CEST A BON DROIT QUE LA LIBERTE DE CONSCIENCE EST
appelée par pe pape une liberté de perdition.
Ce que nous avons dit jusqu'ici pourrait nous dispenser de toute preuve, car si le droit à la liberté de conscience est un délire, il est clair pour tous que l'application pratique d'un délire ne peut être par elle-même avantageuse à la société. Je veux qu'il en résulte accidentellement quelque bien, et que cette liberté puisse être accueillie parfois comme un moindre mal dans une société bouleversée par les divisions religieuses et dans laquelle la conscience publique est obscurcie par le doute. Alors la nécessité de conserver vaille que vaille les relations civiles et de pourvoir à la portion d'ordre qui reste encore pourra bien conseiller, voire même imposer quelquefois à un gouvernement de se tenir plus ou moins à l'écart dans les questions religieuses et de laisser à chacun le libre
(1) Vir vanus in superbiam erigitur et tanquam pullum onagrl se liberum natwn putat. Job. xi, 12.
exercice des cultes qui, par suite d'une possession déjà ancienne, jouissent en paix de l'existence. Il ne s'agit plus alors de maintenir un bien que l'on possède et de pi'émunir la société contre un mal que l'on peut éviter, mais il s'agit, à dire vrai, de ne pas reconquérir par des moyens violents un bien déjà perdu et de ne pas envenimer par un zèle inutile une plaie déjà aigrie.
Néanmoins mettant de côté cette question d'opportunité et de prudence politique, laquelle est en dehors de notre sujet, et n'envisageant que la chose en elle-même et d'après les effets qui résultent de sa nature intime, nous ne pouvons ne pas y voir la vérité du jugement pontifical: que la liberté de conscience est une liberté de perdition.
D'abord cela ressort manifestement de la discorde dont la liberté de conscience est une source nécessaire. Saint Augustin définit la société : concors hominum multitudo. Cette concorde se rend visible dans les actes extérieurs, mais elle a son siège dans la volonté et sa racine dans l'entendement, car l'homme, être naturel, agit par l'intelligence et la volonté. Or, quel accord d'intelligence et de volonté peut-il y avoir où il y a désaccord en fait de religion? L'idée religieuse touche à la partie la plus universelle de l'esprit et aux fibres les plus délicates du cœur humain. Elle se rapporte au terme suprême de nos désirs, à l'objet le plus haut de notre vénération. La religion nous ordonne à Dieu comme à notre premier principe et à notre fin dernière. L'amour de la fin dernière agit sur tous les sentiments secondaires : il les dirige, il les modifie à sa manière. La vénération que nous avons pour Notre Seigneur ne peut certainement souffrir qu'il soit pour les autres un objet de mépris. Imaginez quelle sympathie et quels rapports il peut exister entre un Renan blasphémateur et un chrétien prêt à donner tout son sang pour glorifier Jésus-Christ ! Nous n'ignorons pas que la charité commande de haïr l'erreur mais d'aimer l'errant. Toute-
fois on ne peut nier que c'est moins facile à faire qu'à dire, parce que cela demande une grande perfection d'esprit et de cœur, et dans ces conditions-là, il n'est pas prudent d'espérer qn'une chose pareille obtienne communément son effet, surtout parmi les multitudes. Il n'est pas nécessaire de rappeler ici les guerres civiles qui, pour cause de dissension religieuse, ensanglantèrent si souvent l'Allemagne, îa France et les Cantons Suisses. Qu'il nous suffise d'éveiller l'attention des lecteurs sur le scandale des luttes parlementaires actuelles et les disputes de la presse quotidienne contemporaine, sans exclure les tumultes mêmes de la rue parmi ceux
che un muro e una fossa serra.
Et en cela rien d'étonnant, parce que tout principe anarchique est dissolvant de sa nature, et que la division dans l'ordre des idées n'est pas longtemps à prendre corps et à passer dans l'ordre des faits.
