EXPOSÉ DE CETTE DOCTRINE
Le Catholicisme et la liberté religieuse, tel est le titre d'un article que nous lisons dans la Rivista universale (1) de Gènes et dont le but est de prouver que le principe de la liberté religieuse juste en soi est en outre conforme et utile au catholicisme. Il n'est pas sans avantage de démasquer ces sophismes et de mettre à nu les contradictions dans lesquelles l'auteur s'embarasse. Ces contradictions ne doivent pas étonner, car l'auteur appartient aux catholiques libéraux; leur système se composant précisément d'une contradiction, il est impossible que ce qu'il met au jour ne lui soit semblable : l'effet est conforme à sa cause.
La justesse de notre appréciation est déjà visible à la première page de l'article où il est parlé de la civilisation. L'auteur, comme catholique veut rester soumis à l'Eglise, mais comme libéral le voici contraint de s'élever audessus d'elle. Il commence donc par dire que depuis un siècle environ V Eglise catholique est en lutte avec la civilisation, et la cause de cette lutte, il la trouve dans la difficulté qu'il y a pour les esprits peu sagaces de distin-
(1) Cahier 58.
guer dans cette civilisation ce qui est bon de ce qui est mauvais : dans le mouvement social contemporain, il y a deux courants de civilisation bien distincts, l'un religieux, chrétien, fils de l'Evangile, Vautre impie, antichrétien, fils du rationalisme et de V incrédulité. Ces deux courants de civilisation constituant, quoique distincts, un seul flot, il est facile à des yeux peu perspicaces de les confondre. Puis il ajoute que si l'Eglise ne réprouve de la civilisation que le côté mauvais, elle fait chose sainte ; mais la condanine-t-elle sans distinction, elle commet une imprudence et une injustice : quand Rome frappe de ses justes anathèmes le faux progrès et le faux libéralisme de notre âge, elle ne fait que remplir sa divine mission et procure le bien de la société; mais si, comme un certain parti le désirerait, elle entendait rejeter en bloc et maudire la civilisation moderne, sans distinguer le bien du mal, le vrai du faux, à mon avis son acte ne serait ni juste ni prudent. Et au bas en note : Le Saint- Père condamnant la quatre-vingtième proposition (1) du Syllabus (qui a provoqué tant de colère et de dédain) ne pouvait avoir en vue que ce faux progrès et ce faux libéralisme moderne. S'il Vavait entendue autrement, il aurait démenti par cet acte sa sagesse et sa prudence ordinaire. On sent ici tout de suite le libéral qui veut en remontrer à l'Eglise et l'on découvre son vrai caractère qui est de ,penser comme l'Eglise, mais à condition que l'Eglise pensera comme lui. Le catholique libéral dit : « C'est une chose indéniable que la civilisation actuelle dans sa substance (nous verrons plus bas cette substance) est l'évolution et la mise en pratique dans le monde des principes du christianisme. » Donc toute notre vénération pour les
(1) Elle est ainsi conçue : * Le Pontife Romain peut et doit se réconcilier et transiger arec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. »
oracles du Saint-Siège, pourvu qu'il respecte cette vérité sacrée pour nous ; s'il la heurte, force nous sera de dire que pour cette fois il s'est démenti lui-même et a fait une chose qui n'est ni prudente ni juste. Voilà l'obéissance du catholique libéral : se soumettre au jugement de l'Eglise pourvu qu'il soit conforme à celui de sa propre infaillibilité. Mais qui ne voit que c'est là une obéissance illusoire par laquelle on entend -non pas obéir mais commander à l'Eglise (1) !
