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LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE

Par liberté il faut entendre ou l'exemption de ce qui est contraire à la nature ou l'exemption de ce qui peut en régler les actes : exemption de contrainte, ou exemption de loi. C'est ainsi qu'on dit du cours d'un fleuve qu'il est libre quand il n'est pas arrêté par des obstacles, quoiqu'il aille d'ailleurs à la mer en obéissant aux lois naturelles de la gravité, et du vol d'un oiseau qu'il est libre quand il parcourt les airs sans but fixe et sans règle déterminant son action.

Evidemment, ce n'est pas dans ce premier sens que la liberté de conscience est comprise par ceux qui la défendent, car alors ils seraient obligés d'admettre une conséquence tout-à-fait différente de celle qu'ils ont en vue. En

effet, si la liberté pour eux est la faculté de suivre sa propre nature, la liberté de conscience sera la faculté non-seulement d'obéir aux principes de la raison, mais encore de se soumettre entièrement à la direction de l'Eglise catholique ; car c'est à cette condition que la conscience sera réellement et vraiment libre. Quelle est en effet la nature de la conscience? n'est-ce pas de se conformer à la règle du vrai et de l'honnête ? Mais cette règle quelle est-elle? n'est-ce pas la loi éternelle de Dieu qu'il est impossible d'avoir pleine et entière en dehors du magistère infaillible de l'Eglise? Quand donc la conscience humaine pourra suivre sans entraves ce magistère, seulement alors elle pourra se dire vraiment libre, c'est-à-dire affranchie de ce qui est contraire à sa nature. Mais ce n'est pas ce que veut, ce que cherche l'esprit moderne, il s'efforce au contraire d'entraver le plus possible ce mouvement de la conscience.

L'esprit moderne prend ici le mot liberté dans le second des deux sens donnés, c'est-à-dire dans le sens d'exemption de toute loi, de toute règle des actes. Ainsi entendue, la liberté de conscience est certainement un délire et une extravagance. En effet comment la soutenir? Trois suppositions sont possibles : on peut supposer ou qu'il n'y a pas de loi pour diriger la conscience, ou que, s'il en est une, elle s'identifie avec elle, ou enfin que, dans le cas où elle s'en distingue, l'homme a le droit de ne s'y pas conformer. La première hypothèse est celle des fauteurs du progrès indéfini; n'admettant que des vérités relatives, sans vérité absolue, ils ne reconnaissent en conséquence aucune règle immuable de justice et d'honnêteté. Pour eux, point de distinction entre le bien et le mal moral, mais tout est bien et tout est mal à des points de vue divers. La seconde hypothèse est celle des panthéistes ; confondant la nature et Dieu, ils confondent par conséquent la conscience humaine et la conscience divine. Pour eux, la conscience

humaine est par elle-même la source de la vérité et de la justice. La troisième, sinon dans la forme, au moins dans le fond, est celle des libéraux ; ils font de l'exercice de la liberté comme tel un droit suprême de l'homme, antérieur à toute idée de devoir. Pour eux, agir librement c'est bien agir. Mais dans ces trois suppositions il est clair que la liberté de conscience n'est qu'une folie ; car dans la première elle se fonde sur la négation de l'ordre moral, dans la seconde elle se réduit à la déification de l'homme, et dans la troisième elle se résout dans le droit à l'erreur et au mal.

Mais, direz-vous, ce n'est pas le sens que l'on donne ici à la liberté de conscience, on entend seulement par là l'exemption de toute loi intrinsèque qui n'est pas évidente à la raison. Et ce sens est justifié par ce motif que la conscience ne peut avoir d'autre règle que le vrai, or le vrai ne se fabrique pas d'autorité, mais se perçoit par l'intelligence.

Mais à raisonner ainsi, on perd sa cause. Et en effet, on est forcé par là de renoncer à la liberté de conscience, au moins en tant qu'elle est absolue et sans limite. On la confine dans les bornes du vrai qui lui est montré par la raison, et l'autorité politique a le droit de l'y maintenir, au moins en ce qui concerne l'ordre extérieur. Donc l'athéisme, le polythéisme, les cultes infâmes, le blasphème, le mépris de la religion devront être bannis en cette hypothèse et bannis par l'intervention du pouvoir social. La lin de la société, sous quelque rapport qu'on l'envisage, à ne s'en tenir qu'à la nature, n'est-ce pas la vie vertueuse ? Or il n'y a certainement pas de vie vertueuse où le premier et le plus grand devoir, celui qui nous lie au suprême A.uteur de notre être, n'est pas rempli. L'autorité, comme nous l'avons fait remarquer, même dans l'ordre purement naturel, reçoit sa charge d'en haut, ce n'est donc qu'en démentant ce qu'elle est, qu'elle peut mettre

sur le même rang, la piété et l'irréligion, celui qui blasphème et celui qui glorifie Dieu. Quand saint Paul (1) disait du prince : il est le ministre de Dieu pour ton tien... vengeur des mauvaises actions , il parlait des princes de son temps qui étaient païens et qui en fait de vrai ne reconnaissaient que ce que leur suggérait la pure raison.