Pour obvier à un inconvénient si grave, on recourt au parti de prescrire et de recommander le respect de toutes les opinions. Le remède, outre que bien souvent l'application en est impossible, est par lui-même non moins pernicieux que le mal. On peut encore produire ce respect quand il s'agit d'opinions spéculatives ou libres ou au moins se renfermant dans la sphère purement individuelle. Mais quand ce sont des opinions qui imposent des devoirs, qui de plus intéressent votre conduite, je ne sais trop quelle peut être la valeur d'une exhortation au respect. Un beau jour il vient à un voleur l'idée de vous faire visite et de piller votre maison. Respecterez-vous son idée? Or, les opinions religieuses non-seulement touchent à la pratique, mais il arrive souvent que l'une porte préjudice à l'autre. Exemple : la secte inique des Francs-Maçons hait ouvertement et veut exterminer l'Eglise catholique. De là des efforts d'une perfidie inouïe pour discréditer ses
ministres, la déposséder de toute influence sur la société, la dépouiller de ses biens, tourner en dérision ses dogmes et sa morale. Naguère un de ces sectaires les plus enragés écrivait dans un mauvais livre qu'il fallait étouffer le christianisme dans la boue. Serez-vous si patient et si doux que vous prêchiez aux catholiques le respect d'une opinion si inoffensive? Mais supposons que ce respect mutuel soit possible et facile à pratiquer. L'effet naturel, quel serat-il? L'indifférentisme religieux. Et en effet, à moins de vouloir réduire ce respect à une pure hypocrisie (car à parler franchement cela revient à dire : je respecte votre opinion, mais au fond je m'en amuse), il devra procéder d'une estime réelle non-seulement des personnes, mais aussi de leur doctrine ; ce qui entraîne un vrai septicisme par lequel on ne croit plus à rien, ou, ce qui revient au même, on croit à l'égale probabilité de principes contradictoires.
Plusieurs s'étonnent que depuis trois siècles dans les pays infestés de protestantisme il y ait eu si peu de saints parmi les vrais croyants, tandis qu'auparavant ils florissaient en grand nombre, et continuent de fleurir dans les pays purs d'hérésie': on compare l'Allemagne à l'Italie et à l'Espagne. Sans recourir à la colère de Dieu qui le rend moins prodigue de ses dons, cela peut s'expliquer naturellement par l'affaiblissement de la foi vive et agissante, affaiblissement qui est un effet insensible du contact avec les hétérodoxes, et par la nécessité où l'on est d'avoir des égards pour eux. La foi se manifeste dans tous les actes de la vie privée et sociale, domestique et civile. Or, cette continuité, cette universalité dans la manifestation de sa foi, comment est-elle possible quand à chaque pas l'on peut heurter un hétérodoxe et un incroyant, et que l'on doit prendre garde de le blesser?
Mais, sans cela, il est indubitable que pour le salut d'un grand nombre la liberté de conscience est un danger
évident. La profession publique de l'erreur tout comme celle du vice est une pierre d'achoppement pour ceux qui n'ont pas l'esprit fortement trempé par une longue pratique et qui ne sont pas encore suffisamment instruits. Nous demandons à Dieu dans l'Oraison dominicale qu'il nous préserve des tentations, et dans l'Acte de contrition nous faisons résolution de fuir l'occasion prochaine du péché. Et pourquoi? Parce qu'ainsi l'exige la fragilité d'une nature viciée dans laquelle les illusions de la fantaisie et les assauts de la concupiscence viennent aisément à bout de pervertir le jugement et de s'emparer de la volonté (1). Or, cette raison qui vaut pour tout fils d'Adam, combien plus de poids n'a-t-elle pas quand il s'agit ou de la multitude ignorante si mobile au vent des passions , ou de la jeunesse sans expérience qu'agitent avec tant d'empire les fantômes changeants de l'imagination et les fougueuses ardeurs des sens?