Mais où l'on aperçoit mieux encore comme l'auteur se contredit, c'est, quand après avoir dit que les anathèmes de l'Eglise ne doivent pas tomber sur ce qu'il estime être le bon côté de la civilisation moderne, il déclare qu'ils s'y rapportent néanmoins puisqu'ils ont trait à ce qui fait la substance et la base de sa prétendue civilisation. « Ces idées générales sur les rapports de la religion et du progrès moderne, j'en fais,- dit-il, comme le préambule de ce que j'ai à dire sur le principe fondamental de la civilisation moderne, la liberté religieuse, qui est de tous les principes révolutionnaires le plus controversé et le plus combattu par l'autorité ecclésiastique. » Pouvait-il dire autrement quand à défaut même de toute autre preuve les paroles de Pie IX condamnant la liberté religieuse sont si formelles et si explicites? Et nous croyons que l'auteur les a présentes à la pensée, quand il se prend à compatir à la trop grande simplicité de l'Eglise qu'il se donne la charge d'instruire et de rassurer. « Plutôt, dit-il, que d'invectiver contre elle, de lui reprocher ses peurs trop naturelles,
(1) Saint Bernard parlant de cette race d'obéissants qui, au lieu dé se conformer au sentiment du supérieur, veulent que le supérieur se conforme à leur sentiment, dit ceci : Quisquis vel aperte vel occulte satagit ut quod habet in voluntate, hoc ei spiritualis Pater injungat, ipse se seducit, si forte sibi quasi de obedientia blandiatur. Neque enim in ea reipse Prœlato, sedmagis ei Prœlatus obedit. Serm. de tr. ord. Eccl.
c'est notre devoir de [compatir à ses entrailles de mère, de la rassurer et de lui prouver par de bonnes raisons (qu'elle n'a pas vues) que le principe dé la liberté religieuse bien entendu n'est pas substantiellement opposé aux principes de V Evangile, (sur ce qui est opposé à l'Evangile, les catholiques libéraux en savent plus que l'Eglise) et que si dans les pays catholiques il peut occasionner la perte de quelques âmes, dans son universelle application, il profitera certainement au bien de l'humanité et produira le triomphe de la seule vraie religion. » Faciendum est malum ut eveniat bonum. N'est-ce pas là un excellent principe de morale? Merci à Dieu d'avoir en ces temps calamiteux suscité parmi nous ces hommes de science et d'irréprochable vertu qui sont la lumière de l'Eglise et savent lui faire comprendre ses vrais intérêts à rencontre des menées d'un parti qui voudrait ramener cette civilisation qui rendait heureux nos pères du moyenâge, c'est-à-dire cette civilisation qui fait le bonheur des peuples en les maintenant dans une perpétuelle sujétion et en leur étant tout souci, celui même de penser ! Eux au contraire entendent émanciper les peuples, adultes désormais, et leur donner la liberté de penser avec celle d'agir qui en est la conséquence. Les fruits de cette liberté jnous sommes déjà à les savourer et ils ne paraissent pas devoir flatter le goût de ceux mêmes qui les firent venir.
Mais voyons les raisons qui doivent forcer l'Eglise à déposer ses préventions contre la liberté religieuse. Dans l'idée de liberté religieuse notre auteur aperçoit deux choses : liberté de conscience et liberté des cultes. Quant à la première, autre chose, dit-il, est de la considérer par rapport à Dieu, à l'Evangile, à l'Eglise-; autre chose, de la considérer par rapport à l'Etat. Sous le premier aspect elle est une absurdité, sous le second elle est un droit, par la raison que l'Etat n'est pas juge de la vérité religieuse. D'où il conclut que la liberté de conscience au point de
vue de l'Etat est conforme à la raison. Elle est en outre conforme à l'Evangile, étant une conséquence de la spiritualité de l'âme qui ne peut être contrainte par la force matérielle. Enfin elle est conforme à la constitution même de l'Eglise, puisque autrement il est impossible de distinguer l'ordre religieux de l'ordre civil et politique.