En second lieu cette explication de la liberté de conscience nous ramène au rationalisme, car elle suppose la négation de l'ordre surnaturel, la négation du Christ, la négation de l'Eglise ; elle suppose que l'homme est pleinement abandonné à lui-même et aux faibles lueurs de sa propre raison. Or telle n'est pas la vérité historique non plus que l'économie de la divine Providence. Dieu n'a pas laissé l'homme borné à la simple nature. Il l'a élevé à l'ordre surnaturel au moyen de la foi et de la grâce : il Ta racheté de l'esclavage du péché par l'incarnation de son Verbe, il l'a constitué en société spirituelle par le moyen de l'Eglise. Pour la connaissance certaine du vrai et du bien, il ne l'a pas laissé au pouvoir de sa raison faillible ; il l'a confié au magistère et à la direction des Pasteurs qu'il a chargés de conduire les peuples dans les pâturages du salut. Qui ne reconnaît pas ces vérités est un infidèle, et avec un infidèle ce n'est pas la liberté de conscience que l'on discute, c'est la vérité de la foi chrétienne. Qui ne croit pas perdrait son temps à nous lire; qu'il étudie auparavant les traités de la démonstration catholique. Nous parlons ici à ceux qui croient et nous cherchons si, étant donnés le Christ et l'Eglise, la liberté de conscience est conforme ou non à la raison. Dans une pareille recherche, il suffit du bon sens pour comprendre que si Dieu a daigné nous parler par son Fils unique, et

(1) Minister Dei est tibi in bonum... vindex in iram ei qui malum agit. Rom. xiii,4.

instituer l'Eglise pour en perpétuer et appliquer l'enseignement parmi les peuples, reconnaître à l'homme le droit de suivre toute doctrine, c'est lui reconnaître le droit de pouvoir contredire Dieu et s'affranchir de l'ordre qu'il a voulu. Folie évidente, comme l'a dit le Saint-Père ! N'est-ce donc pas un délire de reconnaître la vérité du christianisme et de penser néanmoins qu'on a le droit de le rejeter? Ne faut-il pas être insensé pour croire que la raison permet d'embrasser ce qu'elle condamne ?

Le sophisme spécieux rapporté plus haut ne peut tromper que les faibles. Il est sûr, en effet, que la conscience ne peut avoir d'autre règle que le vrai, et c'est pourquoi il convient à sa nature que cette règle soit l'autorité de Dieu et de l'Eglise parce qu'alors seulement elle est certaine de ne pas s'écarter du vrai. En Dieu qui ne peut ni se tromper ni mentir, l'autorité s'identifie avec le vrai, et dans l'Eglise elle est inséparable du vrai, grâce à l'infaillibilité dont elle jouit par assistance divine. Ici donc l'opposition qu'on imagine entre le vrai et l'autorité, et par conséquent entre la raison qui saisit et la foi qui se soumet, n'existe pas, parce que c'est la raison qui dans ces deux actes perçoit le vrai, encore qu'en y adhérant elle s'appuie dans le premier sur l'évidence propre , dans le second sur l'évidence divine. Et puis l'Eglise en nous proposant le vrai ne le fabrique pas de son autorité propre, elle ne fait que nous en assurer la possession. Dépositaire de la révélation, ou elle nous en fait connaître les articles, ou elle en tire les conséquences, ou elle en écarte les erreurs selon que l'exigent la pureté de la foi et la sainteté de la vie.

Mais c'est bien du temps perdu de réfuter ces sophistes. Le mobile de leurs actes, ce n'est pas la gloire d'obéir à la raison évidente, mais l'ardent désir qu'ils ont de satisfaire leurs sens. Or, les vérités de la foi sont trop contraires à ce désir. Ils s'insurgent donc contre

elles au nom du droit de la libre pensée. Ce qu'ils envient néanmoins, ce n'est pas tant de penser librement que d'agir sans frein. Et ceci est une autre espèce de délire en ce sens qu'il a pour but le matérialisme pratique, le ravalement de l'homme au niveau de la bête. Ainsi entendue, la liberté de conscience est la liberté de la brute vers laquelle, oublieux de sa grandeur, l'homme descend par sa révolte superbe contre l'ordination divine. Erreur très-ancienne que le livre de Job exprime ainsi : l'homme vain s'enfle d'orgueil; il se croit né libre comme un ânon sauvage (1).

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