‹ L'église et l'état dans leurs rapports mutuelsChapitre 16 sur 78 · ASPECT DE LA QUESTION · texte numérisé non relu

ASPECT DE LA QUESTION

On peut examiner la liberté de conscience et des cultes à deux points de vue.

Prise en elle-même, les uns la défendent comme un droit essentiel de l'homme; les autres, comme un expédient souverainement avantageux à la société. Nous avons vu plus haut qu'au jugement du Pape, c'est un délire si on l'envisage comme principe, et un moyen de perdition si on l'envisage comme expédient politique. Comme principe c'est un délire, parce qu'elle se fonde ou sur le panthéisme ou sur l'indépendance des créatures vis-à-vis de leur créateur ou sur l'affirmation qu'il n'est aucune différence entre le vrai et le faux. Au lieu d'avoir le droit de croire à sa guise, l'homme est absolument tenu d'accepter la révélation et d'y conformer sa conduite. Que si par malheur il n'a pas encore pu la connaître, il est strictement obligé de tout faire pour arriver à cette connaissance. Le seul droit qu'il ait en toute cette matière c'est d'être persuadé, de n'être pas forcé. Et c'est justement ce que l'Eglise n'a

cessé d'enseigner par ses Papes et ses Docteurs, et elle a repris le zèle égaré des princes auxquels il est arrivé de s'écarter de cette règle. L'apostolat par le glaive est une prérogative du Coran, non de l'Evangile (1). Comme expédient politique la liberté de conscience est un moyen de perdition, parce qu'elle engendre la discorde qui est l'opposé même de l'idée de société et parce qu'elle ouvre aux âmes, pour les corrompre et pour les perdre, un chemin large et glissant. Dans l'état présent de sa nature, l'homme a besoin d'un grand secours pour échapper aux sophismes de l'erreur et aux séductions du vice, et ni la multitude ignorante ni la jeunesse inexpérimentée ne trouvent en elles-mêmes une suffisante garantie contre les menées de séducteurs éloquents et rusés.

Ces deux points relatifs à la liberté de conscience considérée en soi, nous les avons suffisamment éclaircis. Reste maintenant que nous envisagions cette liberté en tant qu'elle ressort de la nature même de l'Etat. L'Etat, disent quelques-uns, n'a rien à faire avec la religion, et son devoir n'est pas le salut des citoyens. Il ne peut donner la vérité ; c'est l'Eglise seule qui la donne ; et, bien qu'il reconnaisse l'Eglise, il en est pourtant distinct. Donc, pour incontestable qu'il soit que l'erreur est absolument sans droit, et partant que l'Eglise ne peut approuver la liberté de conscience, néanmoins l'Etat doit permettre l'erreur et laisser à chacun la pleine liberté de suivre ou de prêcher n'importe quel Credo, pourvu que la paix publique n'en soit point troublée, n'est là au moins ce qu'emporte avec soi l'idée de société civilisée et parfaite. Cette fausse opinion que l'Etat n'est pas tenu de protéger l'Eglise par ses lois, le Maître infaillible de la foi l'a condamnée : « Il est contraire à l'Ecriture, à la doctrine de l'Eglise et des saints

(1) Phillipps. Du droit ecclésiastique, etc. t. 2, § 98.

Pères d'affirmer que le meilleur ëtat de société est celui où l'on ne reconnaît au pouvoir l'obligation de réprimer par des lois pénales les violateurs de la religion catholique qu'autant que l'exige la tranquillité publique (1). » A propos de quoi nous répéterons encore que le Pape ne parle pas pour un cas particulier; il peut très-bien se faire qu'une société déterminée, eu égard aux divisions religieuses déjà profondes en elle, tolère civilement avec sagesse tous les cultes, sans protéger spécialement le seul culte vrai. Mais c'est la thèse générale qui est posée par le Pape, c'est le droit qu'il fixe, par rapport à la meilleure forme de gouvernement, à celle qui répond le mieux à l'idée de Dieu et au bonheur des peuples.

Et en cette matière il ne faut pas perdre de vue ce que Jésus-Christ nous enseigne dans une de ses paraboles. « Le royaume des cieux (l'Eglise), ditil , est semblable à un homme qui avait semé de bonne semence dans son champ. Mais pendant que les fermiers dormaient, son ennemi vint et sema de l'ivraie par-dessus le froment et s'en alla. L'herbe ayant crû et produit son fruit, l'ivraie aussi parut. Alors les serviteurs du père de famille s'approchant lui dirent: N'avez-vous pas semé de bonne semence dans votre champ? D'où vient donc qu'il s'y trouve de l'ivraie? Et il leur dit : c'est l'homme ennemi qui a fait cela. Les serviteurs lui dirent: voulezvous que nous allions l'arracher? Et il dit: non, de peur que peut-être en arrachant l'ivraie vous ne déraciniez le froment avec elle. Laissez l'un et l'autre croître jusqu'à la moisson et au temps de la moisson je dirai aux moisson-

(l) Contra sacrarum Litterarum^ Ecclesiœ et sanctorum Patrum doctrinam asserere non dubitant ojptimam esse conditionem societatis in qua Imperio non agnoscitur officium coercendi sancitis pœnis violatores catholicœ religionis nisi quatenus pax publica postulat. Encyclique Quanta cura § Atque contra.

neurs : cueillez d'abord l'ivraie et liez-la en gerbes pour la brûler, et le froment rassemblez-le dans mon grenier (1). >» Le père de famille crut devoir laisser croître l'ivraie parce qu'elle était déjà enracinée, mais ce n'est pas à dire que cette nécessité où il se trouva lui parut bonne en soi, et qu'il approuva la négligence des fermiers qui avaient laissé à l'ennemi la facilité de pénétrer sur sa terre. Cette concession, le père de famille la fit comme étant une chose opportune dans l'état présent, mais elle ne lui sembla pas moins un malheur comme il le dit lui-même: l'homme ennemi a fait cela (2), malheur toutefois qu'il dut supporter pour en éviter un plus grand : de peur que peut-être en arrachant l'ivraie, vous ne déraciniez en même temps le don grain (3).

§ II

Page 1