REFUTATION DE CETTE DOCTRINE
L'auteur, dans cet exposé, part d'une fausse supposition et continue avec des équivoques et des incohérences. Il part de la supposition de l'Etat athée et séparé de l'Eglise. Autrement, pourrait-il concevoir la liberté de conscience comme un droit relativement à l'Etat, quand de son aveu elle est une absurdité relativement à Dieu et à l'Eglise? Si l'Etat admet Dieu, il ne peut trouver qu'absurde ce qui est tel au regard de Dieu. Si l'Etat est d'accord avec l'Eglise il ne peut pas ne pas conformer ses lois aux principes de l'Eglise. « Quand les Rois, écrivait saint Augustin au comte Boniface, ne servaient pas encore Dieu, quand ils formaient encore de vains complots contre le Seigneur et son Christ, assurément l'impiété ne pouvait être alors réprimée par des lois; elle était plutôt favorisée.... Mais depuis qu'on a vu commencer de s'accomplir ce qui est écrit: Tous les Rois de la terre V adoreront, toutes les nations le serviront, quel est le sage qui puisse dire aux Rois: Ne vous inquiétez pas si dans votre royaume on. attaque l'Eglise de votre Maître ; ne vous souciez pas que vos sujets soient pieux .ou sacrilèges, pendant qu'il n'est pas permis de leur dire : ne vous intéressez pas si dans votre royaume on respecte ou non la pudeur? Est-ce moins grave pour l'âme de n'être pas fidèle à Dieu que pour la
femme de n'être pas fidèle à son mari (1) ? » Et saint Grégoire à l'empereur Maurice : « Le pouvoir sur le genre humain a été donné d'en haut à nos religieux Empereurs afin d'aider ceux qui veulent le bien, d'élargir la voie des cieux, de faire que le royaume terrestre serve le royaume céleste (2). » Mais l'Etat, dit-il, est impersonnel, il n'est pas juge compétent en matière de religion. Répondons : il est impersonnel in abstracto, mais non in concreto. Des deux éléments sociaux qui sont la multitude et l'autorité, le premier se personnifie dans les sujets; le second, dans le supérieur. L'auteur lui-même personnifie l'Etat suivant le besoin de sa cause ; car voulant lui donner le droit de limiter la liberté des cultes, ne dit-il pas : « Quel est le gouvernement chrétien si peu soucieux de ses propres droits et de ses devoirs qui voudrait laisser rétablir en plein christianisme le culte de Priape ou de Vénus?» Voilà bien l'Etat envisagé comme personne, puisqu'on lui attribue des droits ; le voilà même envisagé comme personne baptisée, puisqu'on l'appelle chrétien et qu'on lui reconnaît des devoirs découlant de cette profession. Pourquoi ne pourrait-on pas aussi en déduire l'obligation de proscrire la liberté de conscience, qui étant au juge-
(1) Cum nondum Reges Domino servirent sed adhuc 'meditarentur inania adversus Dominum et adversus Christum ejus, non utiquetunc possent impietates legibus prohiber i, sed magis exerceri... Postea vero quant cœpit compleri quod scriptum est : Et adorabunt eum omnes Reges terrœ, omnes gentes servient illi, quis mente sobrius Regibus dicat : Nolite curare in regno vestro a quo oppugnetur Ecclesia Domini vestri; non ad vos pertineat in regno vestro quis velit esse, sive religiosus, siv* sacrilegus, quibus dici non potest : Non ad vos pertineat in regno vestro quis velit pudicus esse, quis impudicus ? An fidem non servare levius est animam Deo quant feminam viro ? Epist. 185, al. 50.
(2) Ad hoc potestas super omnes homines dominorum nostrorum pietati cœlitus data est, ut, qui bona appetunt, adjuventur, ut cœlorum via largius pateat, ut terrestre regnum cœlesti regno famuletur. Lib. il] Epist. 11.
ment de l'auteur une absurdité au point de vue de l'Evangile ne peut manquer de rester une absurdité aux yeux d'un chrétien? On ne le peut pas, dira-t-il, parce que l'Etat n'est pas juge de la vérité religieuse. Mais on ne voit pas bien pourquoi cette raison vaut quand il s'agit de la liberté de conscience et ne vaut plus quand il s'agit de la liberté des cultes. De même qu'après l'avoir nié, l'auteur reconnaît une personnalité à l'Etat, ainsi après avoir répété que l'Etat n'est pas juge en fait de religion, il finit par lui reconnaître cette qualité en lui accordant jusqu'à un certain point le droit de savoir et d'examiner les religions de ses sujets. Et remarquons ici que dans le système adverse c'est l'Etat qui exercerait un tel contrôle après avoir admis la liberté de conscience, c'est-à-dire qu'il se contredirait lui-même, et il l'exercerait en son nom propre, c'est-à-dire qu'il s'érigerait vraiment en juge de la religion, tandis que dans notre système l'Etat est conséquent avec lui-même et ne porte pas de jugement de sa propre autorité, mais ne fait que se conformer à celui de l'Eglise en l'appuyant par ses lois.