Quant à la liberté dos cultes, la chose n'est pas aussi simple. L'auteur accorde à l'Etat le droit de la restreindre. « La liberté absolue des cultes, dit-il, n'est logique que pour les partisans de Vindiffèrentisme religieux absolu, pour ceux qui nient V action puissante de la religion sur la moralité et le bien-être des peuples et qui tolèrent toutes les religions existantes comme une fatale et douloureuse nécessité. Mais pour qui voit d'un autre œil les religions dans leurs rapports avec la société, pour qui met une différence entre la vérité et l'erreur, entre l'influence de l'une et de l'aictre sur la m,orale, les mœurs et le bonheur des peuples, la liberté illimitée des cultes ne peut paraître qu'un délire funeste. Et en effet quel est le gouvernement chrétien qui voudrait si grossièrement méconnaître ses droits et ses devoirs au point de tolérer qu'en plein christianisme on ressuscite le culte de Priape ou de Vénus avec leurs honteux sacrifices ? ou qu'on rétablisse l'idolâtrie et ses hécatombes humaines? ou qu'on accepte le culte du socialisme moderne qui a pour dogmes: la propriété est un vol, le mariage une servitude, l'autorité du père et de la société, une tyrannie ? Vaincue par V évidence de ces raisons toute la partie sensée et catholique du libéralisme est bien éloignée d admettre une liberté des cultes illimitée. (Nous ne voyons pas pourquoi ces raisons ne vaudraient pas également pour rejeter la liberté de conscience). Elle reconnaît au pouvoir civil le droit de proscrire tout culte qui violerait les premiers principes naturels de la morale et renverserait l'ordre public: ce qui suppose déjà qu'il a jusqu'à un certain
point le droit de connaître et d'examiner la religion de ses sujets. » Puis pendant que le lecteur s'attend à le voir déterminer plus en détail les cultes qu'on doit reconnaître libres, notre auteur quitte la question et reprend sa thèse générale sur la liberté religieuse, faisant ressortir l'efficacité qu'elle aura pour la diffusion du catholicisme et déclamant contre l'usage de la force en cette matière.
Enfin il se fait deux difficultés auxquelles il sent le devoir de répondre. La première c'est que la liberté de conscience s'oppose à l'unité religieuse si nécessaire à l'unité nationale. La seconde c'est que la liberté de conscience est la liberté de l'erreur, et que l'erreur ne peut jouir du droit propre à la vérité.
Il répond à la première en disant que l'unité religieuse est certainement un bien, mais un bien que l'on doit obtenir par la persuasion, nullement par la contrainte. De plus s'il faut l'admettre comme nécessaire pour constituer l'unité nationale, il faudra l'admettre pour tous les peuples, et alors on légitimera toutes les. persécutions des dissidents contre les catholiques.
Il avait déjà répondu à la seconde difficulté, qu'il ne faut pas confondre la vérité objective avec la vérité subjective (1). Il ajoute ici que la liberté de l'erreur n'est pas autre chose que la liberté du mal, que Dieu n'a pas refusée à l'homme. Mais comme la liberté du mal ne peut empêcher le triomphe final du bien, ainsi la liberté de l'erreur, loin d'empêcher, favorise le triomphe final de la vérité.
(1) « Pour constituer un peuple, l'unité religieuse est-elle nécessaire ou non ? Si non, l'objection que nous examinons tombe d'elle-même. Si oui, elle l'est pour tous, et les gouvernements hétérodoxes et idolâtres non moins que les gouvernements catholiques sont obligés par devoir de la maintenir. Mais ceux-là, direz-rous, ne sont pas dans la vérité comme ceux-ci. C'est toujours le même sophisme qui confond la vérité objective avec la vérité subjective. » Rivista universale. Cahier 58, p. 390.
« Bref, s'écrie-t-il, de quoi s'agit-il? de substituer au système d'intolérance religieuse qui a dominé jusqu'ici celui de la liberté. Le premier a donné ses fruits, avonsnous à nous en réjouir ? Faisons donc l'expérience du second, et nous le jugerons par ses fruits. » Comme vous le voyez, il ne s'agit que d'une expérience à faire.
§ II