Ici se place ordinairement un sophisme qui court maintenant les rues. Ayez foi, disent les défenseurs de la libre conscience, ayez foi en la force de la vérité. La vérité est plus forte que l'erreur, et avec le temps elle ne peut que sortir victorieuse de la lutte. Dans l'ordre moral tout aussi bien que dans l'ordre matériel, il faut pratiquer le libre échange, ce système si en faveur auprès des économistes modernes. Voyez ce qui se passe sur un marché où acheteurs et vendeurs se font une libre concurrence. La meilleure denrée est toujours celle qui est la plus courue. Celle qui est endommagée n'a pas d'acquéreurs. Or qui dira que le vrai n'est pas une denrée meilleure que l'erreur?
Parfait. Et pourquoi ne faites-vous pas ce raisonnement si sage à propos de la famille et dans le gouvernement de
(1) Fascinatio enim nugacitatis obscur at bona et inconstantia concupiscentiœ transvertit sensum. Sap. iy, 12.
votre maison? Avez-vous foi en la vertu? Laissez-la donc alors se mesurer en toute liberté avec le vice. Pourquoi l'entourer de tant de précautions? Pourquoi y regarder de si près quand il s'agit des livres à mettre en main à vos enfants, et des personnes^ leur faire fréquenter? Laissezleur une entière liberté. Permettez-leur de voir les choses les plus laides, d'écouter les paroles les plus libres, de fréquenter les compagnies les plus licencieuses. Quid timetis, modicœ fidei ? La vertu resplendit de plus d'attraits que le vice; elle ne peut que triompher dans la lutte. Souvenez-vous du libre échange, système parfait ; la meilleure denrée sera préférée. Je dirai plus. Puisque vous avez tant de foi en votre raisonnement, pourquoi encore n'en essaiereriez-vous pas l'application dans la société à propos des autres parties de l'ordre civil? A quoi bon tant d'entraves, de liens, de polices, de tribunaux, de gendarmes, de prisons, de lois répressives de tout méfait? La justice est plus belle et vaut mieux que l'injustice. Qu'on les laisse l'une et l'autre se faire une libre concurrence dans l'humanité. Ici encore le libre échange ne peut pas manquer d'être avantageux. Que vous en semble, ami lecteur? C'était l'argument discuté par saint Augustin dans un cas semblable : « les Rois, dit-il, suivant qu'il leur est prescrit d'en haut, servent Dieu en tant que Rois, si dans leur royaume ils commandent le bien, défendent le mal nonseulement en matière d'ordre civil, mais aussi en matière de religion. Vainement dites- vous: laissez-moi a mon libre arbitre. Car pourquoi n'en diriez -vous pas autant relativement aux homicides, aux viols et à toutes les autres espèces de forfaits et de crimes? Et pourtant leur compression par de justes lois est souverainement utile et salutaire (1). » La foi en la force de la vérité ne nous
(1) In hoc Reges, sicut eis divinitus prœcipitur, Deo serviunt, in quantum sunt reges, si in regno suo bona jubeant, mala prohibeant
manque pas ; ce que nous n'avons pas, c'est la foi en la force des intelligences qui la doivent saisir et des volontés qui doivent la suivre. Les adversaires sortent de la question par leur passage du subjectif à l'objectif et substituent à l'homme réel l'homme possible. La nature de l'homme, telle qu'elle est in ordine rerum, non pas celle qui se trouve dans le cerveau des progressistes, ce n'est pas d'être une pure intelligence qui contemple le vrai sans voiles et l'embrasse sans répugnance. Elle est un composé d'esprit et de fantaisie, d'appétit raisonnable et d'appétit sensible. Le vrai s'offre à nous par derrière les nuages de l'imagination et souvent en opposition ouverte avec les tendances les plus énergiques de la partie animale. Pour le saisir, il n'est pas rare qu'il faille du génie, qu'il faille de la doctrine, qu'il faille une étude tranquille et sans préjugé. Aperçu, il est souvent nécessaire pour l'embrasser de lutter opiniâtrement, d'abattre non sans peine ses passions. On a beau dire que la meilleure denrée aura des acheteurs préférablement à la mauvaise. Pour qu'il en soit ainsi, faut-il au moins qu'on la connaisse, et que de plus le prix n'en soit ni gênant ni trop lourd. Si elle est coûteuse, il y en a bien peu qui l'achèteront malgré sa supériorité :
.... Video meliora proboque, Détériora sequor....