Pour le sûr la logique de notre auteur est incompréhensible. Selon lui, l'Etat enseigné par la raison peut juger par exemple que le culte de Priape viole les premiers principes de la morale et renverse la société, et il ne peut pas, enseigné par l'Eglise, juger que telle ou telle hérésie, tel ou tel schisme viole les premiers principes de l'Evangile et renverse la Religion ! S'il le pouvait, répond-il, alors les Etats infidèles et dissidents auraient le droit de proscrire le Christianisme comme les Etats catholiques ont celui de proscrire les autres cultes pour conserver la paix et l'unité intérieure. Et voilà le grand argument de l'auteur, celui qu'il invoque souvent. Mais premièrement cette difficulté se rencontre aussi dans son système puisqu'il veut qu'on exclut des Etats chrétiens les cultes idolâtriques. Par conséquent on peut lui dire : Si telle est
votre opinion, les Etats idolâtres auront le droit de proscrire le culte chrétien, ce qui revient à dire le Christianisme, puisque le Christianisme ne peut subsister sans culte. En. second lieu la raison première et substantielle qui nous fait réprouver la liberté de conscience n'est pas la conservation de la paix ou de l'unité nationale, c'est l'obligation qui pèse sur tous de professer Tunique et vraie religion et de se mettre ainsi à même .d'arriver à sa fin dernière. La paix et l'unité nationale, on peut l'apporter comme raison secondaire (parce que c'est aussi un bien), mais dans la supposition qu'on possède la vraie religion. Car dans l'hypothèse contraire, il y a plutôt lieu de dire avec Jésus-Christ: Non vent pacem mittere sed gladium, la discorde intestine étant un mal incomparablement moindre que la persévérance dans l'erreur religieuse qui met en péril le salut éternel. Mais quand déjà de ce côté on possède la vérité, une autre raison de fermer la porte aux fausses croyances est sans contredit la division qu'elles amèneraient avec elles.
Cela dit, répondons à la difficulté de l'auteur par les paroles du P. Tarquini, qui s'étant fait la même objection la résout ainsi : « Je n'admets pas l'hypothèse que l'erreur, dès là qu'elle ne se croit pas l'erreur, a les mêmes droits que ïa vérité; c'est comme si l'on disait qu'un fou a les mêmes droits qu'un homme d'esprit sous prétexte que le premier ne sent pas sa folie. Il faut distinguer 1° la conscience de l'Eglise, 2° la conscience des dissidents, 3° la chose en elle-même, selon qu'on en peut juger extérieurement. Quant à l'Eglise, elle est certaine par témoignage divin que la vérité se trouve en elle, que l'erreur se trouve dans les fausses religions, et que c'est là un article de foi auquel elle ne peut rien. Elle n'a donc pas deux poids et deux mesures, mais elle s'en tient fermement à la loi éternelle qui donne à la vérité la suprématie sur l'erreur et ne veut pas que la justice pactise avec l'iniquité ni que la
lumière s'associe aux ténèbres (1). Quant aux hétérodoxes tant qu'ils demeurent dans la bonne foi, ils jouissent du même droit que les aliénés auxquels on n'impute rien de ce qu'ils font dans leur démence. Enfin pour ce qui regarde la chose en elle-même, elle a de tels caractères qu'au for extérieur du moins il n'est personne d'équitable qui ne soit forcé de reconnaître le droit de l'Eglise. En effet, quoiqu'il en soit de la bonne foi interne des hétérodoxes, un juge impartial ne pourra jamais se convaincre extérieurement de son existence. Car de deux choses l'une : ou ils étudient sérieusement et avec une volonté droite les motifs de crédibilité de l'Eglise catholique et les notes de fausseté de leur secte ou non. Sinon ou encore s'ils ne mettent pas à cette étude l'attention voulue, leur ignorance est crasse et affectée et l'ignorance crasse et affectée est incompatible avec la bonne foi. Si oui, s'ils s'en occupent comme il convient, il est encore beaucoup plus impossible d'admettre qu'ils persévèrent de bonne foi dans leur erreur. Car soit qu'ils considèrent d'une part l'origine de l'Eglise catholique, la série ininterrompue de ses Pontifes depuis saint Pierre et par conséquent depuis Jésus- Christ jusqu'à Pie IX aujourd'hui régnant, son immuable foi gardée à travers les âges, sa solidité, sa conservation, sa propagation en dépit des portes de l'Enfer même, sa sainteté, les miracles qui ne cessent en elle, bref ce qu'on appelle les motifs de crédibilité et ce qui forme aux yeux de tous un témoignage divin; soit qu'ils considèrent d'autre part l'origine de la secte dont ils font partie, les variations de son Credo, les moyens pervers employés pour l'établir et pour combattre les catholiques, l'aridité de l'esprit, la recherche du bien-être et des avantages temporels, l'absence de miracles, la stérilité ou une fécondité honteusement procurée, en un mot toutes ces taches qui
(1) 2 Cor. vi, 14.
