme le conseillait Ives, il préféra temporiser : il sacra Galon évêque, cérémonie toute platonique, puis l'en-

(1) Cela ressort de la lettre 105, d'Ives à Pascal.

(3) Luchaire exagère l'importance de cet acte (l'association de Louis au serment), {Annales de Louis VI, n" i7 et préface, loc. cit.^ Nous ignorons si ce serment eut la solennité qu'il veut lui prêter. Certainement l'association de l'héritier présomptif de la couronne à un pareil serment prolongeait la résistance au Saint-Siège Mais il ne semble pas que le fait eût particulièrement impressionné les contemporains, ni que Ives lui-même y ait attaché toute l'importance qu'on lui attribue, puisque dans sa lettre au pape, qui, au moment même, relate l'événement, il ne parle pas du serment de Louis que nous ne connaissons que par une lettre d'Ives à Pascal, postérieure de trois ans, la lettre 144.

(4) Quoiqu'en ait dit avec erreur, et sans en donner aucune preuve, Imbart de la Tour : les Élections épiscopales dans l'ancienne France, p. 444, Étienne de Garlande n'avait pas été consacré, le roi n'avait pas triomphé sur ce point et le pape avait encore un puissant droit de veto. Il l'exerça ici — Cette afïirmation d'Imbart est démentie par le fait rapporté par Luchaire, op. cit., p. CLXV, de l'usage que fit Galon de ses droits d'évêque consacré pour investir de l'église de Beauvais en Beauvaisis, Eudes, parent du roi Et c'est, cependant, sur cette préface de Luchaire qu'Imbart s'appuie pour émettre cette aflirmation erronée.

(5) Lettre 100, d'Ives de Chartres.

l'élection épiscopale de beauvais

voya comme légat en Pologne (1). Il cliercliait peut-être, par cette diversion, à faire oublier la tension des rapports entre la France et le Saint-Siège. Ives, dans deux lettres (2), lui parle du projet que nourrissait Philippe d aller à Rome ou d'envoyer une ambassade auprès du pape pour demander son absolution. Pascal crut-il à la sincérité de ses intentions ? Il se peut que cette altitude du roi de France (bien qu'elle nous inspire peu de confiance vu le moment où il la prenait et son serment injurieux pour l'autorité romaine) Tait impressionné et provoqué chez lui un désir de conciliation avant tout.

Pendant deux ans encore, jusqu'en 1104, le siège de Beauvais resta inoccupé. En dehors des affaires réglées au cours de la légation de Richard d'Albano (1102-1104j, Pascal II n'euL guère à s'occuper du clergé de France qu'en ce qui concerne la solution de l'affaire Galon. — Ives de Chartres avait l'intention d'aller à Rome (3), mais il envoya Galon à sa place. Enfin, on trouva la solution du conflit dans un compromis : la vacance du siège épiscopal de Paris (l'évêque Foulque mourut le 8 avril 1104) permit de résoudre l'affaire. La situation entre la France et le Saint-Siège était moins tendue, grâce à la politique habile de Richard d'Albano, qui eut pour résultat l'absolution de Philippe I". Les chanoines de Beauvais sont dans les meilleurs termes avec le prince Louis (4). Tout le monde désire qu'une solution pacifique réconcilie les deux grands pouvoirs dont l'hostilité ne pouvait que nuire à l'Église et au Royaume : le Pape et le Roi.

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