Puis les avantages du libre échange ne font rien ici. Car sans dire que bien du monde ne croit pas aux bienfaits de ce système et pense qu'il tourne en définitive et en fait
non solum quœ pertinent ad humanam societatem, verum ctiam quœ ad divinam rehgionem* Frustra dicis : RELINQUAR LIBERO ARBJ- TRIO. Cur enim non in homicidiis et in stupris et in quibuscumque aliis facinoribus et flagitiis liber o arbitrio dimittendum esse proclamas ? Quœ tamen omnia justis legibus comprimi, utilissimum ac saluberrimum est. Cont. Crescon. 1. ni, c. lvii.
à l'oppression du faible au profit du fort, il est certain que les conditions ne sont pas les mêmes dans l'ordre moral et dans l'ordre matériel. Dans celui-ci, pour faire préférer la marchandise meilleure, tout est d'accord et le jugement de l'esprit et l'inclination des sens. Mais dans l'ordre moral, pour la faire prévaloir, à supposer encore que le jugement soit sain, il faut faire violence à ses passions; et c'est là le difficile, comme nous venons de le dire.
L'un des motifs de crédibilité les plus forts dont se prévale notre religion, c'est qu'elle ait pu, malgré l'élévation de ses dogmes et la roideur de ses préceptes, triompher du paganisme et s'emparer de l'esprit et du cœur des peuples. Evidemment ce fait prodigieux trahit la main de Dieu. Car ou il fut la conséquence des miracles, ou, s'il advint sans miracle, il fut par là même le plus grand des miracles :
Se il mondo si rivolse al Cristiaiiesmo,
Diss'io, senza miracoli; quesfuno
E taie che gli altri non sono il centesmo (\).
Or ce qui par un côté ou par un autre fut l'œuvre d'une intervention extraordinaire de Dieu, voudrions-nous le voir devenir un effet spontané de la providence ordinaire? Transformerons-nous le miracle et en ferons-nous le cours accoutumé des choses ? ou bien exigerons-nous de Dieu qu'il renouvelle les miracles à notre gré pour complaire aux amis de la liberté de conscience?
L'Eglise qui assistée de Dieu connaît mieux que nous l'argile dont nous sommes pétris ne se laisse pas prendre à ces paralogismes. Elle sait très-bien que dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique un air chargé de peste rend immanquablement malade celui qui en respire les parties corrompues. Elle purifie donc sans cesse l'atmosphère des mœurs, écarte les scandales, réprime
(1) Dante Paradiso. xxiv.
l'erreur, éloigne la séduction, fortifie l'humaine faiblesse par des exemples de vertu et des exhortations au bien. Et malgré cela, malgré tous ces préservatifs qu'elle emploie avec tant de soin et d'amour, il en est beaucoup qui se perdent, corrompus d'esprit et de cœur. Imaginez ce qui arriverait dans le système contraire ! Ceux qui ont la pratique des âmes savent combien il est difficile de retenir la bouillante jeunesse sur la pente du vice, encore qu'ils soient aidés par une sainte éducation, par la grâce fortifiante des sacrements, par la fuite du danger et le châtiment infligé au vice. Et vous, vous voudriez la garder pure et vertueuse en la laissant en proie par votre liberté de conscience aux ardeurs des sens, aux sophismes de l'incrédulité? C'est une illusion manifeste, si ce n'est un crime.