marquent d'ordinaire chacune des sectes; si, dis-je, ils pèsent tout cela, ils avoueront immanquablement, supposé toutefois qu'ils aient l'esprit droit et sain, qu'ils sont dans l'erreur. Quoiqu'il en soit donc de la conscience interne des dissidents dont Dieu seul est juge, pour le sûr il n'est pas d'homme impartial qui puisse conclure au point de vue extérieur qu'ils sont dans la bonne foi (1). »
Il n'est donc pas vrai que les catholiques confondent la vérité objective avec la vérité subjective quand ils refusent aux fausses religions les droits qu'ils reconnaissent à la vraie religion. Par vérité subjective ils entendent la vérité en tant qu'elle informe le sujet, car c'est en tant qu'informant le sujet qu'elle crée en lui des droits: chose qui ne saurait convenir à l'erreur, parce que le premier fondement du droit c'est uniquement la vérité. Que si quelqu'un tout en étant dans l'erreur se croit dans la vérité et par conséquent en possession des droits qu'elle confère, c'est une toute autre affaire qui relève de la casuistique, et nullement du droit public; et dans les cas particuliers ce n'est pas nous qui sommes ses juges, mais Dieu seul. Qu'on se rappelle les paroles de Jésus-Christ aux Apôtres: L'heure vient et c'est maintenant où quiconque vous tuera croira faire honneur à Dieu (2). Ne marquent-elles pas des persécuteurs de l'Evangile qui croyaient non-seulement exercer un droit mais remplir un devoir! Mais quoi? Le mérite des Apôtres en était-il diminué? Certainement non, parce que la sainteté du martyre vient de la sainteté de la cause pour laquelle on l'endure, non de la bonne ou de la mauvaise foi dans laquelle peut se trouver par aventure celui qui le fait endurer.
C'est plutôt l'auteur qui tombe dans la confusion et l'équivoque en établissant que subjectivement il peut y
(1) Juris ecclesiastici publici Institutiones Auctore Camillo Tarquini e societate Jesu. p. 77.
(2) Joan. xvi, 2.
avoir beaucoup d'Eglises vraies. « Objectivement, dit-il, la vraie Eglise est une, de même que la vérité, mais subjectivement en est-il de même ? La véritable Eglise estelle en fait reconnue par tous les Etats et tous les peuples de la terre ? Malheureusement non. Si donc vous donnez à l'Etat le droit d'imposer à ses sujets la foi de sa propre Eglise, vous donnerez aux Etats gui ne sont pas catholiques, aux sociétés païennes, le droit de ban air et de persécuter la foi catholique. » Mais d'abord nous serions curieux de savoir comment l'auteur définit la vérité subjective. 11 semblerait, à l'en croire, que la vérité subjective, c'est n'importe quel assentiment de l'esprit. Erreur évidente. Entendue subjectivement, c'est-à-dire en tant qu'informant le sujet, la vérité est définie par saint Thomas: l'équation ou la conformité entre l'esprit et l'objet; c'est la manifestation que la vérité objective fait de soi dans le sujet. Lors donc que cette manifestation n'a pas lieu, quand au lieu de conformité, il y a difformité entre l'esprit et l'objet, la vérité subjective n'existe pas; il y a au contraire fausseté. L'esprit peut fort bien ne pas s'apercevoir de la fausseté, quelquefois même invinciblement, mais comme nous le disions c'est une question toute différente, qui se traite entre la conscience et Dieu, mais ne constitue aucun droit public. Allez-vous excuser les bandits italiens, parce qu'ils sont persuadés, dites-vous, qu'il est permis de s'approprier le bien d'autrui et de combattre la force publique? Pourrait-on faire à leur sujet ce raisonnement: si vous donnez à la société le droit de les punir, vous leur reconnaissez aussi le droit de punir les gendarmes qui tomberont dans leurs mains? Si toute persuasion devait s'appeler vérité subjective, il n'y aurait plus d'erreur, car l'erreur objective n'existe pas; l'erreur est toujours subjective.
En second lieu l'auteur combat ce principe, que l'Etat a le droit d'imposer sa foi à ses sujets, et il affirme qu'une
fois posé, ce principe vaudrait pour tout Etat et relativement à toute religion. Mais quel est celui qui a jamais songé à soutenir cela? Ce qu'on affirme, c'est que l'Etat comme l'individu est tenu d'embrasser la vraie religion et l'ayant embrassée, il peut et il doit en assurer la possession tranquille à ses sujets en fermant l'entrée aux fausses religions, et cela non pas en imposant la foi qui est fille de la persuasion et non de la violence, mais en prohibant au toi' externe, limite de son pouvoir, la profession des cultes faux. C'est du reste une chose reconnue par l'auteur au sujet de l'idolâtrie, comme nous l'avons dit; mais vraiment nous ne voyons pas pourquoi cela ne s'étendrait pas également aux autres cultes qui sans être le culte des idoles sont néanmoins des cultes hétérodoxes. Ne sont-ils pas eux aussi contraires à la vérité qui est une et indivisible? Ne mettent-ils pas eux aussi en péril, quoique autrement, le salut éternel? Mais alors, dira-t-on, les Etats hétérodoxes vont user du droit de bannir le catholicisme. Réponse: s'ils le font, ce sera une iniquité, nous l'avons prouvé plus haut et Dieu les punira ; mais de ce qu'un autre usurpe un droit qu'il n'a pas, devons-nous enlever ce droit à celui auquel il appartient, et, par égard pour la malice d'autrui, son ignorance si vous voulez, devons-nous renverser l'ordre de la vérité et de la justice? Une chose non moins curieuse est la confusion que fait l'auteur entre Dieu créateur et Dieu providence. Ainsi relativement au mal il confond la liberté physique, créée de Dieu dans l'homme comme résultat de sa nature raisonnable finie, avec la liberté morale que Dieu ne lui accorde pas, qu'il lui refuse au contraire en vertu de la loi qu'il lui impose, loi dont les exécuteurs et les ministres sont ici-bas les autorités légitimes: il est le ministre de Dieu..., pour tirer vengeance de qui fait le mal (1).
(1) Rom. mi,
Il en est de même quand l'auteur exalte la force de la Térité comparée à celle de Terreur. Il confond l'ordre objectif avec l'ordre subjectif. Car la vérité, quelque force qu'elle ait en soi, vu la corruption de notre nature, perd beaucoup de cette force quand elle se trouve en face d'erreurs qui favorisent les passions. « Le lieu de cette vie, dit à propos saint Bernard, est une vallée de larmes où régnent les sens, d'où est bannie la considération, où les sens corporels se déploient en liberté et avec empire, mais où l'œil spirituel embarrassé demeure obscurci (1). » A raison donc de notre fragilité, la vérité et la vertu ont besoin d'aide et de secours. Et de fait quel est le père assez insensé pour permettre à ses enfants toutes sortes de compagnies, de lectures, de conversations sous prétexte que le bien est plus fort que le mal, la vérité que l'erreur? Mais que voulez-vous? A peine s'est-on donné au libéralisme, que l'on commence, je ne sais par quel mauvais destin et quelque sage que l'on soit d'ailleurs, à chanceler sur les idées de sens commun les plus obvies. Et c'est un chancellement pareil que la conclusion de l'écrit dont nous faisons l'examen, et cette conclusion est d'expérimenter la liberté religieuse pour voir ce qui en sortira. Un point dont dépend la morale des peuples, la félicité temporelle et éternelle de générations entières, le livrer au hasard, en faire un objet de curiosité expérimentale ! L'auteur accorde que le système contraire a jusqu'ici prévalu dans le monde. Est-ce donc une bagatelle d'abandonner un système qui a pour soi le suffrage de toute l'humanité? Mais c'est l'idée des libéraux modernes. Les libéraux modernes ont beaucoup d'idées ; mais nous esti-
(1) Ubi sumus, vallis est lacrymarum in qua sensualitas régnât et consideratio exulat; in qua libère quidem et potestative se exserit sensus corjporeus, sed intricatus caligat oculus spiritualis. De Conside. 1. v, c. i.
mons plus prudent de préférer à leurs pensées les maximes de la raison et du sens commun et surtout les enseignements de celui qui a été donné de Dieu aux peuples pour maître et pour chef, le vicaire de Jésus-Christ. Or la voix de ce maître ne paraît pas s'accorder beaucoup avec celle des coryphées du libéralisme.